29 mars 2011

EASY MONEY

Ah, tiens, un film suédois, même s'il faut passer au-delà de son affiche très ricaine — et en tout cas archi rebattue — pour s'en apercevoir. Rebaptisé Easy money pour le marché international, le film de Daniel Espinosa s'apparente à un vague mix de Truands, boucherie scarfacienne de Freddie Schoendorffer, et de Romanzo criminale, fresque sentimentalo-gangsterienne de Michele Placido. Des références qui pourraient aisément être remplacées par d'autres tant le film semble piocher partout et nulle part à la fois, papillonnant l'air de rien entre mille autres œuvres pour mieux tromper son monde. Choral, familial, lacrymal, dur, noir, plombant, violent, Easy money parvient à caser dans ses deux (trop) longues heures autant de registres et d'impressions que possible. Quitte à épuiser l'audience ou à semer son monde en route.

Correctement exécuté, le film d'Espinosa brasse des thèmes éculés sans autre espoir que celui de passer, au moins momentanément, pour un film américain. D'où une sorte d'évidence : ce qui fait le plus défaut à ce film suédois, c'est justement la Suède. On ne peut pas blamer Easy money de n'être ni du Bergman ni du Roy Andersson ; on ne peut pas attaquer la prolifération de nationalités et de langues dans cette histoire de trafic de blanche ; et pourtant, vu de France, manque au film de Daniel Espinosa un peu de couleur locale, le froid, les Krisprolls, les jolies blondes et les buts du gros Thomas Brolin. Ce film pourrait venir de n'importe où, de n'importe qui, qu'il serait en tous points le même. Tout y est interchangeable, y compris les lieux et les langages. Soudain, on comprend mieux l'affiche : elle aussi nous joue le coup du brave film polyglotte, impressionnant car universel, sans jamais trouver dans le script la caractéristique qui permettrait de le faire sortir du lot.

L'aspect le plus réussi d'Easy money est sans doute sa part de drame familial. Une facette parfois agaçante mais qui donne un brin de relief à des situations déjà vues. Le problème vient du systématisme du scénario, qui fait de chaque protagoniste un homme qui souffre depuis toujours, anecdote d'enfance à l'appui. Voir tous les personnages se pencher ainsi sur leur passé a parfois tendance à transformer ce polar en gigantesque thérapie de groupe où chacun cherche à justifier ses méfaits. « Je suis malhonnête car une fois j'ai perdu mes gants et je me suis fait frapper » : tous ont pour seule envie de raconter leur petit trauma personnel pour se faire prendre en pitié et ainsi pardonner.

Reste que les trajectoires de ces types peu sympathiques — pourtant ils essaient très fort — se suivent sans mal, fluidifiées par un style très passe-partout mais un peu clinquant néanmoins. On espère que le cinéma suédois, trop discret sur nos écrans, aura bientôt plus intéressant à nous proposer que ce petit polar calibré et assez interminable.




Easy money de Daniel Espinosa. 2h04. Sortie : 30/03/2011.

28 mars 2011

THE COMPANY MEN

John Wells serait-il un admirateur secret d'Eddy Mitchell ? Son premier film ressemble en effet trait pour trait à Il ne rentre pas ce soir, l'un des chefs d'oeuvre de Claude Moine, sur un type fraîchement mis au placard par une entreprise à laquelle il avait tout donné.

« Il écrase sa cigarette puis repousse le cendrier,
Se dirige vers les toilettes, la démarche mal assurée
Il revient régler ses bières, Le sandwich et son café
Il ne rentre pas ce soir.

Le grand chef du personnel l’a convoqué à midi :
"J’ai une mauvaise nouvelle, vous finissez vendredi
Une multinationale s’est offert notre société
Vous êtes dépassé. Et, du fait, vous êtes remercié
Il n’y a plus d’espoir, plus d’espoir
Il ne rentre pas ce soir
Il s’en va de bar en bar
Il n’y a plus d’espoir, plus d’espoir
Il ne rentre pas ce soir.

Il se décide à traîner car il a peur d’annoncer
À sa femme et son banquier la sinistre vérité
Être chômeur à son âge, c’est pire qu’un mari trompé
Il ne rentre pas ce soir.

Fini le golf et le bridge, les vacances à St Tropez,
L’éducation des enfants dans la grande école privée
Il pleure sur lui, se prend pour un travailleur immigré
Il se sent dépassé. Et, du fait, il est remercié
Il n’a plus d’espoir, plus d’espoir
Il ne rentre pas ce soir
Il s’en va de bar en bar
Il n’a plus d’espoir, plus d’espoir
Il ne rentre pas ce soir.
»

Comment résumer de meilleure manière l'ambiance pesante et désabusée qui pèse sur cette histoire de types se définissant uniquement par leur job et se retrouvant par conséquent fort dépourvus lorsqu'une réduction d'effectifs inopinée les tire de leur confortable torpeur. Sans cynisme, Wells dépeint la fin du rêve américain, et la totale implosion des certitudes qui l'accompagnent. Ces types encravatés, sans doute compétents, appréciés autant qu'on puisse l'être, se retrouvent du jour au lendemain sur le parking de leur société, un carton sous le bras, soudain dépossédés de leur existence sociale.

À la manière d'un film choral, The company men montre comment chacun tentera d'affronter une situation nouvelle, qu'ils estiment dégradante. Certains se relanceront par des moyens divers, d'autres connaîtront une chute abrupte et s'enfermeront dans une ribambelle de désillusions... À travers les portraits croisés de ces hommes dans le doute, c'est tout un pays que décrit Wells. L'eldorado n'est plus, la sécurité de l'emploi ne signifie plus rien, les couperets tombent et les masques aussi. Le grand atout du film, c'est sa capacité à prendre suffisamment de distance pour éviter de devenir une grande symphonie lacrymale made in Hollywood sans pour autant virer dans un registre social convenu. Le réalisateur n'a pas cette prétention, collant au sujet avec une humilité touchante.

C'est finalement le grand message du film : un peu de modestie et de remise en question n'a jamais fait de mal à personne. La réalisation fait preuve d'une simplicité assez salvatrice, et les personnages qui s'en sortent le mieux en bout de course sont ceux qui auront su prendre un peu de recul, ravaler leur fierté et repartir du bas de l'échelle. À ce titre, le personnage le plus sympathique est sans doute celui qu'incarne Ben Affleck, symbole candide mais pas trop de cet espoir qui subsiste. Vraiment très bon, l'acteur n'a pas à rougir de figurer aux côtés de Tommy Lee Jones ou Chris Cooper, fers de lance d'une génération vieillissante qui éprouve davantage de peine à rebondir. The company men est un film attachant et honnête par sa façon de se mettre au niveau de son spectateur, sans jamais le prendre de haut pour lui faire la leçon. On en sort à la fois fébrile et ragaillardi, désireux d'en découdre et de se remettre dans les oreilles la douloureuse complainte chantée par m'sieur Eddy.



The company men de John Wells. 1h49. Sortie : 30/03/2011.

26 mars 2011

ÉQUINOXE

Réalisé en 2006, sorti en 2011, Équinoxe est l'oeuvre de Laurent Carcélès, spécialiste du téléfilm qui a mis des sous de côté après chacun de ses succès TV pour pouvoir autofinancer son projet.

Parenthèse : il arrive plus ou moins fréquemment que des attachés de presse bien intentionnés et/ou très zélés aient l'idée de confier à un ou des blogueurs le soin de visionner un film dont ils ont la charge. Pour cela, on nous envoie très gentiment un DVD à domicile parce que c'est plus pratique, rapide et économique qu'une projection presse. Le DVD en question est généralement accompagné d'un petit dossier de presse renfermant filmographies, entretiens et note d'intention du réalisateur.

En ce qui concerne Équinoxe, le dossier de presse aurait largement suffi à se faire une idée de la valeur du film. Quand le lecteur DVD a manqué de rendre l'âme vers la vingt-septième minute, il y avait même de quoi se mettre à penser que les machines ont une âme, un sens critique une dignité. Mais le disque a fini par se relancer malgré quelques soubresauts, et le film a pu aller jusqu'à son terme.

À vrai dire, ces soixante-quinze minutes sont si inénarrables, si remplies de répliques foireuses, d'effets de post-prod ratés et de mouvements de caméra sous ecstasy, qu'on se contentera ci-dessous de livrer en intégralité la note d'intention du réalisateur.

« Couplée à une esthétique très affirmée, le spectateur navigue en permanence entre film intimiste et film épique. J'ai désiré un film lié aux éléments. Le vent du large. Les espaces infinis. Tout y est très simple. Je voulais me débarrasser de toute psychologie particulière, de toute sociologie et me suis refusé à inventer des histoires autour de mes deux personnages principaux. Martin et Nathalie s'aiment, cela me suffit.

Equinoxe parle aussi de mythologie, de racines antiques. les comédiens ont été filmés comme une île, comme on filme des monuments, des planètes, des océans. Le film fait référence à un archétype universel. Le mystère de la femme et du Dragon se retrouve dans les mythes fondateurs de toutes les civilisations. Le Dragon représente le Chaos originel, la puissance de destruction. Quant à la femme, elle représente la Vie et l'Avenir, tout comme les enfants. Mon film se veut un poème symphonique et moderne. »

Plus loin, dans un court entretien, il nous apprend que ce film autour d'un couple perdu aux alentours du Mont Saint-Michel a été tourné en studio. Et c'est vrai que rarement un film aura autant pué le fond vert du début à la fin. Équinoxe est tellement abscons, creux et finalement crétin qu'il en devient presque incontournable. En particulier pour les fans du metteur en scène Gérard Saint-Brice, de la troupe des Farfadets de Limoges.



Équinoxe de Laurent Carcélès. 1h20. Sortie : 30/03/2011.

25 mars 2011

SUCKER PUNCH

Bienvenue dans le crâne de Zack Snyder. Taxé de petit génie visionnaire, le cinéaste n'avait pourtant jamais mis ses tripes sur la table, trop occupé à (re)donner vie aux créations de George A. Romero, Frank Miller ou Alan Moore. Si Sucker Punch constitue un véritable événement, c'est d'abord parce qu'il s'agit du premier scénario original écrit par Snyder. Sous ses airs de blockbuster foisonnant, le film est émouvant parce qu'il permet de rencontrer un auteur. À l'intérieur de la machine de guerre, il y a donc des sentiments, des fantasmes, des regrets ; c'est d'ailleurs le principe même du film, qui navigue entre plusieurs eaux pour faire de ses héroïnes tantôt de jeunes filles blessées, tantôt d'inconscientes guerrières. Sucker Punch est le film de tous les grands écarts, permettant à chacun d'assumer sa bipolarité : l'auteur et le technicien, la fleur fragile et la femme forte, le drame intimiste et le film d'action. Mieux vaut ne pas être sujet aux nausées pour parvenir à accepter cet ambitieux zigzag.

Pendant un quart d'heure, on croit même au chef d'oeuvre. La scène d'ouverture, sur fond de reprise de Sweet dreams par Emily Browning (la BO façon recyclage est d'une hétérogénéité à faire peur), ressemble au prologue de l'opéra rock le plus insensé de l'histoire. Aucun mot, ou si peu, pour camper une histoire, asseoir une poignée de personnages, et faire de celle qu'on appellera Babydoll (Browning, discrètement convaincante) une héroïne tragique qu'on suivra sans réserve, quitte à s'abimer, jusqu'au bout de ses pérégrinations infernales. Enfermée dans un asile par un beau-père vicieux et vénal, elle est même sur le point d'être lobotomisée grâce à un faux perpétré par l'infirmier général. C'est fulgurant, grandiose, massif, guidé par des idées de mise en scène assez folles (quand un bouton décousu est grossi dix mille fois pour signifier la pesante gravité d'une situation), et on rentre corps et âme dans cet univers, pénétrant le cortex de Snyder dans une immense et jouissive séance de dépucelage. S'opère alors un basculement insensé, qui donne au film des résonances psychanalytiques sans fin : un soubresaut visuel et l'asile devient bordel, les patientes ses pensionnaires... et la promesse d'une lobotomie se mue soudain en annonce d'une perte de virginité (on y revient) imminente. Les allers-retours entre les deux univers se multiplient : on retrouve les mêmes visages, les mêmes personnalités. Un transfert a eu lieu. Loin d'une simple mise en parallèle futile et facile, la façon dont Zack Snyder imbrique ces univers fait de Sucker Punch une spirale dans laquelle on se laisse aspirer avec plaisir et inquiétude.

Aussi magistrale soit-elle, cette ouverture est hélas suivie d'une légère descente d'acide lorsque la spirale en question redevient légèrement plus linéaire. Alors que s'organisent les envies d'évasion de Babydoll et de sa bande de filles, le film bascule dans une construction alternée qu'il ne quittera qu'en fin de voyage. Comme dans un jeu vidéo ancestral, il s'agira pour les personnages de réunir un certain nombre d'objets essentiels qui leur permettront éventuellement de pouvoir s'échapper. La suite est simple, loin des vertigineux débuts mais presque aussi grisante : à une bobine située dans le fameux boxon répond une autre pleine de bastonnades en tous genres, située cette fois dans l'esprit de Babydoll et/ou ceux de ses partenaires. On bascule régulièrement du monde "réel" à un univers fantasmé où des ninjas géants côtoient des dragons, des soldats robots et autres personnages malveillants. Chaque affrontement permettant d'obtenir l'un des objets convoités. Faut suivre.

Le film est alors traversé par un déséquilibre qui aurait pu lui ôter tout relief : si les scènes de maison close exercent un magnétisme grandiloquent dont les excès sont la force, les séquences de crêpage de chignon avec de monstrueux méchants créent un désintérêt total en raison d'effets numériques inaboutis et d'un sens du n'importe quoi assez mal maîtrisé. Se crée alors une drôle de sensation : voilà le spectateur en position d'attente. Voir Sucker Punch, c'est jouer à un chouette jeu vidéo avec un pote, mais le laisser se dépatouiller avec les boss de fin de niveau pour mieux lui reprendre la manette dans les moments les plus cruciaux, les plus profonds, les plus singuliers. Au cinéma, difficile de profiter des pauses pour aller se ravitailler en bière ; on se contente donc de patienter poliment pendant que ces demoiselles défouraillent tout ce qui ressemble de près ou de loin à un méchant, pour mieux savourer leurs errements à l'intérieur de l'asile. Et si le film se relève de ces incessantes sautes de rythme, c'est uniquement parce que lesdites scènes sont d'une puissance tragique absolue, dominées par des personnages si tumultueux qu'ils en sont totalement imprévisibles. Du mac aux yeux charbonneux au cuisinier obèse, les hommes sont tous des pourris dont ce film prônant le girl power exploite à merveille les différents travers.

Finalement, Snyder bouclera la boucle en orchestrant la fameuse évasion, loin d'être aussi planplan que ce que le statut hollywoodien du film aurait pu laisser croire. Une conclusion qui lui permettra de poser les dernières briques d'une réflexion passionnante sur le libre-arbitre, l'existence ou non du destin, le pouvoir de la volonté. S'ouvrant et se concluant par une voix off, Sucker Punch se clôt par une morale qui pourrait sembler bien niaise si on ne gardait pas à l'esprit le fait que tout ceci n'est qu'un conte. Pas si éloigné que cela d'Alice au pays des merveilles (le chef d'oeuvre de Lewis Carroll, pas le terne hara kiri de Tim Burton), le quatrième film de Snyder n'est sans doute pas le meilleur mais c'est en tout cas le plus sincère, le plus ouvert. Ce vol au-dessus d'un nid de cocottes assume aussi bien sa noirceur que sa candeur. L'intégrité sans borne de l'artiste donne envie d'excuser tous les défauts de l'oeuvre, et de le retrouver au plus vite dans des projets aussi personnels que possible.



Sucker Punch de Zack Snyder. 1h50. Sortie : 30/03/2011.

Critique publiée sur Playlist Society.

24 mars 2011

WASTE LAND

« De la poubelle au musée », annonce fièrement l'affiche de Waste Land par la magie d'un raccourci promotionnel. Comme si le film de Lucy Walker n'était qu'une histoire de recyclage de déchets à des fins artistiques. Effectivement centré sur le plasticien Vik Muniz, ce documentaire nommé à l'Oscar a pourtant une toute autre vocation : à l'image des pratiques du brésilien, le film entend utiliser le geste artistique et son résultat pour mieux parler d'un pays en général et d'une catégorie de personnes en particulier. Au fil de ses recherches, Muniz rencontre en effet les catadores, qui ramassent et trient des matériaux recyclables en fonction des besoins et des demandes des entreprises et des particuliers. Leur vie est une décharge publique, dans tous les sens du terme : mal considérés, harassés, ils gagnent trois francs six sous pour tenter de faire survivre leurs familles.

Parti de presque rien pour arriver au sommet (au Brésil, seule une expo Picasso a eu plus de succès que la sienne), Muniz finit par avoir l'idée de nouveaux travaux : après avoir composé de nombreuses œuvres à partir de matières trouvées sur place, il entreprend finalement de réaliser le portrait d'une partie des gens du cru, toujours selon la même technique. L'occasion pour lui d'aller vraiment à leur rencontre, de mêler l'humain à l'artistique et de faire quelque chose de concret pour son pays. Les photographies ainsi réalisées seront en effet vendues aux enchères, et les bénéfices intégralement reversés aux personnes figurant sur les clichés.

Le documentaire de Lucy Walker possède plus d'un défaut, plus d'une limite, qui le rend légèrement discutable. Par exemple, il y a de quoi tiquer en constatant que les sujets choisis par Vik Muniz (en tout cas ceux du film) ne sont que des gens beaux, exemplaires, d'une dignité folle. Jamais de petites grosses édentées ou de personnes plus communes. On ne va pas blâmer la réalisatrice d'avoir fait des choix ; simplement, l'impression d'assister à une sorte de best of est assez désagréable. Une preuve d'honnêteté aurait été de montrer l'étape du casting, car casting il y a eu. Mais Walker tente de nous faire gober que toute ces rencontre sont bel et bien naturelles, quasiment improvisées, sans critères de sélection. De fait, on a bien du mal à avaler le positivisme de la deuxième partie du film, qui explique grosso modo que les catadores du film ont tous été transformés par le passage de Muniz, balayant leurs problèmes du revers de la main et nageant désormais dans le bonheur. L'absence de nuance à de quoi rendre l'ensemble moins crédible.

Il y a pourtant de très beaux moments dans Waste Land, notamment lorsque Walker choisit enfin d'oublier sa quête sociale et se contente de montrer Muniz et son équipe à l'oeuvre, composant d'immenses fresques dans des entrepôts en ne négligeant aucun détail. Le résultat est assez impressionnant, même si le travail de l'artiste semble devoir rapidement tourner en rond. Quant au sentimentalisme général, il lui arrive parfois d'être assez digeste, notamment quand la caméra s'efface et laisse transparaître sans commentaire l'émotion de ces gens qui n'auraient jamais imaginé devenir des oeuvres d'art. Qu'on les voie assister à la conception de leur propre portrait ou pleurer de joie après une vente aux enchères lucrative (dans tous les sens du terme), la beauté de l'entreprise finit par nous assaillir. Mais de façon hélas trop épisodique pour rendre mémorable ce gentil petit documentaire.



Waste Land de Lucy Walker. 1h38. Sortie : 23/03/2011.

22 mars 2011

HA HA HA

On dit de certains cinéastes qu'ils font toujours le même film. Mais cette phrase un peu rebattue revêt deux significations singulièrement différentes : elle peut servir à épingler quelques réalisateurs paresseux ou peu inspirés qui ressassent éternellement le même discours dans des films prétendument différents, ou à indiquer au contraire quels sont les artistes qui ont su créer et développer leur propre style, reprenant comme un leitmotiv des thématiques qui les passionnent. Hong Sangsoo fait partie de cette deuxième catégorie, de ce cercle fermé des artistes dont on reconnaît les œuvres au premier coup d'œil. Il y a ces cadrages simplissimes au grain proprement délicieux, ces considérations sur l'art, cette dissection des rapports hommes-femmes, ces scènes joyeusement interminables autour de repas copieux et très arrosés. Même pour le plus grand de ses fans, il est bien difficile de ne pas confondre les différents films du maître coréen : même si chacun possède sa propre rythmique et fonctionne selon une mécanique narrative particulière, tous se ressemblent à s'y méprendre pour peu qu'on ne les observe que de très loin.

Ha ha ha n'échappe pas vraiment à la règle : on y retrouve effectivement les diverses obsessions de l'auteur, ses chevaux de bataille rudimentaires mais traités avec force, ses personnages masculins qui courent après leur vie, les femmes, la dignité. C'est un Hong Sangsoo haut de gamme, qui n'a pas volé son prix Un Certain Regard à Cannes 2010, qui pourra séduire les néophytes par sa bonhommie délicate et ne manquera pas de fasciner les aficionados du monsieur, trop ravis de pouvoir jouer comme à chaque fois au jeu des sept erreurs.

Car, on peut noter des différences notables, bien que discrètes, entre les précédents travaux de Hong Sangsoo et ce film-ci. Et l'on pourra d'ailleurs regrouper quelques-unes de ces divergences sous une même appellation : Ha ha ha est le film le plus allenien de son auteur. Le rapprochement entre le grand coréen et le petit new-yorkais n'avais jamais semblé aussi évident qu'ici. Premier rapprochement entre les deux auteurs : un amour incontestable du storytelling. C'est ainsi que les deux principales histoires du film sont en fait racontées en voix off par les deux héros, qui s'interrompent régulièrement pour raconter à leur tour un pan de ce qu'ils ont vécu. Une idée simple mais assez géniale, d'autant plus que les deux récits, loin d'être indépendants, ont une fâcheuse tendance à se rejoindre et à se nouer l'un à l'autre. Futé comme chez le Woody de la grande époque, le scénario constitue pour Hong Sangsoo une source idéale de contraintes : le voici forcé de dénicher de nouvelles techniques de narration, comme l'utilisation de photographies pour décrire le repas (arrosé, bien entendu) au cours duquel les deux personnages principaux échangent leurs expériences.

Il y a également chez les deux cinéastes la même façon de filmer, en ayant parfois recours à d'assez longs plans-séquences dans lesquels ils se permettront, à un moment précis, de zoomer assez brutalement vers un personnage ou un élément du décor. De quoi rompre tout risque de routine et créer un dérangement permanent de l'oeil et de l'esprit. Quand la caméra de Hong Sangsoo se focalise subitement sur un vagabond à l'oeil torve et que celui-ci, dans la scène suivante, révèle un sérieux potentiel de psychopathe, il y a de quoi être aussi hilare que perturbé.

Signe de l'évolution relative de Hong Sangsoo, les scènes de boisson semblent désormais moins appuyées, plus resserrées, comme si ses personnages avaient soudain mûri et cessé de noyer tout leur chagrin dans l'alcool. Continuer à picoler mais songer aussi à vivre entre deux cuites : telle semble être désormais sa ligne de conduite, légèrement plus mûre qu'auparavant mais toujours aussi irresponsable. Les personnages masculins de Ha ha ha sont d'ailleurs à cette image : comme toujours chez le réalisateur, ils montrent de sérieuses prédispositions à la lâcheté ou au mensonge, mais sont ici moins pathétiques, plus aimables que dans ses films précédents. Il est désormais possible de s'identifier à eux, à leurs problèmes pseudo-existentiels, à leurs états d'âme amoureux. Ce ne sont plus que des carpettes prêtes à tout pour baiser tout ce qui bouge : ce sont désormais des amoureux des femmes, soucieux de s'assurer un véritable avenir amoureux, mais toujours séduits par une jolie paire de jambes ou la promesse d'une poitrine appétissante. On ne se refait pas : les héos de Hong Sangsoo ne sont pas subitement devenus des hommes parfaits. Et c'est tant mieux.

Leur rapport à l'art, en revanche, semble avoir du plomb dans l'aile. Comme s'il ne nourrissait plus guère d'illusion à l'égard du geste artistique, le cinéaste nous présente des héros ne croyant même plus à leurs prétendus statuts d'artistes. Jadis, les réalisateurs ou auteurs présents dans ses films finissaient toujours par être sauvés in extremis par une rencontre avec des admirateurs ou par un accomplissement professionnel tardif. Ce n'est pas le cas dans Ha ha ha, où il est permis d'émettre des doutes sur l'existence même du talent artistique de ces personnages-là, artistes dont l'hibernation semble avoir duré toujours. Lorsqu'un poète préfère jouer (mal) du piano plutôt que de déclamer quelques vers, c'est sans doute qu'il n'a aucune confiance en ses propres aptitudes.

Il serait bien vain d'apporter un résumé exhaustif à ce film lisible mais à la construction complexe : en gros, Ha ha ha fait se télescoper une histoire d'amour "à deux" et un triangle amoureux. Hong Sangsoo ne révolutionne pas son cinéma, mais la bonne nouvelle, c'est qu'il s'en fout complètement. Comme un certain Woody Allen en son temps, mais sans le tempérament de showman, il se bâtit année après année une filmo solide, cohérente, chaleureuse et familière, dont on souhaite pouvoir se délecter pour encore quelques décennies.



Ha ha ha de Hong Sangsoo. 1h58. Sortie : 16/03/2011.

LE DISCOURS D'UN ROI

Pour un blogueur ciné digne de ce nom, voir l'Oscar du meilleur film six semaines après sa sortie revient à se tirer une balle dans le pied, à fusiller son référencement, à devenir has-been en un clin d'oeil. Surtout quand une gentille grosse boîte a convié tous les blogueurs de la planète, même ceux qui le sont depuis avant-hier, à une grande avant-première avec petits fours offerts à la sortie.

Bien conscient de ne pas avoir le talent suffisant pour prétendre pouvoir émettre des idées nouvelles, ou au moins les émettre différemment de ses congénères, il se retrouve alors fort marri, désireux de publier quand même un morceau de texte pour se rappeler qu'il a vu le film aux alentours de la mi-mars. Il inspecte alors l'éventail des solutions se proposant à lui :

1) Faire comme s'il était le premier à voir ce Discours d'un roi, en parler comme s'il s'agissait d'une surprise, avouer qu'on ne s'attendait pas à ce que le discret Tom Hooper puisse réaliser un film à Oscars.

2) Faire dans la polémique en évoquant un nouveau vol de statuettes par Miramax, les distributeurs du film. Prendre un air contrit en affichant sa douleur de voir le film ravir des récompenses promises à The social network ou Black swan. Parler du syndrome Shakespeare in love et dire qu'on n'oublie pas les défaites conjointes de Terrence Malick et Steven Spielberg. Ravaler sa salive avec émotion.

3) Faire aussi le coup du « c'était mieux avant », sauver Colin Firth mais annoncer sur un ton péremptoire qu'il aurait davantage mérité son prix pour ses prestations de Valmont ou Un été italien.

4) Faire des blagues sur les bègues. Évoquer ce qu'aurait été le film si Darry Cowl en avait été la vedette. Parler de l'influence de François Bayrou sur l'interprétation de Firth. Être fin, classe, racé.

5) Mieux : écrire toute sa critique comme si elle avait été prononcée au préalable par un bègue. « tr... tr... tr... très bon film ». Hilarant.

6) Pomper sans vergogne les articles évoquant les incohérences historiques qui jalonnent le film. Parler d'un travail de sagouin, maudire le scénariste, se faire l'avocat des pauvres spectateurs pris au piège de cette véritable manipulation politicienne. Se donner une contenance en tapant du poing sur la table.

7) Dire que oui, en effet, tout a déjà été dit sur le film, et balancer en hochant la tête une série de liens vers les critiques de voisins blogueurs, ou de plumes qu'on admire. Des critiques qu'on n'a pas vraiment lues, d'ailleurs. C'est vrai, qui lit les blogs ciné ?

8) Se concentrer sur des détails qui n'intéressent personne mais assurent au texte de ne pas être déjà vu. Les surinterpréter. Exemples : les motifs du papier peint du cabinet de Geoffrey Rush, la façon dont les personnages de Helena Bonham Carter et Colin Firth ont du mal à fermer les grilles de l'ascenseur.

9) Reévaluer le film entier à la lumière des précédents films de Hooper. Rappeler sa fascination pour toutes les formes d'impuissance, après celle du personnage de Michael Sheen dans The damned united. Savoir que ça n'a aucun intérêt, que personne n'a vu le film, et l'écrire avec encore plus de plaisir.

10) Se souvenir que, blogueur ou pas blogueur, on dispose d'une possibilité trop peu usitée lorsqu'on n'a rien à dire d'un film sympathique mais un peu couillon : la boucler deux secondes et ne pas tenter d'imposer un avis souvent dispensable.




Le discours d'un roi (The king's speech) de Tom Hooper. 1h58. Sortie : 02/02/2011.

19 mars 2011

DHARMA GUNS (LA SUCCESSION STARKOV)

L'affiche suffit à évoquer Guy Maddin ou les frères Quay, improbables cinéastes dont les bricolages filmiques, entre fantasmagorie et psychanalyse de l'extrême, en ont traumatisé plus d'un. Ce noir et blanc, cette femme semblant sortir d'une autre époque, cet arrière-plan où apparaît un skieur nautique aux allures beaucoup moins vintage... Dharma guns ne cache pas son statut d'OVNI, de petit laboratoire dans lequel un réalisateur s'exercera sous nos yeux à expérimenter toutes sortes de formules. Le dénommé F.J. Ossang (F.J. pour François-Jacques, on comprend l'emploi des initiales) tisse une oeuvre dont la cohérence n'est pas la première caractéristique, puisque son film apparaît rapidement comme une sorte de casse-tête insoluble, un puzzle privé de la moitié de ses pièces. Bien malin celui qui parviendra à reconstituer de façon homogène le scénario du film, auquel seul son auteur parvient à trouver du sens. Après avoir essayé pendant quelques bobines de démêler l'écheveau, on finira par abandonner, déjà épuisé, et par se laisser aller dans cet univers intéressant pour d'autres raisons.

Mille effets de mise en scène, mille technique de narration, mille passages du coq à l'âne : bienvenue dans un univers génialement malade, impossible à suivre mais qui contient suffisamment d'idées stimulantes pour créer jusqu'au bout une sorte d'émulation. Celle-ci est malheureusement bien vaine puisque Dharma guns est sans doute trop clinique pour parvenir à créer un supplément de poésie qui aurait été bienvenu. Ce n'est pas un film, c'est une installation d'art contemporain, comme ces vidéos proposées dans certaines expositions qu'on ne regarde que brièvement et du coin de l'oeil, en se disant pour se donner bonne conscience qu'on aurait sans doute tout compris si on avait pu les visionner depuis le début. Il convient de l'accepter, de supporter la distance mise par Ossang entre le film et le spectateur, et d'ingérer les scènes une à une, sans désir de les relier entre elles, comme on enchaînerait les courts-métrages dans une soirée underground.

Ce qu'il y a d'amusant avec Dharma guns (car on peut s'y amuser en partie), c'est que son héros est en quête d'un mystérieux script, qu'il semble avoir écrit et qu'il aimerait qu'on lui rende. En se concentrant sur ce point, le film ressemble soudain à un auto-portrait de F.J. Ossang, qui semble lui aussi courir après son scénar, s'essoufflant beaucoup pour pas grand chose. À la fin, le héros finit par remettre la main dessus, et l'on découvre que le script en question n'est qu'un carnet constitué de croquis plus ou moins fouillés, plus ou moins fantaisistes, sans trace de texte ou presque. Bien qu'il semble aussi affectionner les phrases tordues, les dialogues alambiqués et les voix off indigestes, Ossang s'impose avant tout comme un cinéaste sensitif, moins sensationnel cependant que Maddin ou les Quay en raison d'une difficulté certaine à lâcher la bride et à improviser. Tout ça semble un peu trop calculé, dans degré de liberté, pou se montrer réellement emballant.



Dharma guns (la succession Starkov) de F.J. Ossang. 1h33. Sortie : 09/03/2011.

16 mars 2011

THE SILENT HOUSE - LA CASA MUDA

Au diable Weerasethakul, Beauvois, Amalric : en 2010 à Cannes, les 2 événements se nommaient Rubber et La casa muda. Un film avec un pneu psychopathe, et un autre marchant sur les traces de [Rec] et La corde avec le promesse d'un seul et unique plan-séquence. Si le film de Quentin Dupieux avait suscité des réactions diverses de la part des rares chanceux ayant pu entrer dans la salle (voilà ce qui se passe quand le réalisateur se ramène avec des dizaines d'invités), La casa muda semblait avoir autrement créé l'unanimité. Il fallait voir les mines déconfites de la majorité des spectateurs, dégoûtés d'avoir gâché ainsi 5 heures de leur vie (attente en plein soleil comprise) pour subir un film jugé extrêmement décevant en raison de son incapacité à procurer la dose tant attendue de frissons et de sensationnel. C'est tout le problème du buzz, qui naît généralement d'un festival éloigné où personne n'était, ou d'un coup publicitaire discrètement orchestré par un community manager inspiré : on crée des attentes incroyables, on promet monts et merveilles, on survend le produit, on raconte toutes les bêtises du monde pour atteindre les cibles les plus larges et les plus réceptives. On appâte le pigeon et on croise fort les doigts pour qu'il aime quand même la camelote qu'on lui a vendu sur des bases complètement biaisées. Quoi de mieux pour faire parler d'un film. Quoi de mieux pour s'assurer qu'il soit copieusement conspué dès que les prétendus pigeons découvriront qu'il n'est pas tout à fait le chef d'œuvre annoncé.

Résultat : suprêmement excitant il y a encore un an, le film de Gustavo Hernández traine aujourd'hui une réputation de baudruche dégonflée depuis longtemps, de tentative artificielle de reproduire des ambiances et des partis pris déjà vus ailleurs. Un coup d'épée dans l'eau uniquement poussé par des envies de sensationnel. Or il n'en est rien : rebaptisé The silent house par un distributeur peu inspiré, La casa muda est une vraie tentative de cinéma, une expérience inaboutie mais sincère, un anti-spectacle fort intéressant pour peu qu'on oublie 2 secondes qu'il est censé être le nouveau [Rec]. Il est vrai que le scénario, dans sa deuxième partie, a la fâcheuse tendance de s'abandonner à des mécanismes trop systématiques, mais son twist un peu fâcheux n'altère finalement qu'une partie du plaisir. L'essentiel est ailleurs, dans la mise en scène de Gustavo Hernández, moins opportuniste qu'il n'y paraît.

Tourner un film en en seul plan est un sacré défi, aussi bien technique que scénaristique, mais le principal atout de The silent house n'est pas l'aspect challenge d'une telle entreprise : on sait bien que le metteur en scène nous mène en bateau et que, comme La corde en son temps, le film est en fait composé de plusieurs plans mis bout à bout. Le procédé est habile, mais le spectateur observateur ne se laisse pas duper longtemps : de temps en temps, la caméra passe derrière un mur, et offre l'occasion de procéder à un raccord bien senti. Mais bref : l'important dans tout cela, c'est l'urgence de la mise en scène, et cette façon qu'a le film de nous plonger dans son univers et de nous faire enfin croire qu'on vit les choses en temps réel. Peu de cinéastes peuvent se targuer d'être parvenus à ce point à donner de la consistance à la durée, à matérialiser de façon aussi claire la soudaineté des événements qui s'abattent sur l'héroïne et son père. The silent house montre quand même qu'une heure vingt suffit à chambouler des vies à jamais, à nous faire plonger dans le cauchemar ou à nous offrir un nouveau départ inespéré. Passer d'un point A absolument ordinaire (2 personnes débarquent pour rénover une maison) à un point B aussi radical en moins de 100 minutes a quelque chose de vraiment grisant.

Si Hernández maîtrise si bien la gestion du temps, s'il assume aussi frontalement son refus de l'ellipse, c'est parce qu'il a trouvé un mode de mise en scène assez idéal mais pouvant sembler incohérent. La caméra glisse dans l'espace, explore librement la fameuse maison, tourne patiemment autour des personnages, emprunte leur point de vue pour un temps... Le résultat est hybride, subjectif et objectif à la fois, et permet de réinventer sans arrêt un film qui aurait pu être ennuyeux mais ne l'est quasiment jamais. Si le script a l'air de faire du surplace, il se passe toujours quelque chose côté mise en scène. Et c'est assez grisant. Reste qu'un tel tour de force aurait été bien plus impressionnant si Hernández avait su mieux tirer les fils d'une intrigue trop démonstrative en fin de course. Les rebondissements des dernières bobines (restez pour le générique de fin) sont clairement de trop, et feraient presque oublier la réussite formelle de cette belle expérience de cinéma, qui se distingue élégamment des autres propositions du genre.




The silent house - La casa muda (La casa muda) de Gustavo Hernández. 1h28. Sortie : 16/03/2011.

15 mars 2011

REVENGE

De Susanne Bier, on ne connaît en France que la carrière post-années 2000. La première décennie de ce siècle aura permis à la cinéaste danoise, dont la filmographie compte une douzaine de films, de faire connaître mondialement sa façon fascinante de réinventer perpétuellement le triangle amoureux. La mort, la distance, la morale : d'Open hearts à After the wedding en passant par Brothers, elle nous aura broyés, lessivés, essorés, bouleversés en décrivant sans pitié les ravages de l'amour et de la convoitise. Le tout avec l'aide précieuse d'Anders Thomas Jensen, plus grand scénariste danois en activité, dont la plume aiguisée a également fait le bonheur de Søren Kragh-Jacobsen (Mifune) ou Lone Scherfig (Wilbur).

Vraisemblablement, Revenge marque pour le tandem Bier/Jensen une nette envie de passer à autre chose, l'escapade américaine de Nos souvenirs brûlés ayant permis de clore une décade passée à disséquer le couple et ses déséquilibres. Si l'on retrouve ici quelques-unes des tendances de la réalisatrice, dont une double narration entre le Danemark et une contrée lointaine, on ne navigue plus en terrain connu. Cette sensation de naviguer à vue dans l'univers d'une artiste que l'on pensait connaître par coeur crée une désorientation assez grisante, même si le film semble tarder à prendre ses marques et à trouver sa ligne directrice. Suivant parallèlement un médecin dévoué, parti faire de l'humanitaire en Afrique, et un petit danois dont la mère vient de décéder, Revenge finit heureusement par ne plus la jouer puzzle, dissipant nos craintes d'assister à une nouvelle mixture indigeste façon Iñárritu, et trouve enfin ses héros : le jeune Christian, perturbé par le deuil, et Elias, le fils du médecin, tête de turc de sa classe en raison d'une dentition peu avantageuse et d'origines suédoises permettant aux Dupont-Lajoie locaux de s'en donner à coeur joie. Le titre "français", qui n'a rien à voir avec le titre original ou celui choisi pour la sortie américaine, annonce la suite des évènements : en situation d'incompréhension face au monde qui les entoure, incapables de cerner le mode de fonctionnement d'adultes qu'ils estiment trop lâches ou pas assez responsables, Elias et Christian vont décider de mener leur vie comme ils l'entendent et de se faire justice lorsque cela sera nécessaire.

C'est dans cette mise en place que Revenge se fait le plus passionnant, lorsque Susanne Bier filme la montée en tension qui accompagne cette prise de conscience. Hélas, la plume d'Anders Thomas Jensen apparaît bien moins rigoureuse qu'auparavant, et les incohérences psychologiques succèdent aux raccourcis téléphonés. Il faut voir ce que le scénario fait du divorce, de l'Afrique, des tendances suicidaires des jeunes gens. Il mêle des tas de thématiques et les entrecroise maladroitement, comme à la grande époque des soirées télévisées animées par Jean-Luc Delarue. On finit par abandonner tout espoir de saisir réellement les raisons du parallèle entre cette histoire de pré-adolescents en quête d'eux-mêmes et celle du médecin contraint de soigner tous les patients qu'il croise, y compris un bourreau de femme et d'enfants qui sème la terreur dans son pays. Le pont entre les deux histoire est peut-être trop subtil, mais la lourdeur de certaines approches permet sérieusement d'en douter. Mais tout finit par concorder, la réalisation un peu trop léchée comme cette envie apparente de privilégier une approche globale des principaux thèmes abordés : au fond, Revenge est un film américain. Dans le bon sens comme dans le mauvais. Oublié le Danemark rugueux des précédentes œuvres de Susanne Bier, désormais, même les sentiments les plus douloureux sont généreusement ripolinés afin de ne froisser personne.

Le doublé Golden Globe / Oscar du meilleur film étranger ne fait que confirmer cette hypothèse : en passant par Hollywood pour un Nos souvenirs brûlés fort honorable mais manquant déjà d'âpreté, Susanne Bier semble avoir perdu un peu de son âme, de son authenticité. Ce cinéma propre, ce n'est pas elle. Cette musique omniprésente non plus. Et que dire de cette conclusion africaine, composée de plans savamment ralentis sur des enfants qui courent... Il y a quelque chose de cassé au royaume du Danemark. On aimerait croire que tout ceci ne résulte que d'une fatigue passagère, mais l'annonce du prochain projet de la réalisatrice (une comédie romantique avec Pierce Brosnan) laisse à penser que la période 2000-2010 risque de rester comme l'incontestable climax de la filmo de cette cinéaste qu'on aura tant aimée.



Revenge (Hævnen) de Susanne Bier. 1h53. Sortie : 16/03/2011.

Critique publiée sur Playlist Society.

14 mars 2011

Séances de rattrapage : BURLESQUE / PAUL / POURSUITE

Il est temps de régler leur compte à trois films indigents, sortis depuis plus ou moins longtemps, ratages plus ou moins prévisibles. Qu'ils voguent au plus vite vers un oubli définitif.

Il y a des navets qui vous affolent les zygomatiques, vous donnent envie de vous taper sur les cuisses, vous font regretter l'apparition du générique de fin. Et puis il y a les films comme Burlesque, au moins aussi affligeants, mais hélas plus ennuyeux que jouissifs. À quoi tient cette différence ? Difficile à dire. En tout cas, bruyant, interminable, crétin du début à la fin, le film de Steve Antin permet au spectateur de voir sa vie défiler devant ses yeux, a fortiori s'il est entouré de quelques donzelles étant parvenues quant à elles à atteindre le stade végétal et donc à apprécier cette comédie musicale indigente. On préfèrerait presque revoir Chicago, Coyote girls et les High school musical en boucle plutôt que de s'infliger cela à nouveau. C'est en tout cas l'occasion de s'assurer si besoin que Christina Aguilera ne vaut pas Britney Spears, sa rivale de toujours. Elle ne parvient même pas à injecter un peu de sexytude dans ce bidule tellement mal filmé qu'il n'est même pas possible de s'y rincer l'oeil. Atroce.




On n'attendait pas une telle catastrophe de la part du duo Simon Pegg / Nick Frost, lâchés par un Edgar Wright parti commettre Scott Pilgrim mais qu'on croyait sauvés par un Greg Mottola très en vogue depuis Superbad et surtout l'inédit Adventureland. Que nenni : cet hommage très référencé aux films d'extra-terrestres est d'un ennui copieux et d'une vacuité absolue. Pegg et Frost se sont écrits des rôles de purs nerds, sans doute moins accessibles que les sympathiques héros de Shaun of the dead et Hot fuzz, et dont la bêtise absolue afflige au lieu d'amuser. On ne voit jamais où veut en venir ce pâle road movie autour d'un E.T. façon Roswell qui fait appel à ce duo providentiel pour l'aider à fuir des vilains militaires lancés à ses trousses : ce Paul n'est ni spirituel ni amusant, et les rares bonnes idées développées autour de lui (comme le fait qu'il ait inspiré Steven Spielberg, Chris Carter et quelques autres) partent régulièrement en fumée ou plient sous le poids d'un comique de répétition mal dosé. Un accident industriel qu'il convient de rayer illico de sa mémoire.





Que Marina Déak veuille crier haut et fort qu'une femme peut être une mère et avoir encore des envies folles, des désirs plus ou moins convenables, une volonté de ne pas rentrer dans un moule, soit. Mais qu'elle s'acquitte de cela en mode téléfilm mal torché, où l'interprétation n'a d'égale que la mise en scène dans la nullité crasse, non. Mal construit, jamais incisif, Poursuite finit par s'abandonner à un onirisme peu pertinent et traité avec la finesse des meilleures productions érotiques M6. Le film parvient à être aussi grossier que vulgaire, et s'enfonce de plus dans un sentimentalisme collant mal aux aspirations prétendument subversives d'une réalisatrice en toc, dont le joli minois reste le seul atout.







Burlesque de Steve Antin. 1h40. Sortie : 22/12/2010.
Paul de Greg Mottola. 1h42. Sortie : 02/03/2011.
Poursuite de Marina Déak. 1h32. Sortie : 09/03/2011.

11 mars 2011

NEVER LET ME GO

Qu'il est difficile de juger Never let me go, deuxième film de Mark Romanek, sans être obnubilé par le roman (Auprès de moi toujours en VF) dont il est inspiré, un chef d'oeuvre d'épure sorti de la plume de Kazuo Ishiguro, romancier britannique d'origine japonaise. S'il ne trahit jamais vraiment le livre, s'il fait même preuve d'un respect un peu trop religieux à son égard, le film ne lui arrive pas à la cheville pour une bonne et simple raison : dans cet univers-ci et avec ces thèmes-là, mille mots feront toujours mieux que mille images. La très grande force du roman d'Ishiguro était de faire monter, à travers un récit d'anticipation discret et minimaliste, un épais sentiment mélancolique qui venait s'abattre ensuite au fil de chaque page sur des personnages conscients de se fourvoyer dans de silencieuses impasses et sur un lecteur condamné à les voir ainsi se préparer à l'extinction. Le tout dans une ambiance étrange due à des descriptions dérangeantes : concrètement, on ne savait jamais vraiment si le décor était réellement celui d'un pensionnat traditionnel ou s'il revêtait des allures bien plus modernes, voire futuristes. On perdait alors la notion du temps et de l'espace, et c'était beau et grisant.

Le film n'a pas cette possibilité. Un immense metteur en scène aurait peut-être trouvé la clé pour parvenir à restituer ce trouble, mais rien n'est moins sûr. Les images sont les images, elles remplissent l'oeil vingt-quatre fois par seconde et favorisent moins le développement de l'imaginaire et les questionnements intérieurs. Si bien que Never let me go, en dépit de thématiques d'autant plus passionnantes qu'elles sont actuelles, ne parvient à jamais à s'extirper de son carcan illustratif. Un grand roman a accouché d'un joli petit film, tristoune et délicat mais jamais révolutionnaire.

Jadis clippeur de renom, passé par le projet Wolfman avant d'en claquer la porte, Mark Romanek aurait pu être l'homme de la situation s'il ne s'était abandonné un peu trop facilement à une imagerie surannée qui colle comme une évidence aux personnages et aux situations. Même chose pour le casting, extrêmement futé puisque ce sont trois des acteurs les plus pâlots du cinéma anglophone qui ont été choisis pour incarner ce trio de jeunes britanniques frêles, faibles et esseulés. Engager des gens sans charisme pour incarner des êtres sans futur, voilà ce qui s'appelle une prise de risque zéro. D'autant que les interprètes en question, loin de se contenter d'évoluer devant la caméra, tentent de se prendre pour des acteurs et se rappellent un peu trop souvent que malgré leurs jeunes âges ils ont tous les trois été nommés aux Oscars pour d'autre rôles. Au petit jeu de la course à la larmichette, Carey Mulligan est la grande gagnante : la révélation d'Une éducation livre une prestation décevante car plus transparente que diaphane.

Heureusement qu'au final, le facteur humain est loin de constituer l'essentiel de cet étrange film dépourvu d'âme. Ce qui semble particulièrement fasciner Romanek dans cet univers, c'est avant tout les rapports des personnages vis-à-vis des décors et des accessoires. Comme si l'apparat permettait de se persuader qu'on existe encore, que la vie vaut le coup qu'on s'y accroche. Dans leur bulle, les protagonistes parlent d'amour, d'avenir, de mort, mais ne semblent jamais aussi excités qu'à l'approche des brocantes régulièrement organisées dans leur pensionnat et leur permettant de se procurer des objets insolites et/ou essentiels. Ce matérialisme prédominant constitue l'une des attractions de ce film froid, tiré à quatre épingles, manquant sans doute d'un vrai regard de cinéaste mais ayant au moins le bon goût de traiter son sujet sans détour. Un sujet dont il vaut mieux ne rien savoir pour mieux partager le quesrionnement des héros, même s'il a été allègrement dévoilé depuis l'annonce de la sortie du film.




Never let me go de Mark Romanek. 1h43. Sortie : 02/03/2011.

9 mars 2011

CARANCHO

Dans un monde idéal, pour convaincre quiconque d'aller voir Carancho, il suffirait d'étaler ces deux mots en travers de la page : Ricardo Darín. Aussitôt, les gens se rueraient devant les nombreux cinémas projetant le film, prêts à attendre pendant des heures une séance pas encore complète. Certains auraient planté leur tente dans la rue une semaine avant la sortie du film afin d'être sûrs de disposer des meilleures places. D'autres auraient fait le choix plus radical d'aller s'installer en Argentine pour avoir la primeur de ses apparitions. Dans un monde idéal, tout le monde connaîtrait Ricardo Darín, le vénèrerait, se prosternerait sur son passage. Le plus grand acteur de l'univers répandrait son aura sur le monde, un monde intense, beau, noir, empli de fêlures et de poésie, brillant et ténébreux, pétillant et discret, à l'image de cet homme au regard si pénétrant.

Un petit (?) arnaqueur, un taxidermiste épileptique, un écrivain novice mais vieillissant, un avocat pas net et quelques autres ont fait de Ricardo Darín l'artiste bouleversant et incontestable qu'il est aujourd'hui, écrasant tout sur son passage avc une force tranquille qui impose le respect. Ces dernières années, les meilleurs films argentins se sont construits autour de lui, sans que sa présence relève jamais de l'argument commercial. Il faut voir la modestie de cet homme, capable de rester en retrait dans des seconds rôles (voir le subjugant XXY) alors qu'il pourrait pavaner, jouer les stars, céder à l'appel des États-Unis ou en tout cas à la facilité. Il y a chez Darín ce magnétisme et ce charisme qu'on ne retrouve plus guère dans le ciném post fifties : qu'il joue le meilleur des hommes ou le pire des salauds, on donnerait sa vie pour être lui au détour d'une scène ou d'une réplique. Ça ne s'explique pas. C'est de l'ordre de la chimie, ou de l'alchimie.

Autant dire que Carancho part avec quelques coups d'avance, également aidé par la belle présence de Martina Gusman, muse du cinéaste Pablo Trapero. Un metteur en scène souvent frustrant de par sa fâcheuse tendance à tirer de son chapeau des sujets fascinants mais au traitement inabouti. D'ailleurs, ce film-ci n'échappe pas tout à fait à la règle : la façon qu'a Trapero de boucler la boucle dans la dernière bobine relève d'un symbolisme un rien paresseux. Le seul vrai défaut de Carancho est l'absence d'une fin forte, d'une conclusion moins calculée que celle proposée par un réalisateur dont la nette évaluation fait néanmoins plaisir à voir.

Comme Dans ses yeux l'an passé — avec devinez qui dans le rôle principal —, le film plonge à corps perdu dans le film noir pour mieux en extirper la substantifique moëlle, à savoir une histoire d'amour pudique et désenchantée entre deux êtres réunis par leur soif d'ailleurs. Leurs jobs respectifs sont à l'image de leur vision commune de la vie : ils sont en transit, font durer le provisoire, espèrent de beaux lendemains dont ils n'essaient même plus d'accélérer l'arrivée... Le plus bouleversant, c'est qu'ils ont même tendance à s'éloigner toujours un peu plus de leurs rêves, rattrapés par un quotidien dégueulasse et par une tripotée de mauvais choix. Si son vernis de polar est loin d'être inintéressant, Carancho se distingue avant tout par ce double portrait en clair-obscur, d'une finesse sans cesse renouvelée, devant évidemment beaucoup à deux acteurs qui n'ont vraisemblablement pas fini de nous souffler.




Carancho de Pablo Trapero. 1h47. Sortie : 02/02/2011.

7 mars 2011

WINTER'S BONE

Bienvenue au fin fond du Missouri. Ses vieilles bicoques, ses traditions ancestrales, ses autochtones hirsutes et mal dégrossis. Une ado de 17 ans tente de garder la tête haute, s'occupant de sa fratrie en lieu et place d'une mère malade et d'un père aux abonnés absents. Celui-ci manque tellement à l'appel que le shérif finit par brandir une ultime menace : si, dans une semaine, le géniteur ne se présente pas au procès auquel il est convoqué, la maison familiale sera saisie, et tout le monde finira à la rue. Winter's bone narre le périple obstiné de Ree, jeune fille courage, pour tenter de mettre la main sur cette figure paternelle fantomatique, dont dépend la survie de toute sa descendance. Un enjeu fondamental. Une lutte acharnée et héroïque. Un film lénifiant, mou du genou, inconsistant et incohérent.

Le deuxième long de Debra Granik a tout pour plaire. Et d'ailleurs il plaît. Quatre nominations aux Oscars pour un film indépendant et sans star, c'est un petit exploit. Et un immense point d'interrogation. Car le parcours de Ree, censé nous irriguer de sa noirceur, crée d'emblée une impression de vaste indifférence, une lassitude spontanée, l'impression de voir sa vie défiler devant ses yeux. Une fois établis les tenants et aboutissants évoqués plus haut, Winter's bone se scinde en deux parties fort différentes mais finalement aussi vaines. D'abord une traque sans relâche qui pourrait être haletante ou déchirante mais ne brille que par sa totale linéarité. Chaque rencontre de Ree la mène à la suivante, comme dans les jeux vidéo du siècle dernier. Cette accumulation de scènes rappelle le mythe de Sisyphe par sa tendance à tourner en boucle, encore et encore, dans le seul objectif d'appuyer toujours un peu plus fort sur les souffrances des personnages en général et de la jeune femme en particulier. Granik verse chaque fois un peu plus de sel sur les plaies béantes des protagonistes et du spectateur. Dans quel but ? La question reste ouverte.

La seconde étape du calvaire de Ree la place enfin sur le chemin de cette vérité tant désirée, et fait basculer le film dans tout autre chose. Sur le papier, on est à la fois dans la tragédie grecque et le western. À l'écran, ce sont une nouvelle fois les intentions qui sautent aux yeux, Granik nous balançant au visage des scènes mal huilées entre elles. On devrait être enseveli sous le poids des révélations, s'enfoncer dans les ténèbres de ces histoires de villageois. La vérité, c'est qu'on n'y croit pas une seconde, qu'on tique à chaque scène ou presque devant l'incohérence des comportements de chacun. Granik filme ses rednecks avec une bienveillance malvenue, comme pour ne froisser personne, et biaise par conséquent le rendu de son univers. Son désir absolu d'authenticité rend l'ensemble vaguement complaisant. Son refus de condamner les pires salauds est d'une candeur à toute épreuve. Quant à Ree, elle est mise sur un tel piédestal, pas loin d'être canonisée, qu'on finit par détester le personnage, avoir envie qu'elle morfle enfin pour de vrai, que son visage imperturbable soit enfin secoué de remous. En vain : très appliquée (sans doute trop), la jeune Jennifer Lawrence livre une prestation un rien mécanique qui empêche la moindre étincelle d'humanité de remonter à la surface.

En dépit d'extérieurs extrêmement réussis, magnifiés par un chef opérateur préférant les paysages aux visages, Winter's bone laisse une impression d'échec cuisant en dépit du talent certain de sa cinéaste et de quelques-uns de ses interprètes. Tous semblent être hélas passés à côté de leur sujet, incapables de concrétiser une réussite théorique. Et si le film semble plus intéressant lorsqu'on le décrit aux copains, c'est sans doute parce que l'essentiel du problème réside dans l'incapacité totale des scénaristes à raconter une histoire qui visiblement les fascine mais à laquelle ils ne sont pas parvenus à donner forme.



Winter's bone de Debra Granik. 1h40. Sortie : 02/03/2011.

2 mars 2011

LE VOLEUR DE LUMIÈRE

Quelque part entre le Tadjikistan et le Kazakhstan se dresse le Kirghizstan, république d'Asie centrale née de l'éclatement de l'URSS en 1991. 5 millions d'habitants et un réalisateur majeur, Aktan Arym Kubat (également connu sous le nom de Aktan Abdykalikov), auteur de la trilogie composée de La balançoire, Le fils adoptif et Le singe. Autant dire qu'on ne voit pas tous les jours des films kirghizes sur les écrans français. Le voleur de lumière a de quoi le faire regretter : le film d'AAK est en effet une très jolie fable doublée d'un traité de socio-politique aussi accessible que prenant. Le voleur de lumière du titre, surnommé "Monsieur Lumière" par ses concitoyens, est un vieux type qui prend tous les risques pour trafiquer compteurs et poteaux électriques afin de fournir à son voisinage de l'énergie gratuite et donc un peu de liberté. Sa force de séduction, le film la doit avant tout à son personnage principal, dont l'héroïsme va de pair avec une sympathie de tous les instants. C'est un homme bon, souriant, dont l'intégrité fait plaisir à voir. Pour autant, ce Voleur de lumière n'a rien d'un film candide, l'optimisme de son héros finissant par être noyé dans la triste condition de son pays.

Passe-droits, corruption, intimidations : le Kirghizstan n'est pas exactement le pays de Candy, et les activités illégales et dangereuses de Monsieur Lumière constituent une forme de réponse à ce système gangréné et immobile. Aktan Arym Kubat dresse une sorte d'apologie de la débrouille, de petit traité de résistance sans prétention. Sans oublier d'aborder les limites de telles pratiques, notamment la promiscuité permanente de la mort (les décharges électriques, ça pique) et le risque de se faire gauler par les puissants, autorités ou promoteurs, unis contre ce justicier du quotidien. Le voleur de lumière revisite en fait le mythe de David et Goliath, à ceci près que ce combat des faibles contre les forts verse peu à peu dans un pessimisme épais. Comme si le système D et les rafistolages quotidiens ne pouvaient durer qu'un temps, condamnés à finir écrasés par le grand capital.

La portée du film est cependant assez réduite, essentiellement parce qu'il arrive après d'autres oeuvres issues de cette partie du monde. Des bijoux comme Urga de Nikita Mikhalkov ou le récent Tulpan faisaient déjà état de ce grand écart permanent entre l'envie de perpétuer des traditions et un désir (un besoin ?) de se tourner enfin vers la modernité du monde contemporain. Ce propos déjà vu, le cinéaste s'en acquitte fort heureusement de manière symbolique, en opposant le monde formaté des pylônes électriques à celui plus naturel des éoliennes. Deux installations qui permettent, pour peu qu'on s'y perche, de voir le monde de plus haut et de plus loin, d'avoir suffisamment de distance pour mieux apprécier les choses à leur juste valeur. De la distance, Aktan Arym Kubat en manque certainement un peu, comme s'il était impossible dans les pays en -stan de traiter d'autres sujets, d'explorer d'autres contrées, d'évoluer ailleurs que dans cet esprit à la fois pittoresque et grave, comme des Kusturica sous Prozac. On sent chez le réalisateur une volonté de faire les choses autrement, de magnifier son récit par une photo splendide ou d'intercaler quelques miettes de bizarrerie (plans quasiment lynchiens sur des ânes courant au ralenti) dans cet univers si éloigné de nous et que l'on commence pourtant à connaître un peu trop par coeur.



Le voleur de lumière (Svet-Ake) d'Aktan Arym Kubat. 1h16. Sortie : 02/03/2011.

Critique publiée sur Playlist Society.

1 mars 2011

FIGHTER

Je m’appelle Gerald Norman Springer, mais vous pouvez m’appeler Jerry. En d’autres temps, j’ai été maire de Cincinnati, Ohio, mais on me connaît surtout pour l’émission qui porte mon nom. Depuis 1991, la simple évocation de mon patronyme fait saliver les téléspectateurs, qui se ruent en masse devant leur poste pour se payer une bonne tranche de vie.

Dans mes programmes, des couples viennent s’entredéchirer face caméra sous prétexte que l’un a trompé l’autre avec sa mère, sa sœur ou les deux à la fois. Des femmes révèlent à leurs petits maris que jadis, elles possédaient un pénis. Mille autres problèmes de famille se règlent sous mon arbitrage, et sous les yeux ébahis d’un public aux aguets. Vous pouvez trouver ça racoleur, infâme, à peine digne des massacres jadis perpétrés dans les arènes pour le plaisir des citoyens romains. Pour ma part, je considère que mon travail est d’intérêt public. Je suis l’assistant social que ces gens crasseux n’ont pas les moyens de se payer. Je suis la main compatissante, l’épaule réconfortante de ces sous-êtres humains trop souvent ignorés. Je suis un sauveur, un guérisseur, un alchimiste des temps modernes.

Et tant pis si les bien pensants réduisent mon show à une poignée de bastonnades entre obèses ou aux quelques faits divers sanglants qui ont pu en résulter. Personne avant moi n’avait eu l’idée de faire parler l’Amérique d’en bas, de lui permettre d’expectorer sa médiocrité et ses états d’âme toujours primaires. Personne. Et croyez-le ou non, j’en suis sacrément fier.

Preuve ultime de mon accomplissement social et de l’admiration sans borne que me vouent certains artistes américains : le Jerry Springer show vient de faire l’objet d’une adaptation cinématographique récompensée par deux Oscars. Incroyable mais vrai. Oprah et les autres doivent être complètement verts. Ce n’est pas à eux qu’une telle aubaine arriverait.

Le film s’appelle The fighter, mais pour la sortie française ils ont enlevé le ‘the’. Des fois qu’on confonde avec The wrestler, sans doute. Paraît d’ailleurs que Darren Aronofsky a failli réaliser le film. Je me demande bien pourquoi il s’est finalement retiré d’un projet. Fighter, c’est l’histoire de deux demi-frères dans le milieu de la boxe : l’un est une ancienne gloire qui a sombré dans la drogue, l’autre est une étoile montante à qui manque encore ce petit quelque chose qui fait les grands champions. Faut dire que le type est sacrément plombé par une ribambelle de gonzesses absolument hystériques (sa mère et ses sœurs) qui l’empêchent un peu de s’épanouir. On choisit pas sa famille.

Le film est clairement adapté de plusieurs numéros de mon émission, déjà parce que ses personnages me font penser à plus d’un protagoniste de mes shows : des petits frappes sans cervelle qui adorent jouer à « qui c’est qu’a la plus grosse », pas forcément pour séduire les filles, mais surtout parce que c’est rigolo de se comporter comme des connards. Comme si dans ces milieux-là, c’était la seule façon de se distinguer. Des vrais showmen, les mecs, ultra expressifs et tout et tout. On a souvent accusé mon programme d’être totalement bidonné sous prétexte que certains des intervenants avaient l’air de déclamer leur texte en grimaçant outrageusement. J’avoue, c’est arrivé. Et figurez-vous que David O. Russell a réexploité ce fabuleux principe, qui confère à tout spectacle un dynamisme jouissif, pour diriger ses acteurs. Si Fighter est une adaptation aussi réussie de mon travail, c’est parce qu’on y retrouve tout le grand guignol qui en fait le sel : emphase mal contrôlée, mimiques incessantes, mouvements de caméra brusques et saccadés, pour bien insister sur le réalisme des situations.

Je tiens tout particulièrement à saluer la prestation de monsieur Christian Bale, qui a mille fois démontré ailleurs ses qualités d’interprète, et qui a magnifiquement adapté son jeu à mon univers. Comme s’il se trouvait dans un mauvais boulevard, il ouvre régulièrement des yeux exorbités, laisse pendre sa mâchoire inférieure pour renforcer son aspect squelettique, envoie valser dans le décor son corps dégingandé. C’est une leçon adressée à tous ces excellents acteurs qui ont couru toute leur vie après l’Oscar : vous aussi, inspirez-vous de mes émissions, faites le vide dans votre tête, jouez comme si vous deviez mourir demain, comme si le ridicule n’existait pas, comme s’il n’était pas important de donner de la crédibilité à un personnage ayant vraiment existé. Repoussez les limites de la méthode Actors studio. Et empochez une statuette.

La pauvreté thématique de Fighter est à l’image de celle de mes meilleurs numéros. Un peu de « l’union fait la force », un peu de « famille je vous hais », et cette façon délicieusement complaisante de mettre des tocards sur le devant de la scène pour tenter d’en faire des héros. Ça a déjà été vu mille fois, et en beaucoup mieux, mais qui s’en soucie. La ménagère n’est pas exigeante, que je sache. Ce qu’elle veut, c’est de l’émotion simpliste, du lacrymal de bas étage, de quoi alimenter ses futures discussions avec des voisines aussi bouleversées qu’elle. De la larme propre, qui mouille mais ne tache pas. Un compromis entre Rocky et Seabiscuit, mais sans la finesse. Non vraiment, quel travail, ce Fighter. Moi qui pensais avoir poussé le racolage et le sentimentalisme à leur paroxysme, j’en reste éberlué.

Éberlué et jaloux, à vrai dire. Je ne peux pas laisser faire ça. Gerald Norman Springer ne peut pas se laisser ravir ainsi le titre de roi de la putasserie. Je vais me surpasser. Je vais me battre. Et bientôt, à côté de mes prochains productions, Fighter aura l’air d’un bon film.



Fighter (The fighter) de David O. Russell. 1h53. Sortie : 09/03/2011.

Critique publiée sur Playlist Society.

Séances de rattrapage : LE NOM DES GENS / THE HUNTER / SALE TEMPS POUR LES PÊCHEURS

Des textes plus longs, d'autres bien plus courts : ce blog vire à l'hétérogène, pour ne pas dire au n'importe quoi.

Il faut reconnaître à Michel Leclerc une qualité primordiale : son sens de la direction d'acteurs, qui lui permet de faire des miracles à partir des cas les plus désespérés. Après avoir rendu Kad Merad touchant dans J'invente rien, son premier film, le voici qui transforme Sara Forestier en grande actrice, dont le César est amplement mérité. Ce film clairement de gauche, iconoclaste et fantaisiste, est un gigantesque fourre-tout qui dissimule autant de fulgurances d'écriture que de petits ratages sans conséquence. C'est là qu'est la beauté de l'entreprise, qui rejoint celle des personnages du film : tous sont guidés par une même envie d'avancer, de faire bouger les choses, quitte à se prendre parfois les pieds dans le tapis. Et grâce à un Jacques Gamblin une nouvelle fois bouleversant, ce grand petit film délicieusement imparfait se consomme comme une friandise... qui pourrait tenir au corps bien plus qu'on ne l'aurait pensé au départ.




Deux parties bien distinctes dans ce film iranien, arrivé chez nous à la faveur d'un parcours très tortueux. Dans la première, un ex taulard devenu veilleur de nuit tente de se reconstruire jusqu'à ce que des émeutes le privent de sa famille chérie et le transforment en un justicier aveugle et irraisonné. La seconde le verra au centre d'un jeu d'échecs mené avec deux flics aux motivations dissonnantes. Ou comment passer sans prévenir d'un drame politique et psychologique à un polar étrangement épuré, qui rappellerait presque le Traqué de William Friedkin par son utilisation d'un décor végétal dans une histoire profondément animale. On passe par des sentiments très contrastés, à l'image d'une photographie naviguant du sublime à l'ordinaire, mais c'est au final la personnalité de l'étrange Rafi Pitts, acteur principal de son propre film, qui finit par emporter le morceau. Le magnétisme de l'interprète compensant allègrement les petits errements de l'auteur.





Un manager véreux et son poulain champion de catch débarquent dans un village pour y plumer quelques pigeons. L'occasion pour ce film uruguayen de faire l'éloge simple mais sympathique de quelques pieds nickelés gentiment malhonnêtes. L'image est somptueuse, l'interprétation de qualité, mais Sale temps pour les pêcheurs laisse hélas une impression de déjà vu d'autant plus dommageable qu'elle ne fait que croître à chaque séquence... On aurait pu attendre tout autre chose du film au vu d'un prologue aussi noir que pittoresque, qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler la scène de Pulp fiction où Bruce Willis quitte un match de boxe au cours duquel il aurait dû se coucher.







Le nom des gens de Michel Leclerc. 1h44. Sortie : 24/11/2010.
The hunter (Shekarchi) de Rafi Pitts. 1h32. Sortie : 16/02/2011.
Sale temps pour les pêcheurs (Mal día para pescar) d'Alvaro Brechner. 1h40. Sortie : 02/03/2011.
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
© 2009 TOUJOURS RAISON.. Tous droits réservés
Design by psdvibe | Bloggerized By LawnyDesignz