27 mai 2011

Séances de rattrapage : L'AGENCE / LA DÉFENSE LINCOLN / LE CHAT DU RABBIN

L'un n'est quasiment plus à l'affiche, le deuxième vient de sortir mais n'y restera pas longtemps, et le troisième risque de faire un petit tour discret dans nos salles : en bref, trois films mineurs mais loin d'être dispensables.

On emploie rarement l'adjectif « charmant » à propos d'une adaptation de Philip K. Dick. C'est pourtant le cas de cette Agence, curieux mélange de comédie romantique et de film d'anticipation. S'il fallait lui trouver des ressemblances avec un autre film, on irait sans doute chercher du côté de Tom Tykwer et Cours Lola cours pour sa façon de faire de l'amour une course contre la montre... et de mettre au même niveau l'anecdotique et l'essentiel. On songe aussi à la fameuse « scène des portes » de Monstres & cie, sauf que celle-ci ne durait qu'une poignée de minutes. Bref, L'agence a le charme des films mineurs qui réchauffent le coeur, stimulent l'esprit mais manquent un brin de dimension pour passer à la postérité. Heureusement, le toujours imparable Matt Damon et la plus-que-parfaite Emily Blunt offrent à George Nolfi la dose de romantisme qui manquait à sa réalisation.


On n'avait pas vu Matthew McConaughey dans un rôle un peu intéressant depuis En direct sur EDtv, étrange ersatz du Truman show réalisé par Ron Howard. Dans cette adaptation polie d'un roman de Michael Connelly, l'acteur livre une prestation proprette, confondant désinvolture et mollesse. McConaughey est tout entier à l'image de ce film plaisant mais qui semble aller volontairement à l'encontre de toute forme de suspense. La défense Lincoln ressemble surtout à du John Grisham : il s'agit pour le héros de parvenir à utiliser le code civil assez intelligemment pour venir à bout des vilaines personnes qu'il croise, protégées consciemment ou non par une sorte de no man's land juridique. Au coeur d'un casting fort en gueules et en acteurs connus (trop c'est trop), Ryan Phillippe tire comme toujours son épingle du jeu en fils à maman suspecté d'avoir secoué une fille comme un flipper. La bonnasse atitude de Marisa Tomei fait le reste.


Il y avait de quoi être déçu à l'idée de voir Joann Sfar se contenter d'adapter une de ses bédés, lui qui fut l'auteur d'un Gainsbourg discutable mais culotté. Le résultat est gentiment rassurant, Sfar et son co-réalisateur Antoine Delesvaux s'acquittant paisiblement de leur tache avec ce film mignonnet. Doublé par François Morel (riche idée), le fameux chat du rabbin est un personnage attachant et truculent qui révèle plus de personnalité que dans les bandes dessinées. Truffé de belles scènes (dont une, somptueuse, dans laquelle le chat raconte ses cauchemars nocturnes), le film pêche en fait par un manque de liant narratif. Pour faire simple, on se cogne totalement de cet histoire de voyage à travers le monde. Résultat : Le chat du rabbin ressemble à un gigantesque morceau de fromage suisse, bourré de trous d'air mais finalement assez convivial, bien aidé par une 3D pas fondamentale mais plutôt bien fichue.



L'agence (The adjustment bureau) de George Nolfi. 1h47. Sortie : 23/03/2011.
La défense Lincoln (The Lincoln lawyer) de Brad Furman. 1h58. Sortie : 25/05/2011.
Le chat du rabbin de Joann Sfar & Antoine Delesvaux. 1h40. Sortie : 01/06/2011.

25 mai 2011

SENNA

Dans le top 10 de mes grands souvenirs sportifs (car le cinéphile peut aimer le sport, même si, par snobisme, il ne l'avoue pas toujours), huit sont liés à des sports collectifs (équipe de France de rugby, Liverpool FC, Girondins de Bordeaux) et deux à des sports individuels. Le premier concerne un événement heureux : le double record du monde du triple saut de Jonathan Edwards en 1995. L'autre est légèrement moins guilleret : il s'agit de la mort d'Ayrton Senna, un dimanche de mai 1994.

Je n'avais même pas 10 ans mais j'étais déjà fan de sport, au point de ne manquer aucune édition du magazine dominical Stade 2. Généralement, mes dimanches étaient tous les mêmes : petit déjeuner devant Téléfoot, délicieux repas en famille, puis après-midi paisible passée dans ma chambre à bouquiner, écrire des trucs, jouer un peu. En début de soirée mon père passait sa tête dans l'entrebâillement de la porte, sonnant l'heure consacrée où j'allais retrouver Gérard Holtz, Patrick Montel et Pierre Fulla, tontons de substitution.

Le programme fut légèrement différent en cet après-midi du 1er mai 1994. La tête de mon père n'apparut jamais dans l'ouverture de la porte de ma chambre. Une heure plus tôt, voyez-vous, ma mère m'avait appelé d'une voix forte, du bas de l'escalier, pour me demander de descendre jeter un oeil à la télé. Bien élevé, doux comme un agneau, j'obéissais aussitôt pour découvrir une terrifiante image passée au ralenti : celle d'une voiture de Formule 1 percutant un muret avant de poursuivre son chemin en rebondissant, déchiquetée par le choc. « Ayrton Senna est mort », me dit mon père. « Mort cérébrale » précise ma mère. « Cela veut dire que son cerveau ne fonctionne plus. »

Mon sang se glace. Mon père semble abattu. Nous n'étions pas les plus grands fans de Formule 1 du monde, mais Senna avait une aura, un charisme, qui nous poussait à suivre ses exploits du dimanche, de près ou de loin. Le voir ainsi fauché par la mort, victime à son tour d'un sport éminemment dangereux, nous donnait l'impression d'avoir perdu un des nôtres.

Bien loin de se consacrer à cet épisode funeste et déchirant, le documentaire d'Asif Kapadia (Far north) s'attarde sur l'ensemble de la carrière du sportif, qui fut pendant une dizaine d'années l'idole numéro un du monde de la Formule 1. Un poil trop factuel, dévoilant les grandes étapes de sa vie sportive à grands renforts de dates et de cartons, Senna offre un hommage recueilli à celui qui fut aussi le garant des rêves de tout un peuple.

En choisissant de donner à chaque saison une importance similaire, Kapadia semble d'abord sous-estimer la puissance de l'ellipse, mais le sens de sa démarche est finalement tout autre : il s'agit de pointer du doigt la monotonie de cette discipline souvent ronflante, où l'essentiel a tendance à se jouer dans les stands, et où seuls quelques génies de la trempe d'Ayrton Senna pouvaient soudain insuffler de la folie et de l'inventivité dans ce monde trop bien huilé. On finit d'ailleurs par se passionner moins pour les images de grand prix que pour les séquences dans lesquelles Senna mène la vie dure à Alain Prost, son rival de toujours. Un temps contraints par contrat de piloter dans le même écurie, les deux hommes furent des adversaires obstinés, pas toujours loyaux, impitoyables en permanence, mais se vouant un respect mutuel assez impressionnant. Si l'on comprend que Kapadia (comme d'ailleurs la plupart des spectateurs de l'époque) ait choisi son camp, le film ne cache pas son admiration presque égale pour ces deux monstres sacrés.

Le film a aussi des allures de compte à rebours, même s'il n'abuse d'aucun effet de ce type. Tout spectateur sorti de sa grotte au cours des vingt dernières années n'est pas sans ignorer la fin tragique du pilote. Aussi, chaque saison qui passe sous nos yeux nous rapproche inexorablement de l'instant où, au tout début du Grand prix d'Imola, Senna perdra le contrôle de son véhicule et de sa vie. Les instants qui précèdent le drame sont les plus beaux du film, notamment parce qu'il en émane un parfum d'incertitude malgré l'issue connue. La veille, à quelques virages de là, un autre pilote perdait la vie. L'atmosphère tendue et des doutes sur la qualité du circuit poussaient même Senna à ne plus avoir envie de courir. Sans verser dans l'ésotérisme, Asif Kapadia interroge ce sens de l'intuition, cette prémonition atroce, et les regrets qui s'en suivirent. Senna n'est pas When we were kings, mais c'est tout de même un documentaire sportif assez exceptionnel, un testament de haute volée et la madeleine qu'attendaient tous les petits garçons qui eurent 10 ans en 1994.



Senna d'Asif Kapadia. 1h44. Sortie : 25/05/2011.

24 mai 2011

VERY BAD TRIP 2

Il y a, au cœur du dernier Todd Phillips, une idée toute simple mais géniale, sur laquelle aurait pu reposer son succès. Very bad trip 2 aurait pu s'appeler Very bad trip bis tant il s'agit pour toute l'équipe du film de réaliser une pure photocopie. Pourquoi s'échiner à trouver un nouveau concept, une façon originale de renouer avec des personnages, alors qu'il suffit de se calquer scène après scène sur un premier volet triomphal ? Dès le générique, Phillips et ses scénaristes choisissent d'adopter une construction similaire. Un mariage qui se prépare, le marié et les garçons d'honneur qui se volatilisent, une enquête-sprint pour déterminer ce qui s'est passé pendant une nuit dont tout le monde a oublié le déroulement... Very bad trip 2 joue sur cet effet de répétition, qu'il utilise comme un ressort comique assez inédit. « Ça a recommencé », dit le personnage de Bradley Cooper en ouverture du film. « Je voulais que rien ne change », affirmera plus tard l'un des protagonistes en faisant ouvertement référence à leurs exploits d'antan. Assumer à ce point le fait de tout miser sur des exploits passés avait quelque chose de téméraire et d'inconscient à la fois. Dommage que ce parti pris culotté n'aboutisse sur rien, la copie carbone n'étant pas tout à fait assez fidèle pour séduire.

S'exposant à la comparaison, Very bad trip 2 perd hélas à plates coutures en raison d'un manque de liant et d'idées fortes. Phillips accouche d'un délirium très mince où la ville de Bangkok, labyrinthe absolu et terrain de jeu idéal, est insuffisamment exploitée. L'exploit du premier Very bad trip était d'arriver à rester crédible (tout est relatif) à partir d'éléments pourtant improbables. Mike Tyson et son tigre, une strip-teaseuse et son bébé, un chinois à micro-pénis et un dealer de roofies se croisaient notamment dans ce qui ressemblait bel et bien à une véritable gueule de bois. Là, on ne croit guère au combo singe capucin / vieux moine mutique / émeutes à Bangkok, tout semblant trop artificiel, ou trop mal exploité, pour être un tant soit peu amusant.

Pourtant, le film est loin d'être sinistre, notamment parce que ses personnages secondaires lui influent une énergie assez folle, hélas trop épisodique. Le come back du mafieux chinois, au bras long et au chibre court, donne lieu à quelques saillies hystériquement drôles. Tout comme l'apparition d'une pute thaï aux spécialités visiblement appréciées (surprise). Étonnamment, les acteurs principaux semblent plus effacés, Zach Galifianakis semblant avoir fait le tour de son personnage de gros lourd et Ed Helms finissant par fatiguer son monde à force de pousser des hurlements de désespoir. Les héros sont fatigués, sans doute trop vieux pour ces conneries, et plus blasés que surpris lorsqu'ils découvrent peu à peu quelle zizanie ils ont semée. Nous aussi : bien que d'une crétinerie démesurée, les agissements perpétrés cette fameuse nuit ne suscitent qu'une sorte d'abattement tant tout semble exagéré, fabriqué, tout sauf naturel.

Après un début de carrière à la coule et une série de films mineurs mais attachants, Todd Phillips avait semblé sortir du lot avec ce Very bad trip inattendu. Si le film semble lui avoir permis d'augmenter de plusieurs crans son degré d'exigence (de la direction d'acteurs à la photographie, épatante), il n'apparaît aujourd'hui que comme un miracle sans vrai lendemain. Galifianakis ne sera pas son Pierre Richard sur le long terme. La gueule de bois n'aura pas été son fond de commerce très longtemps. Very bad trip 2 marque déjà la fin d'un cycle pour le cinéaste et sa bande. Le groupe a besoin d'imploser, d'explorer d'autres univers en solo, afin de ne pas sombrer plus longtemps dans une caricature déjà lassante. Un Very bad trip 3 serait une grosse erreur, sauf s'il arrive dans 20 ans sous la forme d'une nouvelle photocopie,  en mode sepia cette fois. On peut toujours rêver.




Very bad trip 2 (The hangover part II) de Todd Phillips. 1h30. Sortie : 25/05/2011.

22 mai 2011

VOIR LA MER

Honnêtement, qu'attendre d'une alliance entre Patrice Leconte, réalisateur fatigué (dernier film en date : La guerre des miss), et Pauline Lefèvre, ancienne miss météo de Canal+ ayant surtout brillé pour son sourire éclatant et son incroyable paire de jambes ? C'est là toute la magie de ce Voir la mer mineur en diable mais absolument charmant, qui débute comme un road movie de pacotille et se poursuit en apologie sensuelle du partage et de l'amour libre. Auteur du script en solo, ce dont il n'est pas coutumier, Leconte patine pourtant dans les premières bobines et peine à imposer un ton étrangement décalé. L'ouverture du film et un certain nombre de scènes font penser à un Bertrand Blier soft : dialogues volontairement à côté de la plaque, femmes considérées avant tout comme des objets de désir, lentes transhumances entre deux mondes au milieu d'étendues quasi désertiques... Clément Sibony et Nicolas Giraud semblent eux aussi peiner à trouver leurs marques dans ce petit univers.

Puis les héros prennent sérieusement la route, et le film séduit d'abord par son côté défouloir. Hurler du France Gall dans un camping car peut faire plus de bien que la plupart des thérapies... Le soleil est au rendez-vous, les étapes du trajet sont pittoresques et délicieuses, on mate la miss Lefèvre comme le font les deux frangins de héros, bref, la vie est assez belle. On n'imagine pas à quel point : bientôt, la séduisante Prudence choisit de ne pas choisir entre ces deux types qu'elle aime beaucoup et qui le lui rendent bien. S'engage alors une relation partagée, sans nuage, au cours de laquelle tous sembleront découvrir une sensualité à côté de laquelle ils avaient dû passer. Qui dit triangle amoureux dit forcément fin dramatique, et c'est là que Voir la mer achève de remporter la partie : comme Peindre ou faire l'amour en son temps, le film fait preuve d'un optimisme à toute épreuve et brandit fièrement une thèse selon laquelle cet amour à trois est possible et absolument viable. Une candeur jamais remise en question, qui met du baume au cœur et n'est pas loin de bouleverser.

Au contact de ses jeunes interprètes, lumineux et bien faits, Patrice Leconte semble avoir trouvé une vigueur nouvelle. Revoici le poète-bricoleur, désireux de filmer autrement, qui tente mille choses quitte à en rater cent (la séquence de l'énumération des spécialités régionales, images à l'appui, se viande copieusement mais on s'en fout). Pas loin d'être tombé amoureux de Pauline Lefèvre, délicieuse "fille aux cheveux courts" (titre de son premier roman car objet de sa fascination), il donne à voir des scènes d'amour d'une beauté absolue. Les héros se caressent, se goûtent, prennent le temps de s'aimer, le tout dans un silence quasi religieux. Leur cœur bat la chamade. Le nôtre aussi. Pour cette raison et bien d'autres encore, le générique de fin de Voir la mer arrive comme un déchirement, parce que l'histoire commune de ces trois jeunes gens est visiblement loin d'être terminée. Avoir pu passer une heure trente en leur compagnie relève déjà du privilège divin.



Voir la mer de Patrice Leconte. 1h31. Sortie : 04/05/2011.

21 mai 2011

LE GAMIN AU VÉLO

Souvent, chez les Dardenne, les héros sont modestes mais braves, affrontant l'adversité et la misère avec conviction. Quitte à faire parfois les mauvais choix.

Souvent, chez les Dardenne, la dimension sociale est évidente, mais elle n'est pas le seul moteur. Les liens du sang, plus forts que tout, les fascinent particulièrement.

Souvent, chez les Dardenne, des personnages courent à perdre haleine, pour fuir une vie qu'ils ont prise en grippe, pour poursuivre un rêve ou pour courser l'ennemi.

Souvent, chez les Dardenne, le film noir n'est pas loin. Il est même là, au cœur du récit, donnant lieu à des séquences haletantes, aux enjeux cruciaux et vitaux.

Souvent, chez les Dardenne, la caméra se cache dans le dos des personnages, au plus près de leur nuque, pour les suivre au plus près et sentir leur cœur battre.

Souvent, chez les Dardenne, se produisent des événements qui glacent, font douter de l'espèce humaine, mais finissent toujours par faire avancer leurs protagonistes.

Souvent, chez les Dardenne, les personnages sont contraints à une rédemption qu'ils n'ont pas eu le loisir de choisir. Belle façon d'éviter le moralisme.

Souvent, chez les Dardenne, les interprètes sont méconnus et excellents, exprimant détresse et urgence mieux que tous les comédiens célèbres du monde.

Souvent, chez les Dardenne, passent Olivier Gourmet, Jérémie Rénier, Fabrizio Rongione, acteurs fidèles et convaincants leur devant une partie de leur succès.

Souvent, chez les Dardenne, les objets ont un sens. Quelque part entre affect et superstition, ils sont le reflet exact de la personnalité de leur propriétaire.

Souvent, chez les Dardenne, les plans-séquences sont étirés pour capter une vérité incontestable qui surgit dans ces rues belges si semblables les unes aux autres.

Souvent, chez les Dardenne, le héros est obsédé par une quête fondamentale, ce qu'ils montrent en se focalisant le plus longtemps possible sur celle-ci.

Souvent, chez les Dardenne, le travail est le seul élément social susceptible de maintenir les personnages en vie. Plus encore que l'argent.

Souvent, chez les Dardenne, les personnages sont adorables et haïssables, courageux et médiocres, capables d'actes de générosité comme des pires bassesses.

Il y a tout ça dans Le gamin au vélo.

Dans Le gamin au vélo, quelques notes de musique viennent gonfler la charge émotionnelle, comme si les cinéastes n'avaient pas trouvé d'autre moyen.

Dans Le gamin au vélo, c'est la première fois qu'une actrice débute chez les Dardenne en étant déjà connue. Cécile de France s'en tire assez correctement.

Dans Le gamin au vélo, les profils psychologiques sont étonnamment maigres et les enjeux pas si forts.

Le gamin au vélo, c'est du Dardenne pur jus, avec les mille caractéristiques qu'on leur connaît, mais également quelques nouveautés ou anomalies qui tendent toutes à faire de ce nouveau film un tout petit Dardenne, honorable mais jamais renversant, basé sur une mécanique souvent entrevue chez eux. Écriture, mise en scène, interprétation : tout semble juste un cran en-dessous par rapport à d'habitude. Vivement le prochain.



Le gamin au vélo de Luc & Jean-Pierre Dardenne. 1h27. Sortie : 18/05/2011.

20 mai 2011

[ACID 2011] GOODNIGHT NOBODY

La nuit leur appartient. Ils en sont les seuls maîtres. On les envie d'avoir le temps de vivre deux fois plus que nous, d'avoir tout loisir de mener une double existence. Ils sont insomniaques au dernier degré, c'est-à-dire qu'ils ne dorment plus. Jamais. Le monde du sommeil leur est totalement étranger et leurs nuits sont comme de secondes journées. Goodnight nobody part à la rencontre de quatre de ces personnes d'origines ethniques diverses mais partageant tous des points de vue assez similaires sur cette étrange condition.

C'est que l'insomnie finit parfois par tourner au cauchemar. Passé l'amusement de la découverte, l'excitation de passer la nuit à regarder des films ou à prendre le temps de rêver, la vie de ces oiseaux de nuit ne semble pas si enviable. Ils semblent déconnectés de la réalité, marginalisés par une absence de rythme de vie qui finit par les transformer en monstres asociaux. Et qu'ils le prennent avec le sourire ou non, tous finissent rapidement par regretter de ne pas être des gens normaux, avec leurs coups de barre, leurs siestes et leurs grasses matinées. De l'européenne tendance gothique à l'africain jovial, chacun laisse entrevoir de façon plus ou moins explicite le lent désespoir qui s'est emparé d'eux.

Le doc de Jacqueline Zünd est une jolie galerie de portraits croisés, qui finit toutefois par tourner en rond et frôler le hors-sujet. Manque au film une résonance psychanalytique, une quête destinée à déterminer l'origine de ces insomnies inhumaines. On imagine que tout part d'un grand choc, d'un traumatisme jamais remonté à la surface, d'un souci pouvant se régler au terme d'une analyse. On se trompe peut-être. Dommage que la réalisatrice se contente un peu trop de faire dans le factuel et le descriptif. Goodnight nobody intrigue mais frustre par son caractère inabouti.



Goodnight nobody de Jacqueline Zünd. 1h17. Fiche ACID.

LE COMPLEXE DU CASTOR

Équation : quand une cinéaste sans talent s'empare d'un sujet excitant mais casse-gueule, quel peut être le résultat ? Exactement ce que l'on pense : un film très réussi par endroits mais qui finit par manquer de souffle et de cohésion en raison du manque d'aisance et de discernement de sa réalisatrice. Le complexe du castor souffre principalement de la présence de Jodie Foster devant et derrière la caméra, ainsi que d'une incapacité à conclure dans les formes. Reste que l'impression générale est plutôt satisfaisante, d'autant que le film permet de découvrir Mel Gibson autrement. Dans son propre rôle ou presque, l'acteur livre une prestation désabusée façon Bill Murray, le autre seul comédien que l'on aurait pu imaginer dans ce rôle. Mais le choix de Gibson confère au personnage un supplément d'humanité, notamment parce que contrairement à Murray il n'est pas encore conscient de son étrange aura. Ce père de famille usé, grotesque et inadapté se révèle diablement émouvant dès les premières images, une voix off non conventionnelle nous faisant intégrer immédiatement sa détresse et son désespoir. Les premières bobines du Complexe du castor sont sans doute les plus belles, parce qu'on subit de plein fouet une dépression express assez traumatisante.

Le script ne tergiverse pas et fait vite entrer en jeu cet étrange castor en peluche que le héros va s'enfiler sur l'avant-bras gauche afin de le faire parler à sa place. Étrange thérapie permettant, c'est lui qui le dit, de mettre de la distance vis-à-vis de tous les aspects négatifs de sa personnalité. Théorie fumeuse ? Sans doute. Mais la conviction avec laquelle ce chien battu de Walter Black entame cette étrange étape de sa vie est communicative. Et comme le film porte un regard mi-attendri mi-amusé sur cette décision insolite, l'affaire est entendue. Foster parvient à doser comme il faut la part de ridicule du personnage et le rend surtout terriblement touchant. Jusqu'à faire éclater le ras-le-bol d'un cercle familial très patient mais désireux de retrouver au plus vite une existence plus normale, sans un castor présent à tout moment pour exprimer avec un drôle d'accent ce que pense celui qui lui faire remuer les lèvres à longueur de journée.

Le film n'est sans doute pas assez existentiel, pas assez resserré sur le personnage de Mel Gibson, autour duquel se nouent des intrigues parallèles tendant parfois à parasiter le propos. Mais la présence d'un autre personnage principal, à savoir le fils joué par Anton Yelchin, permet à la fois d'équilibrer l'ensemble et d'éviter toute possibilité d'overdose de bestiole à queue plate. Détestant tellement son père qu'il met un point d'honneur à gommer toutes les manies et tous les signes distinctifs qui les relient, cet ado d'une intelligence supérieure est pris dans les affres de la création artistique et du désir jusqu'au point de non-retour. L'histoire est moins forte ou singulière que celle du fameux castor, mais le jeune acteur est excellent et ses scènes toujours convaincante.

Hélas, Foster a bien du mal à conclure et s'embrouille savamment les pinceaux : faisant preuve de trop de tendresse pour ses personnages, elle s'embourbe dans un simili happy end qui débarque sans crier gare et dont on peine à saisir la teneur et le message. Le film se dégonfle à vitesse grand V en quelques bobines, mais le générique de fin intervient suffisamment vite pour stopper net ce ramollissement coupable. Rien cependant qui remette en question la qualité générale de ce Complexe du castor ayant réussi à ne pas être qu'insolite, ce qui constitue déjà un exploit en regard de son postulat.



Le complexe du castor (The beaver) de Jodie Foster. 1h31. Sortie : 25/05/2011.

19 mai 2011

LA CONQUÊTE

Dans le genre "politique, fausse malice et vraie lourdeur", on connaissait déjà les documentaires de Karl Zéro. La conquête fait mieux (et donc pire) grâce à un habillage fictionnel encombrant et en partie foireux, dans lequel les acteurs semblent ne jamais savoir s'ils doivent se lancer à corps perdus dans des imitations façon Patrick Sébastien ou s'il est plus sage de garder ses distances avec des personnages politiques continuant à être exposés médiatiquement. Le film de Durringer aurait pu être encore plus mauvais à condition de se transformer en une version très longue d'un mauvais sketch des Guignols, ce qu'il n'est pas tout à fait. En l'état, ce n'est qu'une petite catastrophe, un accident industriel qui devrait dissuader tous les producteurs français de tenter l'aventure d'un film politique sur des personnalités encore en place. Dire que La conquête manque de recul serait laisser entendre qu'il s'agit d'un film avec un point de vue. Or ce n'est qu'une accumulation poussive de diapositives éculées sur le fameux Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa, Président de la République Française entre 2007 et 2012, et plus précisément sur les cinq années précédant sa glorieuse élection.

Scénarisé par le spécialiste du doc Patrick Rotman, qui se targue de s'être beaucoup documenté avant de se lancer dans l'écriture, La conquête est pourtant le film politique le plus illustratif qui soit. Tout spectateur français un peu au courant des différentes affaires ayant marqué la France entre 2002 et 2007 (les émeutes en banlieue, le CPE, Clearstream) sortira du film avec zéro information supplémentaire, l'esprit absolument pas stimulé par cette espèce de grosse frise chronologique sur laquelle on aurait collé à intervalles réguliers quelques bons mots susceptibles d'amuser la galerie. Les vacheries ou énormités proférés par Sarkozy, Chirac, Villepin et les autres sont immanquablement relayées dans le scénario de Rotman, comme s'il suffisait d'aligner des petites phrases déjà connues du grand public pour réussir une farce politique convaincante. L'atroce thème musical, digne d'une mauvaise comédie italienne ou d'un vieux Louis de Funès, est également là pour nous rappeler que, si si, La conquête a bien une vocation de poil à gratter cinématographique. Sauf que non. C'est un film poli, sans prise de risque, réalisé sans génie et tournant tout autour de ces quelques citations ayant perdu leur peu de drôlerie avec les années. C'est le Musée haut, musée bas de la politique, en somme. Jean-Michel Ribes aurait très bien pu être l'auteur de cette gaudriole sinistre mais prétentieuse, qui se gargarise des élans beaufs de ses héros pour mieux les reprendre à son compte.

N'optant ni pour une approche tacticienne de la fameuse conquête ni pour un pur portrait du futur président Sarko, le film slalome entre passages obligés et petits moments plus intimes dans lesquels il tente de reconstituer la lente fin du couple Nicolas-Cécilia. Qu'elles soient véridiques ou recréées de toutes pièces, ces scènes conjugales sont d'une vacuité à faire peur, l'éphémère première dame étant sans doute le personnage le plus sacrifié sur l'autel de la tiédeur. Réduite au statut de pleureuse à poigne de fer, elle est interprétée qui plus est par une Florence Pernel larmoyante et empesée. Les scènes dans lesquelles on est censé deviner qu'elle commence à fréquenter Richard Attias valent leur pesant d'or. La direction d'acteurs n'est de toute façon pas le fort de Durringer : si ses interprètes les plus doués s'en tirent avec les honneurs (c'est le cas de Denis Podalydès, qui tente d'aller au-delà de la simple panoplie de tics sarkozystes), les autres plongent tout de go dans un ridicule même pas assumé. La conquête en fait des porteurs d'anecdotes, des petites icônes pittoresques mais jamais crédibles. On reprochait au savoureux W d'Oliver Stone une scène jugée superflue dans laquelle l'ancien président américain s'étranglait avec un bretzel. Petite pique bien inutile dans un film au vitriol. Hélas pour nous, le film de Xavier Durringer a des allures de bretzel géant, comme s'il n'y avait rien à dire sur le fond. Rendant Sarkozy plutôt humain, presque sympathique, c'est un film médiocre, sans courage, qu'aucun professeur d'histoire ne pourra utiliser, dans un an comme dans cinquante. Pathétique.



La conquête de Xavier Durringer. 1h45. Sortie : 18/05/2011.

18 mai 2011

[ACID 2011] PUTTY HILL

Il y a toute l'Amérique dans Putty Hill. Celle de Larry Clark, de Gus van Sant, de Raymond Carver et de Brady Udall. Le film de Matthew Porterfield réussit une synthèse parfaite, discrète et émouvante de tous ces courants de style et de pensée qui ont le mieux décrit les affres et les errements de la jeunesse américaine du dernier quart de siècle. Cette réussite prodigieuse et minimaliste tient du miracle, d'abord parce qu'elle joue dangereusement la carte du docu-fiction. Au milieu de scènes clairement fabriquées, mais dans lesquelles transparaît toujours une vérité éblouissante, les jeunes gens qui traversent le film sont interviewés par un homme dont on n'entendra que la voix. Personnage du film ? Porterfield lui-même ? Spectre narratif destiné à tirer de ces jeunes des confessions qu'ils n'auraient jamais pu faire autrement ? Pendant le film, la question ne se pose même pas, tant la mise à nu permanente de ces anti-héros nous étourdit. Quand la puissance de ce qui se produit à l'écran laisse au troisième plan les questions d'ordre technique, c'est que quelque chose de grand est en train de se produire.

Putty Hill débute avec un ado venant de découvrir le paint-ball. Il retire son masque, laissant apparaître deux yeux hagards, infiniment tristes. Nous sommes la veille de l'enterrement de son frère, retrouvé mort suite à une overdose. Le film entend décrire ces instants suspendus qui suivent la disparition de quelqu'un qu'on a aimé et qu'on aimera toujours, d'une personne qui était là hier et dont on a bien du mal à imaginer qu'elle ne reparaîtra plus. Tous les gens filmés par Porterfield semblent ne pas avoir tout à fait pris conscience de ce que signifie le décès de ce jeune homme. Ils semblent frappés par une indifférence qui n'est en fait que l'expression paradoxale de leur état de choc. C'est ce flottement qui rend le film si beau ; parce que malgré son point de départ potentiellement déprimant, Putty Hill est un film lumineux, quelque part entre le monde des vivants et celui des morts, dans un tunnel où presque rien n'a d'importance. Si les personnages du film parlent plus de leur vie actuelle et future que de la disparition de leur ami, ce n'est pas par égoïsme mais par pudeur, comme dans ces réceptions d'après-funérailles où l'on tente laborieusement de meubler la conversation. Hill montre à merveille la façon dont ces jeunes remplissent sans le savoir un vide qui devrait les terrifier.

Au-delà de leur postulat commun, il y a dans le film de Matthew Porterfield quelque chose de Ken Park, une léthargie cotonneuse remplaçant les comportements débridés des héros de Larry Clark. La poésie qui s'en dégage n'a pas de limite. On passerait volontiers des heures à l'arrière de cette voiture lancée à vive allure, vitres grandes ouvertes, dans laquelle une jeune fille se confie face caméra. Ce qu'elle dit est assez beau, mais peu importe : c'est le plan en lui-même qui est bouleversant, symbole d'une génération roulant à tombeau ouvert sans même s'en rendre compte. L'absence de réel fil narratif honore totalement le cinéaste, qui n'en a nul besoin pour captiver, hypnotiser et piquer au vif. Ce rêve éveillé, délicatement empreint de spleen, constitue à n'en pas douter l'un des plus incroyables moments de cinéma d'une année qui s'était jusque là montrée trop tapageuse pour être séduisante.



Putty Hill de Matthew Porterfield. 1h29. Sortie : 07/09/2011. Fiche ACID.

MINUIT À PARIS

Dans les hauts lieux touristiques de la capitale française, on trouve sensiblement les mêmes présentoirs de cartes postales. D'un côté, des visuels datés nous rappellent à quoi ressemblait le Paris d'antan, celui de la Belle Époque et des Trente Glorieuses. De l'autre, des images plus récentes agissent comme des instantanés permettant aux touristes de pouvoir décrire le Paris qu'ils ont visité en quelques images. Au milieu se promènent quelques cartes humoristiques à la limite du potache, histoire de rappeler que les Français aussi savent faire les rigolos. Avec Minuit à Paris, Woody Allen semble avoir directement adapté l'un de ces présentoirs, mettant exceptionnellement l'image au même niveau que le verbe, et faisant de Paris un simple théâtre de rêveries et de flâneries. Un pur fantasme de touriste étranger en somme. Mais, qu'il transcende Venise dans la merveille Tout le monde dit I love you ou qu'il encanaille les personnages de Vicky Cristina Barcelona au contact de Barcelone, le new-yorkais a-t-il seulement déjà traité une ville autrement que sous ce jour tendre, schématique et passéiste ? Jamais, sans doute. Pour entrer dans son dernier film, il convient donc d'accepter que Paris soit réduit à ses quartiers les plus bourgeois et à ses artistes les plus célébrés. C'est la vie, comme disent les non francophones avec un accent souvent savoureux.

On ne sait tout de même pas trop sur quel pied danser avec ce Woody assez mineur (c'est devenu un pléonasme), truffé de moments sympathiques mais qui ne décoiffe ni par l'esprit de ses saillies humoristiques ni par la beauté de ses plongées surannées dans un Paris n'existant plus. À la logorrhée baveuse de la première partie succède une série de visites dans les lieux incontournables de la nuit parisienne des deux siècles précédents, rongée par un name dropping franchement excessif. Dans cette seconde moitié, Allen se comporte comme un gamin collant mille autocollants sur la porte de sa chambre pour se revendiquer de mille chapelles... ce qui crée un effet d'accumulation finissant par être indigeste. Quand le héros rencontre Zelda et Scott Fitzgerald, puis Ernest Hemingway, très bien, d'autant que les échanges qui se produisent entre ce laborieux écrivain et ses idoles de toujours sont assez délicieux. Mais arrivent bientôt Picasso, Man Ray, Bunuel, Gauguin, Degas et d'autres, simples silhouettes n'apportant rien d'autre qu'un surplus d'insolite franchement dispensable. Les comédiens ont beau s'en donner à coeur joie dans la peau de ces grands artistes d'une autre époque (ah, Adrien Brody en Dali), reste l'impression désagréable d'avoir payé pour un Woody Allen et de se retrouver trimbalé au musée Grévin, voire chez Patrick Sébastien. Tout cela pour accoucher d'une énième histoire allenienne autour de la création, du désir, et de l'influence des lieux sur tout cela...

Seulement voilà : bien qu'ayant tout pour agacer (Carla Bruni, Gad Elmaleh, sérieusement ?), Minuit à Paris laisse une impression finale assez charmante. Si la photographie n'est pas révolutionnaire (cela fait bien longtemps que les cadrages n'intéressent plus ce vieux Woody), les choix de lumière de Darius Khondji rendent les plongées dans le passé crédibles et enveloppantes. Le casting des rôles principaux est cette fois parfait, avec notamment un Owen Wilson pile dans le ton et un Michael Sheen impayable en érudit pédant. Difficile de bouder son plaisir, d'autant que le spectateur français a de quoi se régaler rien qu'en jouant au petit jeu du « tiens, comment s'appelle cet acteur français qui apparaît dans un demi-plan grâce aux efforts surhumains de son agent ? ». Le film a même tendance à se bonifier de bobine en bobine, parlant de déni ou regardant son passéisme et celui de ses personnages avec la distance nécessaire. Et malgré des thèmes musicaux stéréotypés et répétitifs, on sort gentiment séduit par cette ritournelle. Le Woody Allen des années 80 ne reviendra plus, c'est un fait. En l'acceptant, il est encore possible de passer de bons moments en sa compagnie, comme un grand-père au souffle court mais aux souvenirs pittoresques.




Minuit à Paris (Midnight in Paris) de Woody Allen. 1h34. Sortie : 11/05/2011.

17 mai 2011

[ACID 2011] RUE DES CITÉS

Ça commence avec un slammeur qui, quelque part entre Grand Corps Malade et un élève de cours préparatoire venu réciter un poème, enchaîne les lieux communs et les rimes attendues. Ça se poursuit avec une querelle familiale sur le thème « où t'as rangé mon t-shirt à manches longues », jouée de façon scolaire par des acteurs pétris de bonne volonté. Par la suite, Rue des cités aura beau explorer différentes pistes, tenter des choses et multiplier les protagonistes, il continuera lentement mais sûrement à se planter en beauté. Le film co-réalisé par Carine May et Hakim Zouhani prouve si besoin qu'un milliard de bonnes intentions ne remplacera jamais un peu de talent. On sent bien poindre dans le film un désir commun de dire son amour à une banlieue souvent maltraitée, mais ce pâle ersatz des films de Kechiche et Dridi n'est hélas pas à la hauteur de ses gentilles ambitions.

Avec son noir et blanc un peu tiède et ses acteurs clairement non professionnels, Rue des cités fleure l'amateurisme à chaque séquence, et ce jusque dans la façon dont il est construit. Se basant sur des envies de fiction, le film prend pourtant le temps d'intercaler les témoignages face caméra de vraies gens, à savoir les habitants de ces quartiers difficiles, qui en profitent pour exprimer leur nostalgie et leurs regrets. Mais plus que la relative banalité de leurs témoignages, c'est surtout le manque de pertinence du procédé qui frappe. Visiblement intégrées aléatoirement, ces vignettes candides ont hélas des allures de vaste remplissage. De même, la tentative de mise en abyme à base de film dans le film semble avoir été ajoutée pour justifier la piètre qualité des comédiens (dont le réalisateur dans le film souligne le manque de naturel) plus que pour créer quelque chose de véritablement cinématographique.

Rue des cités n'a rien d'un film détestable, c'est juste un film copieusement raté parce que dépourvu de style, d'idées neuves et surtout de cohérence. On veut bien croire à la passion de tous ces gens pour leur ville et leur quartier, mais celle-ci aurait sans doute été plus palpable si le tandem May - Zouhani s'était contenté de livrer un documentaire déclaration adressée en bonne et due forme à cette ville d'Aubervilliers dont les habitants ont sans doute mille histoires passionnantes à raconter.



Rue des cités de Carine May & Hakim Zouhani. 1h08. Fiche ACID.

THE TREE OF LIFE

La Grâce ou la Nature : tels sont les deux choix proposés par Terrence Malick, dont le cinquième long résonnait un peu trop comme une annonce messianique faite au monde. Élu chef d’œuvre parmi les chefs d’œuvre avant même d'avoir vu le jour, The tree of life n'est pas le Saint Graal attendu, mais recèle néanmoins suffisamment de richesses et de matière pour intégrer sans mal le club des films qu'on n'oubliera pas de sitôt. Tant par sa patte visuelle que par l'ampleur de son message, le dernier Malick se distingue par l'intransigeance de ses partis pris et son refus du consensus. C'est comme si le cinéaste prenait des risques pour la première fois, acceptant de délaisser en partie une Dame Nature qu'il avait toujours traitée avec recueillement pour se payer une virée au royaume des cieux, quitte à faire grincer des dents. Aussi casse-gueule soit-il, The tree of life a au moins le mérite d'être formidablement cohérent dans sa démarche et dans ses questionnements. S'il est tout à fait possible de ne pas adhérer au message en raison de divergences d'ordre spitiruel, sensitif ou émotionnel, il est en revanche difficile de contester l'ampleur du travail abattu par un réalisateur qu'on devine habité par son sujet, parfois à la limite de la transe, mais refusant toujours de s'abîmer dans la confortable tiédeur qui caractérise, qu'on le veuille ou non, la majorité de son œuvre passée.

Le plus incroyable avec The tree of life, c'est qu'il est capable de placer le spectateur le plus ouvert face à ses contradictions de consommateur de films. Un jugement basé sur l'immédiateté pousserait à juger le film comme totalement ridicule, absolument poseur, risible de part en part. Il est vrai que sa première demi-heure a tout pour être fatale, et ce de façon totalement rédhibitoire : Malick recrée en effet une sorte d'odyssée de la vie qui fait autant penser à Yann Arthus-Bertrand qu'au 2001 de Kubrick. C'est dire l'ampleur du grand écart. Division cellulaire, phénomènes climatiques, étendues désertiques, méduses, dinosaures en mauvaises images de synthèse : d'une certaine beauté formelle, les images s'enchaînent, s'accumulent, dans un grand vent de contemplation béate face à ce que Dieu le père a pu nous apporter de plus beau et de plus grand. Remonter à l'origine des temps pour ne conter au final qu'une banale histoire de famille, voilà le signe d'une grande audace.

Cette famille-là, on en découvre d'abord la tragédie (la mort d'un fils à peine majeur) avant de repartir paisiblement de ses débuts, à savoir la naissance du premier des trois fils qui la composeront. C'est la partie la plus mièvre du film, filmée à grands renforts de plans lyriques et d'improbables mouvements de caméra, mais c'est aussi d'elle que le film semble démarrer enfin. En suivant patiemment la croissance de trois frères et leur relation avec leurs parents (qui ne sont autres, ne soyons pas dupes, que la Grâce et la Nature), on finit par se familiariser avec eux et à oublier peu à peu la ribambelle d'images aberrantes vues précédemment. Peu à peu se tissent alors des enjeux modestes en apparence mais gigantesques pour peu qu'on les observe sous un jour symbolique. Car le chef de famille, joué par un Brad Pitt relativement convaincant, tente de donner à ses fils une éducation religieuse mais pas naïve, où l'on apprend tout autant à respecter ses aînés qu'à se battre pour être le meilleur et le mieux blindé face aux épreuves de la vie. Une façon de faire qui finit par peser sur la conscience du plus âgé des frères, bientôt à la tête d'une révolution de poche s'orchestrant entre lui, sa conscience et ses parents. Est-ce neuf ? Pas tout à fait, et on peut reprocher à Malick de ne pas avoir assez approfondi des thèmes déjà abordés de façon nettement plus discrète dans des films indépendants à petit budget (demandez à David Gordon Green ou Michael Cuesta). Il n'empêche que dans ces instants-là, The tree of life captive. Sans atteindre, il est vrai, les sommets trop vite annoncés.

Ces histoires de famille et d'enfance, Malick les traite sur la durée, en prenant sans doute trop son temps, manquant singulièrement d'efficacité dans le traitement. Et parce qu'il était décidé depuis le départ que son film serait métaphysique ou ne serait pas, le metteur en scène clôt son œuvre par de nouveaux appels à la nature, à l'univers... et au paradis. Un paradis pensé comme une simple plage, havre de paix où chacun finirait par se retrouver en dépit de la façon dont sa vie fut menée. S'il ne cède pas à un kitsch dans lequel était par exemple tombé Peter Jackson avec Lovely bones, il est toutefois difficile de s'accorder pleinement avec cette vue de l'esprit qui est cependant la conséquence logique de toute ce qui précède. D'un point de vue religieux, le cinéaste n'a pas grand chose à se reprocher, son approche du livre de Job étant assez claire et la morale délivrée n'ayant rien de scandaleux. Plus qu'un fond discutable mais loin d'être inintéressant, c'est finalement par sa forme que le film dérange le plus. Dans ses passages les plus lyriques comme ailleurs, The tree of life ressemble en effet trop souvent à un gigantesque patchwork composé d'images souvent "jolies" mais rarement conciliables. Cela ne fait que confirmer que Terrence Malick est plus un grand faiseur d'images qu'un brillant metteur en scène : il sait composer des plans, travailler des textures, trouver des angles stimulants, mais il se montre souvent incapable de rendre l'ensemble harmonieux. Un film censé parler de la Vie et de tout le reste mais ne parvenant jamais à créer l'émotion peut être qualifié de film raté, ou de film malade. En attendant de pouvoir le réévaluer dans dix, vingt ou cinquante ans, on chosira pour The tree of life ce dernier qualificatif.



The tree of life de Terrence Malick. 2h18. Sortie : 17/05/2011.

16 mai 2011

ROAD TO NOWHERE

La sortie de Road to nowhere est à l'origine d'un phénomène inédit : c'est sans aucun doute la première fois qu'on peut parler d'un film lynchien sans que la comparaison tourne immanquablement en faveur du cinéaste-adjectif. Le dernier film de Monte Hellman, sorti du diable vauvert alors qu'on ne l'attendait plus, résonne comme un cousin de Mulholland drive et de Twin Peaks : fire walk with me, réorchestrant des ambiances et des thématiques dont on croyait la maîtrise réservée au grand Lynch. Qu'on ne s'y trompe pas : si ce film-ci peut-être décrit comme un puzzle mental, il n'entend pas se vautrer dans le bizarroïde ou le malsain, mais simplement s'épanouir dans une mise en abyme riche et stimulante.

Road to nowhere est impossible à résumer convenablement, sauf peut-être par les analystes les plus structurés. Il y est question d'un fait divers à base de disparition(s)/suicide(s) ainsi que d'une centaine de millions de dollars, fait divers bientôt repris par un cinéaste désireux d'en tirer un potentiel chef d'oeuvre, sous l'oeil notamment d'une blogueuse s'étant particulièrement intéressée à l'affaire... Très vite, les univers vont se croiser, s'interpénétrer, l'ensemble s'axant autour de la mystérieuse Velma Duran, troublante héroïne de l'histoire originelle, et de son interprète à l'écran, une actrice débutante au magnétisme fou. La complexité de l'ensemble est incontestable, mais le scénario est moins conçu comme un casse-tête à résoudre que comme un voyage psychique dans l'univers du cinéma et du désir. « Si je comprenais, ça ne m'intéresserait pas », dit en somme le metteur en scène du film dans le film (qui partage d'ailleurs les mêmes initiales que Monte Hellman). Car c'est bien là qu'est la beauté de cet art : créer devant nous les plus beaux points d'interrogation qui soient, et les faire briller de mille feux. Road to nowhere s'y emploie brillamment pendant plus de deux heures.

Le film fait du cinéma un sacrifice plus qu'un sacerdoce, et fait de chaque plan un véritable combat, artistique aussi bien que personnel. Son projet ayant largement convaincu producteurs et comédiens, tous persuadés de participer à un chef d'oeuvre, le cinéaste Mitchell Haven n'a aucun droit à l'erreur... et ce bien que la réalisation n'ait rien d'une science exacte. Et quand le désir éprouvé pour son actrice se confond avec celui qu'il ressent pour elle en tant que femme, les perceptions sont biaisées et plus rien n'est pareil. D'autant que le spectre de l'affaire Velma Duran est toujours présent et d'autant plus tenace que l'affaire n'a jamais été résolue (si affaire il y a). Ce trouble-là, Hellman le met en boîte avec une maîtrise ébouriffante, sa mise en scène assez simple permettant de toujours rester au plus près de l'action et des protagonistes. On peut légitimement se perdre dans certains des dédales du script, mais le film ne donne jamais l'impression de prendre son spectateur de haut. Ce qui fait toute la différence avec bien d'autres oeuvres de réalisateurs poseurs.

Plein comme un œuf, Road to nowhere donne l'impression de n'être que la version courte d'une œuvre pharaonique, et donne en tout cas envie de multiplier les visions pour saisir un peu mieux les rouages de cette histoire sensorielle, grisante et habitée. Il faut dire qu'avec à sa tête la trop rare Shannyn Sossamon à sa tête, Hellman ne pouvait trouver interprète plus lumineuse et énigmatique. Belle à se damner, elle fait de ses personnages (Velma Duran et l'actrice Laurel Graham) des Laura Palmer contemporaines, boîtes de Pandore humaines dont on rêverait de percer les mystères. Pas si inaccessible (mais accueilli avec une grande frilosité), Road to nowhere diffère certes de ce que Monte Hellman avait pu offrir jusqu'ici, mais c'est purement et simplement la plus belle proposition de cinéma qu'il ait été donné de voir cette année.



Road to nowhere de Monte Hellman. 2h01. Sortie : 13/04/2011.

Séances de rattrapage : L'ÉTRANGÈRE / LOVE & GAME / STONE

La vie est cruelle pour ces trois films, dont les réalisateurs rêvaient sans doute d'être chroniqués en long et en large dans ces lignes. Les pauvres.

Non, la réussite d'un mélodrame n'est pas toujours professionnelle au volume de larmes versées pendant sa projection. L'Étrangère a beau avoir fait chialer la majorité de ses spectateurs, le film n'en reste pas moins un pur produit lacrymal, qui sous prétexte de dénoncer la dure condition de la femme et de l'étranger (imaginez quand on cumule) s'abime dans un dispositif complaisant et un brin putassier. S'il n'y avait l'interprétation plutôt digne de la belle SIbel Kekilli (sorte de Karina Testa, version turque et actrice), il y aurait sans doute de quoi céder à une certaine consternation face à cette accumulation de souffrances trop calculée pour atteindre sa cible. La photographie bleutée n'est pas mal non plus, la réalisatrice Feo Aladag ayant au moins eu le bon goût de ne pas céder aux facilités d'un filmage à l'épaule. Pas vraiment suffisant pour donner suffisamment d'intérêt au film.


Le meilleur gag de Love & game : tenter de nous faire croire à Queen Latifah dans un rôle de trentenaire. On s'amuse à la voir donner la réplique à Pam Grier, qui joue sa mère, en essayant désespérément de nous convaincre de la crédibilité de ce lien familial. On s'occupe comme on peut face à cette comédie romantique bien plate, sur le thème éculé de « la belle et la grosse », et avec un (léger) fond de basket-ball pour secouer le tout. Opposant une ronde sympa et une bonnasse ingrate (la toujours ravissante Paula Patton) dans une course à l'amour au cours de laquelle chacune aura sa chance, le film finira exactement comme vous pensez. Sans surprise, sans folie, sans humour. Cousu de fil blanc, il remplit jusqu'au bout sa tache de pur véhicule pour la miss Latifah, dont la simple présence suffit souvent à garantir un succès au box-office. En tout cas de l'autre côté de l'Atlantique.


Dès les premières minutes, on comprend à quel point on va souffrir devant ce Stone : il suffit pour cela de découvrir la prestation ridicule d'Edward Norton en taulard loubard. Le reste est à peine moins pénible, le film se résumant bien souvent à un ennuyeux face-à-face entre un De Niro empesé et une Milla Jovovich bien en peine dans son rôle de vamp. Devrait se créer entre eux une sorte de jeu de séduction, mais la fadeur conjointe de leurs interprétations désamorce chacune de leurs scènes en moins de trois répliques. Encombré par une logorrhée insupportable et inexplicable, Stone est le premier ratage de la carrière de John Curran, réalisateur de We don't live here anymore et du Voile des illusions. Mais quel ratage. Il est clair que Stone ne doit sa sortie dans nos salles qu'à l'opportunisme de distributeurs ayant voulu profiter de la couverture médiatique autour de la présidence cannoise de De Niro.



L'Étrangère (Die Fremde) de Feo Aladag. 1h59. Sortie : 20/04/2011.
Love & game (Just Wright) de Sanaa Hamri. 1h40. Sortie : 11/05/2011.
Stone de John Curran. 1h45. Sortie : 11/05/2011.

15 mai 2011

L’ŒIL INVISIBLE

Un lycée prestigieux au coeur de Buenos Aires. Une jeune surveillante (on devine qu'elle est jeune même si l'air strict qu'elle est contrainte d'arborer lui fait prendre dix ans) qui vérifie les rangs, fait l'appel puis transmet la future élite du pays à son professeur. Dehors, la révolution menace l'ordre dictatorial en place. Nous sommes en 1982 et les choses pourraient bien s'envenimer sous peu. Alors, pour que l'entropie extérieure ne se répercute pas dans l'établissement, le surveillant en chef décide d'en faire son œil invisible. Sa fonction ? Traquer, épier, rapporter chaque fait et geste pouvant laisser penser qu'un élève ou un autre risque de déraper trop loin et trop fort.

L’œil invisible débute assez fort, par la description des taches qui attendent la jeune Teresa, condamnée à l'inflexibilité vis-à-vis de ces jeunes gens qui pourraient être ses petits frères. Très vite, les rouages bien huilés de cette institution traditionaliste commencent à être obstrués par de sérieux grains de sable. Incapable de s'imposer sur le long terme la discipline qu'implique ce genre de travail, Teresa se met à déconner, de façon imperceptible pour les autres, mais de manière évidente pour le spectateur. Trop évidente sans doute, par la faute d'une écriture manquant de finesse et d'une mise en scène parfois pachydermique. Lorsque la surveillante découvre qu'elle est troublée par l'un des élèves dont l'aura et le parfum l'obsèdent, Diego Lerman n'hésite pas à multiplier les gros plans sur le visage de son actrice, yeux fermés et nez frétillant comme le ferait une souris de dessin animé flairant un gros morceau de gruyère.

Ce n'est pas un film, c'est un tour de montagnes russes : on déchante très régulièrement en raison du manque de discernement du cinéaste argentin, mais la force de l'interprétation et la robustesse psychologique de certaines séquences créent un étrange état d'addiction vis-à-vis du film. Pourtant, le parallèle entre les signes avant-coureurs d'une rébellion adolescente et le fait que les rues de la capitale argentine soient en train de gronder n'est pas le plus finaud du monde. Mais l'essentiel n'est pas là : car le personnage du surveillant général, que l'on pensait d'une droiture absolue, finit par révéler sa véritable nature. Ce que martèle Lerman alors qu'il aurait pu se contenter de le suggérer, c'est que tout parapluie dans le cul cache une bonne dose de névroses et de perversité. En gros, plus quelqu'un s'imposerait une existence faite de rigueur, plus il aurait besoin de compenser... et pas en douceur. Le film dévie peu à peu de son intéressant sujet de départ pour finir en jeu dangereux à base d'attractions non réciproques et de filles cachées dans les toilettes des garçons. Autant dire que la morale de ce curieux Œil invisible reste floue, et ce malgré les assez gros sabots de son réalisateur.



L’œil invisible (La mirada invisible) de Diego Lerman. 1h45. Sortie : 11/05/2011.

14 mai 2011

[ACID 2011] BOVINES

Dans Le quattro volte, l'une des renversantes surprises du festival de Cannes 2010, Michelangelo Frammartino passait un bon quart de son film à filmer un troupeau de biquettes allant et venant, l'air de rien, jusqu'à ce que l'une d'entre elles finisse par s'égarer et se retrouver salement esseulée. C'était drôle, émouvant et un peu cruel. Pas sûr qu'on puisse en dire autant de ce Bovines, dans lequel Emmanuel Gras (aucun jeu de mots, merci) filme en long et en large... un troupeau de vaches. Ni éthologue ni franchement esthète, le réalisateur a choisi la carte de la pure contemplation, sans même tenter de créer un brin d'intrigue ou de suspense.

En résulte un film passablement ennuyeux, comme une promenade au grand air sans le grand air, où les différentes phases de la journées de nos amies (?) les vaches sont patiemment décortiquées. Entre deux phases d'observation, Gras s'abandonne à quelques élans poétiques et filme la pluie, la nuit, le brouillard, apparemment sans autre objectif que celui d'opérer de douces transitions entre les séquences. Bovines est l'équivalent cinématographique de ces VHS d'aquarium ou de feu de cheminée destinées à offrir un peu d'ambiance (hum) aux gens seuls.

Au final, si le film crée une sorte d'ennui irréel et ne parvient jamais à attendrir ou à toucher, c'est sans doute parce que la vache est l'animal le moins mystérieux, le moins magnétique que la Terre ait porté. Comment être fasciné par ces yeux sans vie, cet air stupide et ce fessier proéminent, si ce n'est en considérant les animaux proposés devant la caméra comme des futurs morceaux de viande en puissance ? Bovines est victime d'un délit de sale gueule et aurait sans doute connu un tout autre destin si ses héros avaient été des manchots ou de jeunes brebis. La vie est injuste.



Bovines d'Emmanuel Gras. 1h02. Fiche ACID.

[ACID 2011] ODÉON DANCING

Ils arrivent, apprêtés, pour jouer comme chaque dimanche les dernières cartes séduction de leur existence. Les danseurs de l'Odéon Dancing ont leur vie derrière eux mais tentent, pour quelques heures encore, de se sentir flamboyants. La réalisatrice Kathy Sebbah dépeint leurs danses de séduction, leurs échanges empruntés, leurs efforts pour progresser en tant que danseurs... À travers son prisme, l'Odéon Dancing ressemble à une basse-cour dont chacun essaie de prendre le contrôle.

En 25 minutes, Kathy Sebbah ne fait qu'effleurer les êtres et les couples. On aurait aimé en savoir plus sur cette femme visiblement en train d'apprendre à supporter son veuvage, ou sur cet homme si perfectionniste qu'il en oublierait presque de se détendre. L'ensemble est d'autant plus déstabilisant que le film est construit sur une ambiguïté entre le documentaire et la fiction : des scènes d'un réalisme accru succèdent à d'autres qui semblent plus scénarisées, plus construites, avec des mouvements de caméra trop fluides pour être improvisés.

Odéon dancing aurait gagné à choisir un camp pour gagner en cohérence et en homogénéité : à l'écran ne subsiste qu'une désagréable impression de bâtardise. On voudrait se moquer tendrement des protagonistes, de leurs permanentes et de leurs bronzages, ou pourquoi pas s'intéresser à la façon dont ces gens se croisent, chaque semaine, dans ce même lieu ; on ne fait que slalomer entre des doutes qui parasitent la lecture de ce film anecdotique qui en dit moins sur le troisième âge que n'importe quelle scène des Petits ruisseaux de Pascal Rabaté.



Odéon Dancing de Kathy Sebbah. 25 min. Fiche ACID.

13 mai 2011

[ACID 2011] PALAZZO DELLE AQUILE

Que faire quand les pouvoirs publics écoutent vos doléances en hochant la tête mais vous laissent immanquablement patauger dans une misère ne cessant de gagner du terrain ? À Palerme, ces dix-huit familles ont choisi de prendre les choses en main : sans-abri depuis des lustres malgré leurs supplications, elles décident de prendre d'assiéger les locaux de la Mairie afin d'y élire domicile le temps qu'on leur propose une solution digne de ce nom. Le documentaire de Stefano Savona suit de près leur révolution de poche, montrant par la même occasion que l'ampleur de toute révolte est à la hauteur du désespoir qui l'a engendrée.

Négociations, intimidations, tables rondes : la vie de ces insurgés est rythmée par des séries de rencontres avec des personnalités politiques souhaitant à tout prix réinvestir les lieux en fournissant aussi peu d'efforts que possible. Ce n'est pas nouveau, mais Palazzo delle aquile montre à quel point les réalités de l'univers politique sont éloignées de celles des plus nécessiteux. En les plaçant côte à côte, le documentaire rend cela édifiant, consternant, accablant. Il faut voir cette mairie, confortable lieu abritant les symboles de la République Italienne, se transformer peu à peu en gigantesque capharnaüm. L'image serait parfaitement réjouissante s'il ne s'agissait pas pour les nombreux héros du film de tenter de sauver leurs familles de la précarité et des dangers de la rue.

Les enfants jouent, s'amusent, tentent de ne pas perdre leur innocence dans cet endroit peu adapté à leurs envies et aspirations. Pendant ce temps, leurs parents se battent pour eux. Ce sens de la famille et de l'engagement politique est parfaitement mis en avant par Savona, qui aurait cependant gagné à resserrer son film. Le terrible ennui de ces révoltés, qui n'en finissent plus d'attendre à force de refuser (à raison) les propositions paresseuses des autorités en place, finit par devenir trop communicatif. Les dernières bobines, elles, sont idéales : empreintes d'un suspense jamais putassier, elles montrent que l'issue de ce genre d'acte citoyen ressemble hélas à un coup de dés. La conclusion laconique et muette ne fera que renforcer cette terrible impression.



Palazzo delle aquile de Stefano Savona, Alessia Porto & Ester Sparatore. 2h08. Fiche ACID.

12 mai 2011

[ACID 2011] NOCES ÉPHÉMÈRES

L'héroïne de Noces éphémères, film de l'iranien Reza Sarkanian, est incarnée par Mahnaz Mohamadi, elle-même cinéaste, actuellement contrainte par les autorités de son pays de ne pas sortir du territoire. Quoi de plus tristement normal étant donné le vent de subversion et de révolte qui plane sur le film d'ouverture de l'ACID 2011...

Au cœur de Noces éphémères, une problématique jamais abordée encore par les films iraniens ayant pu arriver jusqu'à nos écrans : les mariages à durée déterminée, qui permettent aux hommes de s'assurer une descendance et réduisent les femmes au simple état de pondeuses tout juste bonnes à élever l'enfant d'un homme qui ne lui devra respect (tout est relatif) et fidélité que durant les premières années suivant le mariage. Un concept qui fait fi des sentiments, de la parité et du respect de la personne humaine. Une nouvelle façon d'opprimer la femme iranienne.

En s'attardant également sur des histoires de familles toutes plus ou moins reliées à ce sujet, Serkanian évite les pièges du film-dissertation et offre un instantané saisissant des conditions rudimentaires dans lesquelles les femmes iraniennes sont contraintes de se débattre (lorsqu'elles peuvent se débattre). À la tête du film, Mahnaz Mohamadi livre une prestation touchante et modeste, à l'image d'une œuvre un peu frêle mais ne devant son existence qu'à l'union de citoyens et artistes iraniens désireux de faire changer les choses.



Noces éphémères de Reza Serkanian. 1h24. Fiche ACID.

11 mai 2011

[ACID 2011] PANDORE

Co-réalisateur du bon Commissariat aux côtés d'Ilan Klipper (crédité ici à l'image et au son), Virgil Vernier se rappelle à notre bon souvenir avec ce Pandore qui confirme sa filiation avec Raymond Depardon. Le principe est simplissime : planter sa caméra à quelques mètres de l'entrée d'une boîte de nuit pour mieux observer le travail de Mathieu, physionomiste, accompagné d'un collègue videur. En plans fixes ou presque, et sans jamais entrer à l'intérieur des lieux tant convoités, Vernier met en place un double processus : la description d'un métier qui fascine et inquiète, et le portrait d'un homme d'une trentaine d'années, sosie de Sébastien Thoen (Action Discrète) qui s'acquitte avec professionnalisme d'une tache relativement ingrate.

Le processus pourrait faire craindre un film répétitif, mais ce serait oublier qu'une entrée en discothèque est parfois aussi anxiogène et révélatrice que touts les entretiens d'embauche du monde : soignant leur image, ménageant leurs effets, jouant la sincérité ou le bluff, les aspirants fêtards n'ont qu'une seconde pour faire bonne impression et parvenir à franchir le fameux cordon. Effectuant son travail à la chaîne mais pas sans humanité, Mathieu travaille à l'instinct, use de son pouvoir de conviction, tente de se montrer démocrate jusqu'au moment où ce n'est plus possible. Il faut aussi faire avec les amis des patrons, les invités qu'on ne peut refuser malgré leur comportement et les débordements en tous genres.

La force de ce type, c'est qu'il parvient à rester absolument attachant malgré sa fâcheuse tendance à dire non. Sans jugement, en portant un regard tendre et suffisamment distant (le style Depardon) pour ne mépriser personne, Pandore réussit un exploit dont peu de courts et moyens métrages sont capables : donner envie de voir la même chose en version longue, pour cerner un peu mieux les personnalités d'un Mathieu moins tranquille qu'il n'y paraît et les étranges facettes d'un métier attisant la curiosité. Virgil Vernier semble avoir le chic pour trouver des angles inédits et les traiter aussi pertinemment que possible.



Pandore de Virgil Vernier. 35 min. Fiche ACID.

[ACID 2011] La sélection en critiques

À Cannes, moins exposée que les principales sélections, la sélection de l'ACID donne à voir des films souvent modestes et prometteurs, dont la plupart sont pour l'instant sans distributeur. Retrouvez ci-dessous la liste des films sélectionnés cette année (longs, moyens et courts) et qui seront projetés dans les jours à venir lors du festival. Les titres suivis d'une astérisque sont ceux des films que j'ai eu la chance de voir à Paris avant le début du festival : ils seront chroniqués en ces lieux durant les prochains jours, et les liens vers les critiques ajoutés peu à peu dans cette page.


Longs-métrages
Black Blood de Miaoyan Zhang (Chine / France)
Bovines* d'Emmanuel Gras (France)
Goodnight Nobody* de Jacqueline Zünd (Suisse / Allemagne)
Le Grand'Tour de Jérôme Le Maire (Belgique)
Noces éphémères* de Reza Serkanian (France / Iran)
Palazzo delle aquile* de Stefano Savona, Alessia Porto & Ester Sparatore (Italie / France)
Rives d'Armel Hostiou (France)
Rue des cités* de Carine May (France)
Les vieux chats de Pedro Peirano & Sebastian Silva (Chili)

Courts-métrages
Odéon Dancing* de Kathy Sebbah (France)
Pandore* de Virgil Vernier (France)

Courts-métrages Talents Cannes Adami 2011 (en savoir plus)
Christine de Gilles Porte
Deep inside de Marc Gibaja
Devine de Laurent Perreau
Encore heureux d'Ivan Calbérac
Scène de vestiaire de Frédéric Malègue
Yasmine : la révolution de Karin Albou

Longs-métrages (séances spéciales)
Putty Hill* de Matthew Porterfield (États-Unis)
Paraboles (Mafrouza 5) d'Emmanuelle Demoris (France)
Léa de Bruno Rolland (France)

10 mai 2011

LA SOLITUDE DES NOMBRES PREMIERS

Non, ne fuyez pas, il n'est pas question ici de mathématiques, ou si peu, le temps en fait de justifier en une poignée de répliques ce titre si intrigant, dont les vertus romantiques ne sont que des apparences. Qui connaît les nombres premiers et le fameux (oui, fameux) crible Ératosthène sait très bien que plus ceux-ci sont grands, plus ils sont éloignés les uns des autres, divergeant peu à peu vers un état d'intense solitude. Les personnages nés dans le roman à succès de Paolo Giordano, ont-ils vraiment tendance à s'isoler de plus en plus à mesure que les années passent ? Pas tout à fait : leur trajectoire serait plutôt d'ordre sinusoïdale, avec ses passages hauts et ses coups de mou, ses retours à la normale et ses soudaines remontées. S'attardant alternativement sur quatre périodes-charnières des existences de Mattia et Alice, deux petits italiens amenés à se croiser et à s'apprivoiser, le film de Saverio Costanzo est moins mathématique que métaphysique, comme une plongée dans le cosmos en compagnie de deux âmes seules. On suit en parallèle leurs enfances déchirées, scarifiées même, au cours desquelles drames et traumatismes tendront à faire d'eux des adultes avant l'heure.

Énième roman d'apprentissage, simple film d'initiation de deux jeunes gens s'adaptant mal à la vie dite normale ? Non, La solitude des nombres premiers va plus loin que ça, notamment grâce à l'insondable tristesse qui semble s'emparer des principaux protagonistes. Dès leur plus jeune âge, ils semblent empreints d'une mélancolie dévastatrice et apparemment héréditaire. Que des enfants d'apparence ordinaire soient condamnés d'emblée à traîner derrière eux leurs états d'âme comme d'autres portent leur croix laisse pantois. Loin de se complaire dans un éloge petit-bourgeois de détresses infantiles, Costanzo va plus loin, collant de près (sans avoir lu le livre, on l'imagine) au style du romancier pour mettre le doigt sur chacune des névroses et des psychoses rongeant peu à peu l'existence de Mattia et Alice. Résultat : régulièrement, le film revêt une parure de giallo oppressant, prenant aux tripes et à la gorge tout spectateur s'étant lancé sur les traces des deux héros. Dès le formidable prologue, on sait. On sait qu'on ne lâchera plus ces deux personnages-là, d'un vestiaire de gymnase à un appartement douillet en passant par une soirée dansante prenant des allures de scène de théâtre antique.

Malgré son éclatement narratif dû à la multiplicité des périodes et à la nécessité de traiter les points de vue des deux personnages, le film fait preuve d'une admirable fluidité et ne cherche jamais à se donner des allures de mauvais puzzle. On ne passera pas deux heures à s'interroger sur les raisons de la gravité qui semble s'être emparée des visages d'Alice et Mattia : celles-ci sont patiemment exposées au gré de scènes souvent déchirantes mais jamais mélodramatiques. Costanzo choisit de s'attacher davantage aux lieux et aux cicatrices qu'aux personnes, à l'image de ses personnages déshumanisés. La dernière partie, qui s'attarde contrairement à ce qui précède sur une unique période, poursuit dans ce sens de façon fort cohérente : évitant tout sensationnalisme, soucieux d'éviter la gravité sous toutes ses formes, le metteur en scène intrigue, émeut, broie et éviscère un spectateur interloqué d'être passé par autant de sentiments en si peu de temps. C'est sans doute cela qu'on appelle un grand cinéaste.



La solitude des nombres premiers (La solitudine dei numeri primi) de Saverio Costanzo. 1h58. Sortie : 04/05/2011.
 
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