
C'est toujours délicat de tuer un blog. De l'étouffer à petit feu après 6 années passées à le nourrir, le chérir, lui offrir des ravalements de façade plus ou moins judicieux. Pourtant, il est temps.
Je n'aime plus ce blog, voilà tout. Les phases durant lesquelles je n'ai plus envie d'écrire le moindre mot sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus longues. Je n'ai plus envie de défendre mon point de vue sur les films, en tout cas pas ici, pas comme ça. J'ai envie de choses plus personnelles, ou plus spécialisées. Peut-être les deux. J'ai envie de parler de films autour d'une bière, pas en alignant laborieusement 3 paragraphes avant de répondre laborieusement (et souvent de ne pas répondre) aux commentaires de quelques charmants fidèles et de désespérants anonymes. Surtout, je n'ai plus envie d'aligner les critiques comme on aligne les perles. Ni, il est vrai, d'être un blogueur cinéma parmi tant d'autres, désormais noyé dans la masse car dépassé par des petits jeunes plus ambitieux, plus assidus, plus désœuvrés que moi. Je déteste une partie du blogueur que je suis devenu, celui qui courait après les sollicitations, mendiait pour quelques clics comme si sa vie en dépendait, oubliait au final la notion de plaisir. J'ai perdu l'envie, je crois, et je compte bien la retrouver en levant le pied quelques temps. Et plus si affinités.
Je me souviens qu'en 2005, lorsque j'ai ouvert ce blog longtemps orange, nous n'étions que quelques-uns. Un Benoît par ci, une Camille par là, des gens simples et modestes à qui tout n'était pas dû et qui n'étaient mus que par l'envie de voir et de partager. Allez, jouons les vieux cons une fois pour toutes (j'ai 27 ans, c'est l'âge) : aujourd'hui, je déplore que la grande majorité de la blogosphère cinéma, moi y compris, ait perdu cette spontanéité. On pleure parce qu'on n'est pas invité à telle ou telle projection. On casse du sucre sur le dos de tel ou telle attaché(e) de presse qui ne vous a pas déroulé le tapis rouge. On écrit pour écrire. On vise l'exhaustivité, la visibilité sur Google. On revendique bien haut la fameuse indépendance d'esprit des blogueurs, leur totale liberté rédactionnelle, alors qu'ils sont au contraire en route vers un asservissement inévitable. Sur la forme et sur le fond, les conventions sont partout. J'aimerais avoir le talent pour tirer ce petit monde vers le haut, mais c'est impossible. La prolifération des blogs cinéma généralistes a eu un effet étonnamment nuisible. Parce que désormais, chacun se proclame expert du septième art dès qu'il possède 10 Blu-ray et a eu l'honneur immense d'être convié à quelques projections presse. Je ne veux plus appartenir à ce monde-là, qui patauge dans le mainstream mais pense appartenir à une élite.
Des blogs ciné, j'en lis peu. Je parle de lire vraiment. Les seuls que je parviens encore à lire avec plaisir sont ceux qui ont su conserver, par rigueur ou par nature, ce sens du spontané. Leurs auteurs ont su se rappeler qu'un blog, au départ, est censé être un espace personnel. Pas un site facilement personnalisable et livré clé en main sur lequel on peut se proclamer mollement critique. Je pense à elle, elle, elle, lui, lui, lui, lui, eux, et sans doute quelques autres que j'oublie sous le poids de la précipitation. Chacun a ses particularités, son style, ses lubies. Mais tous sont réunis par une passion qui ne fléchit quasiment jamais. Droits dans leurs bottes, sans poudre aux yeux, ils parlent VRAIMENT de cinéma. Oui, VRAIMENT. Avec de belles grandes majuscules. C'est ça que j'aimerais pouvoir faire ou refaire un jour, quand je serai assez grand pour cesser un peu de me prendre pour un grand cinéphile doté d'une mission divine. Écrire bien et savoir pourquoi j'écris. Le faire quand j'en ai vraiment envie, pas parce que le film sort après-demain et que c'est le moment. Aller voir des films et savoir délibérément que je n'écrirai pas une ligne dessus.
Alors voilà. Je ferme ce blog. La couleur grise aura eu raison de moi. Je compte bien poursuivre mes collaborations actuelles si Snatch Magazine et Playlist Society veulent toujours de moi, et pourquoi pas en entamer d'autres si tout cela est placé sous le signe de l'envie. Et je continue à réfléchir à un espace plus à mon image, avec d'autres règles et d'autres perspectives. En tout cas, je ne veux plus être un blogueur cinéma au sens 2011 du terme. Avec tout le respect que j'ai pour certains d'entre eux.
J'aurais bien aimé que ce billet soit bourré d'humour, de bons mots, de petites piques justes assez bien dosées pour faire marrer sans blesser personne, mais je crois que je ne sais pas faire. Ce n'est pas rien, de tuer son blog. C'est à peine moins douloureux que de se couper un bras. On tire un trait sur des heures à trimer sur son clavier, des expressos à n'en plus finir, des litres de sueur à l'idée d'interviewer tel ou tel artiste qu'on admire (plus beaux souvenirs : Mia Hansen-Løve, Jonathan Zaccaï, Bong Joon-ho, João Pedro Rodrigues, Valérie Donzelli & Jérémie Elkaïm, Miranda July). Ça ne veut pas dire qu'on oublie ou qu'on renie le passé. Ça veut juste dire qu'on passe à autre chose. Est-ce que je ne risque pas de regretter ce geste ? Si, sans doute. Demain, après-demain ou dans un mois. Mais je sais ce que je perds et je sais ce que je gagne. De toute façon, n'en déplaise à ceux qui ne peuvent pas me blairer (avec plus ou moins d'humour), je reviendrai un de ces quatre. Plus discrètement. Avec tout à prouver. Ou plutôt rien à prouver. Je ne serai jamais journaliste ou critique professionnel. Juste un modeste cinéphile se réservant le droit de dire ce qu'il pense ou de le garder pour lui, et de préférer de plus en plus souvent la vraie vie.
Merci pour vos clics, vos remarques, vos compliments et vos insultes. Vous pouvez toujours me contacter ici si ça vous chante, ou m'oublier illico. Je vous embrasse, les loulous. Vous me manquez déjà.



















