26 févr. 2011

TOI, MOI, LES AUTRES

Qui a dit que le cinéma français n'avait pas de conscience politique ? Avec son deuxième long-métrage, Audrey Estrougo prouve le contraire en s'imposant comme la digne héritière de Constantin Costa-Gavras. Tous deux partagent cette même façon de régler définitivement son compte à tout régime défaillant, sans justice ni morale. Tous deux savent nous mettre face à notre condition de citoyens esclaves, aveuglés par une illusion de démocratie. Appel à la solidarité et plaidoyer pour une mixité sociale, Toi, moi, les autres va même plus loin dans son désir de contester et de mener vers un monde meilleur : comme le scandait la voluptueuse Nicoletta dans son chef d'oeuvre « La musique, je le sais, sera la clé de l'amour, de l'amitié ». Marchant sans peur sur les traces de Jacques Demy, Estrougo fait du quotidien un univers chanteur à défaut d'être enchanteur. Des appartements luxueux aux salons de coiffure afro, des prisons sordides aux ruelles colorées, le film fait de la musique le révélateur de toutes les passions, pulsions et frustrations qui animent notamment notre jeunesse. Avec cette idée absolument bouleversante, qui pourrait donner des idées à plus d'un : il aurait peut-être suffi de la faire en fredonnant pour que la révolution soit plus évidente et plus facile.

À dire vrai, on a rarement vu histoire plus universelle, plus transcendante, que celle de ces êtres perdus qui vont révéler la beauté de leurs âmes en se retrouvant confrontés à un drame politique mais surtout humain. Car comme le soulignent tour à tour les deux héros, les gouvernements en place ont hélas trop tendance à oublier que derrière des numéros de dossier se cachent des êtres humains, avec un cœur, des tripes et des racines. Ces gens-là ont osé rêver d'un autre monde où la Terre serait ronde, et on ne saurait les en blâmer. Voilà enfin un vrai film de gauche, qui donne envie de voter Olivier Besancenot ou de coller des affiches pour Ségolène Royal en chantant du Cali dans la rue. La magie d'un montage fluide et consistant fait ressembler ce film à un rêve éveillé, comme si renaissait soudain l'espoir fou d'un grand soir tant espéré. Un soir où bourgeois et prolos se donneraient la main pour briser les barreaux des cellules des sans papiers, où les chansons d'amour seraient plus fortes que tous les charters du monde, où la police serait sympathiquement ridiculisée par des chorégraphies de qualité. Toi, moi, les autres donne envie d'y croire et de s'y préparer.

Car quoi de plus beau que ces lendemains pas si utopiques qui nous permettraient de gommer les frontières et de faire l'amour, pas la guerre, au son de Michel Delpech ou de Daniel Balavoine. Dans ce monde idéal, Benjamin Siksou serait notre leader, sa voix de crooner (sans AUCUNE fausse note) nous mettant du baume au coeur pour mieux panser nos bleus à l'âme. Dans ce monde idéal, les diplômes de droit tomberaient du ciel et permettraient aux gens les plus sincères et les plus honnêtes de défendre la veuve, l'orphelin et l'étranger. Dans ce monde idéal, on danserait dans la rue pour dire non à l'injustice et au malheur. Splendidement réalisé, construit avec poésie et précision, Toi, moi, les autres apporte ses incessantes fulgurances au service de toute une génération capable de renverser des montagnes pour peu qu'on l'y pousse. Portée par une Leila Bekhti qui prouve que son César du meilleur espoir n'est en rien galvaudé, magnifiée par une Cécile Cassel qui n'a rien à envier aux fortes personnalités de son père et de son frère, cette partition sublime fait chialer d'émotion et donne envie de lever le poing bien haut comme dans la plus belle chanson d'Amel Bent. Chef d'oeuvre.



Toi, moi, les autres d'Audrey Estrougo. 1h30. Sortie : 23/02/2011.

23 févr. 2011

REQUIEM POUR UNE TUEUSE

Depuis la sortie de La môme, Marion Cotillard est devenue la tête de Turc de tout un pays, immanquablement raillée à chacune de ses apparitions publiques ou artistiques. Mais Madame Canet devrait bientôt pouvoir souffler, puisque Mélanie Laurent est en train de lui ravir ce titre peu enviable. Quelques prestations approximatives et un single ni fait ni à faire ont fait de la demoiselle la nouvelle femme à abattre, et ce quoi qu'il arrive. Requiem pour une tueuse ne devrait pas permettre à la jeune actrice de relancer une image en cours de dégradation ; pourtant, il faut bien reconnaître que son jeu est sans doute ce qu'il y a de moins atroce dans ce navet absolu, qui ne pourra que faire honte aux défenseurs du cinéma français.

Le premier problème du film de Jérôme Le Gris est son refus total de se positionner dans un genre précis. Or il faut bien du talent pour parvenir à s'épanouir à la croisée des genres. Les premières scènes reflètent parfaitement la totale désorientation d'un réalisateur sans univers. Le cinéaste tente de broder une arrière-toile réaliste, douloureuse même, en dépeignant la détresse de cette jeune tueuse condamnée à délaisser sa fille pour accomplir correctement son métier. On se laisserait presque berner par cette séquence, la moins ratée de toutes. Mais la fameuse Lucrèce part en mission, et tout s'effrite illico. Imaginez un peu la meilleure tueuse du monde, robe sexy, cheveux peroxydés (ça permet de se fondre dans la masse), qui doit tuer dans une église un homme dont elle ne connaît même pas le visage. Heureusement, son super boss lui a fourni un élément capital : la cible est allergique aux chats. Alors, ni une ni deux, Lucrèce balance trois chatons dans l'église et n'a ensuite qu'à attendre quelques secondes et les premiers éternuements. Une fois son contrat repéré, elle se glisse dans la sacristie et injecte un poison hyper puissant dans l'une des hosties. Mais pas n'importe laquelle, hein, puisqu'elle aura repéré au préalable quelle position occupera l'homme en question dans la file qui le mènera au prêtre. Ce n'est qu'un début, mais on aura rapidement compris que ce scénar de mauvaise BD ne peut que foncer droit dans le mur, surtout s'il n'assume pas ses élans cartoonesques et préfère faire preuve d'un premier degré ridicule.

En dix minutes, l'affaire est entendue : il conviendra soit de fuir, soit de s'amuser aux dépens de cette totale aberration. La deuxième solution est relativement jouissive, puisque Requiem pour une tueuse atteint régulièrement des sommets de n'importe quoi. La première partie est construite sur un mode binaire fort distrayant : le patron de Lucrèce lui confie une arme ultra tordue (comme si les armes de base ou les poisons discrets n'existaient pas), qu'elle utilise de façon incorrecte... et ainsi de suite. La suite consiste en un whodunit tordant, puisque Le Gris y réinvente l'art de la fausse piste. Grâce à sa méthode, il suffit d'insérer de façon complètement aléatoire des plans de coupe sur des personnages tordant leur visage pour avoir l'air louche. Mais pourquoi aucun grand metteur en scène n'y avait pensé plus tôt ?

Dans ce festival d'invraisemblances, Mélanie Laurent fait ce qu'elle peut — et elle ne peut pas grand chose — et finit par passer relativement inaperçue, reléguée au second plan par une horde d'acteurs en méforme. Clovis Cornillac, Tchéky Karyo, Christopher Stills, Xavier Gallais, Johan Leysen : tous semblent en dehors du coup, aussi peu convaincus que nous par la nullité cosmique des situations proposées. Requiem pour une tueuse est le genre de film qui vous donne envie de clamer haut et fort des phrases bien démago du genre « Dire que certains bons auteurs n'arrivent pas à financer leurs films ». C'est vrai qu'il est purement scandaleux d'imaginer qu'un tel script ait pu franchir les différentes étapes lui permettant de voir le jour. Mais si la vie n'est pas trop mal faite, on ne devrait plus jamais entendre parler de Jérôme Le Gris après le four annoncé d'un sérieux concurrent au titre de plus mauvais film de l'année 2011.



Requiem pour une tueuse de Jérôme Le Gris. 1h31. Sortie : 23/02/2011.

[Concours] ULTIMATE PATROL : Blu-ray et DVD à gagner

Discrètement, sans trop faire parler de lui, Daniel Myrick poursuit un bonhomme de chemin entamé avec Le projet Blair Witch. À l'occasion de la sortie Blu-ray & DVD de son Ultimate patrol le 1er mars, je vous propose de jouer pour remporter 3 DVD & 2 Blu-ray du film.

Pour participer, c'est facile : envoyez-moi simplement vos coordonnées par mail (concours@toujoursraison.com) et répondez également à cette question :

Avec qui Daniel Myrick a-t-il co-réalisé Le projet Blair witch ?

Précisez-moi également si vous préférez remporter un Blu-ray ou un DVD.
Fin du concours mardi 1er mars à 10 heures pile.
Bonne chance à tous...

22 févr. 2011

TRUE GRIT

En sortant, il se gratta la tête et comprit qu'il était un imbécile. Alors il décida de prêter l'oreille.

À quelques pas derrière lui, un vieux monsieur en gabardine, ancien proviseur de lycée privé ou quelque chose comme ça, adressait à son acolyte - un type deux fois moins vieux et deux fois plus petit, son fils ou son amant - ces quelques mots solennellement prononcés :

« Ah oui, vraiment c'est fordien. »

Fordien. Son cauchemar recommençait. Il avait vécu l'enfer en 1992, avec la sortie d'Impitoyable. S'était cru tiré d'affaire jusqu'en 2008 et le 3h10 pour Yuma de James Mangold. En avait voulu à Ed Harris pour un Appaloosa dont il avait pourtant goûté les déviants délices. Il ne savait pas ce que fordien pouvait bien vouloir dire, ou en tout cas pas tout à fait. Il savait que c'était lié aux westerns, mais il ne pigeait rien aux westerns. Quelques Sergio Leone et puis c'est tout. Pouvait-on prétendre aimer le western sur cette seule base léonienne ? Non, bien entendu. Mais il n'y pouvait rien. C'était au-dessus de ses forces. Il avait tant de fois trébuché sur Rio Bravo, La poursuite infernale, Coups de feu dans la Sierra. S'était essayé à tort à des variantes telles que le Mort ou vif de Sam Raimi. Avait laissé ses lacunes en jachère avant de tenter de nouveau de se faire une culture. Des références. Une sensibilité. Mais rien n'y faisait.

Seul Andrew Dominik, avec son Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, avait provoqué chez lui une véritable décharge électrique. Il s'était cru sauvé, avant de déchanter face aux assauts des fordiens, des vrais, intransigeants et tatoués, qui avaient tant raillé la lenteur prétendument esthétisante de ce qui se révélait au fond être un brillant anti-western. Anti-western : encore un terme sorti de nulle part, un pompeux néologisme destiné à éviter d'expliquer que les westerns, leur haute teneur en testostérone, leurs armes à feu faisant office de phallus de substitution, leur refus d'assumer leur fort potentiel crypto-gay. Crypto-gay. On ne s'en sortait pas. Les films étaient toujours les mêmes, mais les nouveaux qualificatifs affluaient, comme s'il était subitement devenu indispensable d'apposer des étiquettes un peu partout.

Lorsqu'il apprit que les frères Coen s'attaquaient au remake de Cent dollars pour un shérif, western réalisé par Henry Hathaway en 1969 d'après un roman paru l'année précédente, il ne put réprimer un frisson. À sa façon, No country for old men n'était-il pas déjà un western à la sauce Coen ? Grands espaces, personnages solitaires et mutiques, poursuites impitoyables et duels au soleil : l'univers de Cormac McCarthy leur avait justement permis de sortir du fameux carcan fordien et de sublimer un genre trop souvent écrasé par un imposant cahier des charges. Il s'était donc plongé dans ce True grit avec appétit, pensant les cinéastes à l'abri de la redite. Il n'avait pas tort et le regrettait presque.

Quelle que soit la véritable signification de cette appellation, True grit est un film typiquement fordien, et donc pas très coenien. Le film déploie un arsenal classique à base de longues épopées à cheval et de concours de circonférence testiculaire, le tout sous le regard empli de sagesse d'une petite fille digne et blessée. True grit est un spectacle parfaitement exécuté, d'une vraie beauté formelle, et ce jusque dans l'emploi de quelques fonds verts légèrement old school. À sa tête, Jeff Bridges confirme qu'il est l'un des plus grands acteurs de son temps, exploitant avec décontraction un personnage aussi alcoolisé que celui qui lui valut l'Oscar pour Crazy heart. Et c'est malheureusement à peu près tout. Rien ne dépasse de cette grande plaine s'étalant à perte de vue. True grit est un western sans faute et a même des allures de classique. Mais qu'il ne porte quasiment pas la patte Coen est le signe de sa relative inutilité.

« Ah oui, vraiment c'est fordien ». Les paroles du sexagénaire résonnaient encore en lui, et il comprit que lui-même ne serait jamais un fordien enthousiaste, qu'il resterait une cause perdue pour le western, et qu'au final il s'en fichait un peu. Il n'avait eu aucune envie de s'attacher à l'ennuyeuse héroïne de True grit, orpheline dont la mâchoire serrée rappelait celle qu'arborait en son temps le monolithique John Wayne. Il ne s'était pas pris de passion pour cette histoire de vengeance froide envers un abruti à mono-sourcil, incarné par un Josh Brolin excessif et un peu vain. Il comprenait bien que l'homme à la gabardine puisse être secoué par True grit, qu'une pléiade de cinéphiles rigoureux puisse être émue par ce nouveau retour en grâce du western. Mais lui restait indifférent, comme une poule devant un couteau.

Il se gratta l'oreille et comprit qu'il était un imbécile de n'avoir pas dit plus tôt adieu au western.



True grit de Joel & Ethan Coen. 2h05. Sortie : 23/02/2011.

Critique publiée sur Playlist Society.

[Concours] LE VOLEUR DE LUMIÈRE : places et affiches à gagner

Jusqu'à la semaine dernière, je n'avais jamais vu de film kirghize. C'est désormais chose faite avec Le voleur de lumière, comédie dramatique fort recommandable autour d'un bidouilleur de compteurs électriques. Le film sort le 2 mars. Grâce à l'agence Le K, découvrez une histoire touchante et de nouveaux horizons en participant à un petit concours destiné à vous faire gagner 5x2 places et 10 affiches du film.


Pour participer, c'est facile : envoyez-moi simplement vos coordonnées par mail (concours@toujoursraison.com). Fin du concours lundi 28 février à midi.
Bonne chance à tous...

21 févr. 2011

UNE PURE AFFAIRE

Il fallait un certain cran pour oser passer derrière la série Weeds et quelques autres films dont le méconnu Christmas d'Abel Ferrara : pourtant, Alexandre Coffre l'a fait, montrant que tout n'avait pas encore été dit sur la famille et le deal. Il réussit avec Une pure affaire une synthèse assez idéale, légère mais pas sans aspérité, de chacune des facettes d'un sujet devenu à la mode depuis le début de ce siècle. Les crises successives semblent avoir poussé plus d'un foyer à emprunter des voies plus ou moins licites, plus ou moins connues, pour se sortir d'un train-train médiocre à base de cadeaux de Noël miteux et de factures à régler. Pas évident de franchir le pas, d'accepter de dépasser la ligne continue pour assurer aux siens une place au soleil et, accessoirement, se donner l'impression de vivre enfin quelque chose de fort. C'est la première question que pose cette comédie douce-amère : et vous, que feriez-vous si, comme ce père de famille aussi pathétique que ses pull-overs, vous tombiez par hasard sur un sac renfermant assez de coke pour ravitailler toute la Colombie ? Sans faire dans la démagogie, Une pure affaire fait de l'identification avec les personnages son premier atout. L'interprétation du couple Pascale Arbillot - François Damiens suffit à assurer le coup : il ne faut que très peu de temps pour se mettre à la place de ces gens et intégrer leur famille comme si on en avait toujours fait partie. L'opération séduction entreprise par le film est alors assurée.

Sur un canevas somme toute assez classique (grandeur et décadence de citoyens lambda), Alexandre Coffre touche au but à la faveur d'un traitement aussi humble qu'ambitieux : la photographie n'a rien à envier à beaucoup de films indépendants américains, la bande originale du tonnerre, l'interprétation quatre étoiles... mais le cinéaste ne semble jamais avoir pour objectif d'en mettre plein les yeux, de faire bêtement ses preuves. En témoigne un casting d'immense qualité mais composé presque uniquement d'acteurs habitués à des seconds rôles, aux noms souvent inconnus du grand public. Tout ça est follement emballant, notamment parce que le film parvient à s'inscrire à la croisée de deux genres pas toujours conciliables : la comédie et le polar. On peut passer d'une scène absolument hilarante (Damiens qui tente d'enregistrer un nouveau message de répondeur pour coller à son activité de dealer) à d'autres extrêmement tendues (car les méchants trafiquant finissent évidemment par réapparaître). Le tout avec une grande cohérence et une folie permanente mais suffisamment contenue pour ne pas verser dans l'hystérie totale.

Il faut le dire, le redire et le répéter : Pascale Arbillot et François Damiens sont pour beaucoup dans la grande réussite d'Une pure affaire, car ils parviennent justement à rendre crédible ce pont entre le monde des honnêtes gens et un univers plus noir, plus inquiétant, mais où tout semble soudain permis. Les voir s'épanouir progressivement, prendre de l'assurance et des épaules, a quelque chose de beau et exaltant. Et puis on réalise qu'on est en train de se féliciter que des personnes a priori comme les autres prennent plaisir à vendre de la cocaïne autour d'eux et incluent leurs propres enfants dans cette nouvelle activité... Ni naïf ni irresponsable, Coffre dépeint parfaitement cette existence à double tranchant, dont le vernis glamour dissimule hélas une vérité plus éphémère et douloureuse. Celle-ci est représentée dans le film sous deux formes. Il y a d'abord l'avocat faussement sympa, aux dents rayant le parquet, incarné brillamment par un Laurent Lafitte de plus en plus inévitable. Il y a ensuite l'inquiétant caïd auquel Gilles Cohen confère toute la bizarrerie qui est la sienne. Lorsque les deux faces de la vie des Pelame finissent par se télescoper, le film se met à faire grincer des dents, et c'est courageux de la part d'un metteur en scène qui aurait pu n'extraire d'un tel sujet que sa part de fun.

Toutes proportions gardées, et en attendant la suite du travail d'Alexandre Coffre pour en juger définitivement, Une pure affaire semble marcher sur les traces des frères Coen, notamment parce qu'il assure un grand écart permanent entre des situations gravissimes et un traitement décalé. Étonnant qu'un film estampillé comédie parvienne à susciter à la fois un sentiment d'euphorie et une émotion non feinte. Chaleureux, élégant et sans fausse note, c'est le genre de film français qui prouve qu'on peut faire aussi bien que les américains ou les britanniques... sans pour autant copier leur style et leur ton. En ce début d'année ciné des plus mornes, voilà qui fait un bien fou.



Une pure affaire d'Alexandre Coffre. 1h28. Sortie : 02/03/2011.
À lire : Anatomie d'une affiche.

20 févr. 2011

[Anatomie d'une affiche] UNE PURE AFFAIRE

L'une des bonnes surprises de ce début d'année se nomme Une pure affaire, comédie douce-amère autour d'une famille lambda se mettant à dealer de la coke suite à la découverte d'un sac rempli de poudre blanche. Parallèlement à la critique, vous pouvez aussi lire un papier écrit par mes soins dans le nouveau Snatch Magazine, fantastibuleux bimestriel culturel. C'est également l'occasion de lancer une petite rubrique qui me trottait dans la tête depuis quelques temps, sans doute déjà vue ailleurs sous une forme ou une autre, mais qui traite d'un sujet m'ayant intéressé depuis que, petit, je passais des après-midi à parcourir les fameuses fiches Première que mon papa collectionnait précieusement. Je vais tenter ici de disséquer à ma sauce quelques affiches de films que j'aurai vus au préalable afin de déterminer si elles remplissent ou non leur but, à savoir donner envie d'entrer dans la salle sans trahir l'oeuvre en question. D'avance, pardonnez mes tâtonnements et approximations, ainsi que ma méconnaissance totale ou presque des tenants ou aboutissants du marketing cinéma.



Ça commence assez mal pour l'affiche d'Une pure affaire, avec cette accroche « Ça sent les emmerdes à plein nez ». D'une grossièreté affligeante, cette tagline semble avoir été choisie pour coller davantage au personnage de François l'Embrouille, héros génialement lourdingue incarné par François Damiens dans de succulentes caméras cachées, qu'au David Pelame qu'il interprète ici. Difficile de deviner dans cette phrase la finesse et la demi-teinte d'un film pas vraiment tagada tsouin tsouin, qui réserve son lot de scènes vraiment drôles mais ne le fait jamais grassement.

Juste en-dessous, les cinq membres de la famille posent sagement autour de la même table, l'oeil fixé sur l'objectif. Vision complètement erronée de l'esprit du film, et ce pour plusieurs raisons. L'affiche renie totalement le chaos qui s'installe progressivement dans la famille Pelame, des enfants jusqu'au beau-papa : qui aurait envie de suivre pendant une heure et demie cette famille semblant aussi ordinaire qu'ennuyeuse, ni excitée ni scandalisée par le sac de billets placé au centre de la table ? Autre problème : Pascale Arbillot et François Damiens sont étrangement placés en retrait alors qu'ils sont clairement les deux personnages principaux du film, bien plus présents à l'écran que les trois autres. Le héros du film semble être Didier Flamand, situé bien au milieu, ce qui est loin d'être le cas (et relève même un peu du spoiler, pour tout dire). On ne voit pas bien pourquoi les deux gosses ont l'honneur de figurer sur l'affiche quand d'autres acteurs au moins aussi importants et plus connus (Laurent Lafitte ou Gilles Cohen) n'y figurent pas.

Du reste, cette étrange couleur orange (bien connue en ces lieux) ne semble avoir qu'une fonction de papier peint, sans signification ni identité, comme ces tristes fonds unis dont se servent certains mauvais photographes pour faire poser leurs modèles. En témoignent les ombres maladroitement ajoutées sur ce fond orange. Le rouge du titre ne semble d'ailleurs pas plus significatif.

Restent quelques fondamentaux classiquement respectés, à l'image de ce sac de billets central ou de la montagne de coke située en bas de l'affiche, résolument classiques mais évidemment imparables. Mais, à la lumière du film, l'affiche d'Une pure affaire semble clairement ratée, et aurait notamment gagné à faire du tandem Arbillot-Damiens un atout de poids au lieu de reléguer ces deux excellents interprètes au milieu de tout le reste.


Une pure affaire d'Alexandre Coffre. 1h28. Sortie : 02/03/2011.
Lire la critique.

19 févr. 2011

INCENDIES

Les plus belles éclosions sont souvent les plus inattendues. À cet égard, celle de Denis Villeneuve apparaît comme l'événement le plus ébouriffant d'un début d'année 2011 riche en déceptions et en frustrations. Jusque là cantonné au rang d'honnête artisan made in Québec, souvent cité par défaut comme l'un des chefs de file de cette zone géographique, il gagne avec Incendies des galons de cinéaste acquis tardivement mais magnifiquement. Adapté d'une pièce à succès du libanais Wajdi Mouawad, le film est un puzzle familial complexe mais d'une fluidité imparable, qui donne à réfléchir sur la transmission, le pardon et la nécessité de vivre malgré les épreuves. Rarement un film aura aussi bien mis le doigt sur l'importance des racines et du patrimoine familial, faisant de la quête du père (et du frère) un enjeu viscéral et non un énième petit caprice émanant de personnages faisant preuve d'une sentimentalité primaire et artificielle. Là, il suffit d'une poignée de séquences pour rendre compréhensible et fondamental ce besoin d'aller parcourir le monde pour tenter de faire la lumière sur l'histoire des siens et donc sur sa propre histoire.

De manière à casser la mécanique théâtrale du texte de Mouawad, Incendies prend le parti d'une mise en scène souvent appuyée, très notamment découpée dans les scènes-clés. L'artifice peut rebuter : la scène d'ouverture et ses relents clipesques ont par exemple de quoi en rebuter plus d'un. Mais ce plan-séquence ample et fluide (décidément), au son du You and whose army ? de Radiohead, ressemble également à une invitation à passer de l'autre côté de l'écran, à accepter que tout ceci ne soit que du cinéma, à faire sienne l'émotion de personnages possiblement trop édifiants pour être réels. Le choix de l'auteur de ne pas définir précisément le pays du Proche-Orient (ou Moyen-Orient) dans lequel se déroule la majeure partie de l'action va de pair avec ce préambule : il s'agit avant tout d'évoquer des sentiments prétendument universels, parmi lesquels l'inconditionnalité de l'attachement familial, et non de se prêter au jeu de la radiographie politique ciblée sur tel ou tel pays. L'embrasement successif de pays tels que la Tunisie, l'Égypte ou le Bahrein est là pour donner une justification supplémentaire à ce refus de cibler le propos : la révolte est partout, l'intégrisme aussi, et le chaos guette le monde en général.

Incendies est construit sur un mode binaire et finalement assez classique : d'une part, on suit l'enquête menée par des jumeaux québécois sur le passé trouble de leur mère tout juste décédée ; en parallèle, on avance justement sur les pas de cette femme aux secrets bien gardés. En parallèle mais pas simultanément : car le scénario ne fonctionne qu'assez rarement sur le mode investigation/explication. En d'autres termes, le montage évite que chaque scène du parcours de la mère soit placée là comme une simple réponse aux questions posées par ses enfants. Il s'agit avant tout de suivre deux trajectoires. De comprendre pourquoi certains se posent des questions et pourquoi d'autres s'échinent à dissimuler les réponses. Pourquoi les uns font le choix de la vie quand leurs voisins décident d'abandonner. Et de tisser soi-même des liens entre ces deux générations qui ne pourront se comprendre qu'à travers la mort. L'exaltation provoquée par le film n'a finalement pas grand rapport avec la beauté aride des paysages de ce pays sans identité : elle est due avant tout à la passion communicative mise par des personnages prêts à tout pour aller au bout de leurs idées, pour mettre en application les raisonnements les plus complexes. Pas étonnant que Jeanne, bien plus acharnée que son frère jumeau dans son désir de vérité, tente de s'épanouir dans le domaine des mathématiques pures : il s'agit avant tout de lever des points d'interrogation afin d'en déterrer d'autres. Sans arrêt. Jusqu'à une mort prochaine et inéluctable.

Cinématographiquement impeccable, magnifié par une bande-son originale et deux morceaux immémoriaux inoubliables de Radiohead (Like spinning plates étant le second), Incendies a tout d'une machine implacable, impressionnant entre autres par sa construction pleine de ramifications et pourtant jamais désorientée. Et sa conclusion déchirante a de quoi laisser pantois, d'autant que la sensibilité générale de l'oeuvre est suffisante pour ne jamais donner l'impression que le film entier est tourné vers cet épilogue incroyable. Car le chemin personnel effectué par les différents protagonistes s'avèrera au moins aussi important que les informations de plus en plus tétanisantes glanées au fur et à mesure du récit. La délicatesse de l'interprétation fait le reste, notamment grâce à une Lubna Azabal souvent mal exploitée par les réalisateurs français : Incendies est une oeuvre qui bouscule, scarifie, verse du sel sur les plaies d'un monde ni fait ni à faire... avant de livrer un ultime et bouleversant appel au pardon et à la miséricorde. Que tant de sujets si casse-gueule soient abordés dans le même film sans la moindre faute de goût ne peut décidément pas relever du miracle.



Incendies de Denis Villeneuve. 2h03. Sortie : 12/01/2011.
À lire : un avis diamétralement opposé sur Nightswimming.

16 févr. 2011

CONTRE TOI

Ce qui marque d'emblée dans Contre toi, c'est la théâtralité de la mise en scène, des décors, du découpage dramatique. Pour son deuxième film, Lola Doillon prend son petit monde à rebours en allant chercher dans le huis clos ce que tant d'autres s'escriment habituellement à gommer. S'en dégage une étrange force, qui attire aussi bien l'oeil que l'esprit. D'un postulat façon La main sur le berceau 2, la réalisatrice tire un film étrange, fragile, légèrement gangréné par la détresse psychologique de ses personnages, mais en tout cas jamais creux. Le point de départ de tout cela a beau être une possible erreur médicale qui conduira ensuite à la séquestration de la fautive, on est loin du thriller médical ou même du film noir : ce qui fascine la cinéaste, c'est avant tout l'amertume qui bouffe la cervelle de ses protagonistes.

Le phénomène décrit dans Contre toi est assez perturbant car il semble dépasser le cadre du syndrome de Stockholm, ou en tout cas la vision cinématographique toujours simpliste de celui-ci. Le film montre un retournement progressif mais finalement assez brutal, et qui bien que prévisible ne cesse de nous prendre à la gorge. Le kidnappeur (Pio Marmaï, solide) est en fait un gentil gars remué par un drame personnel. Sa proie est un petit monstre de froideur qui a bien du mal à compatir. On s'y attend, on s'en doute, mais Lola Doillon n'a que faire de la surprise. Elle filme les regard perdus de deux êtres aussi seuls l'un que l'autre. Elle décrit leur cohabitation comme on le ferait pour deux animaux condamnés à tourner dans la même cage. Elle montre dès le départ que tout cela est sans issue et que tout le monde le sait. Un spleen d'enfer plane sur le film, et c'est là l'un de ses atouts majeurs.

En revanche, les dernières bobines laissent un rien perplexe. Impossible de trancher : approximation scénaristique ou réalisme total ? L'évolution de la relation qui unit les deux personnages a quelque chose de profondément déstabilisant : on a envie de crier au n'importe quoi, mais ils sont si touchants et blessés qu'on finit par imaginer que tout ceci puisse réellement se dérouler ainsi. Sur ce point, Doillon ne nous convainc qu'à moitié, et c'est sans doute ce qu'elle pouvait faire de plus pervers. Car Contre toi, même après la projection, ne lâche pas son spectateur, le questionne et le tourmente. Et malgré une Kristin Scott-Thomas désormais trop habituée aux rôles de femmes froides et sans coeur, le film a de la ressource et confirme que la réalisatrice d'Et toi, t'es sur qui ? est loin de n'être que la fille de son père...



Contre toi de Lola Doillon. 1h25. Sortie : 02/02/2011.

15 févr. 2011

SCREAM 4 et la tagline à zéro euro


Voilà bien longtemps que Wes Craven est en perte de vitesse, d'un Red eye lénifiant à un My soul to take consternant d'amateurisme (et même pas sorti dans les salles françaises). La sortie de Screm 4 en avril constitue une sorte d'espoir ultime et un peu fou de retrouver enfin le grand Wes, celui qui permit à plus d'une génération de trembler de tous ses membres et de renverser, sous l'emprise de la peur, la moitié de son seau de pop-corn.

Du film, on ne sait pour l'instant pas grand chose, si ce n'est qu'il sort le 13 avril prochain et qu'il marquera le retour du casting des trois premiers volets (Neve Campbell, Courteney Cox ex Arquette) allié à une armada de jeunes gens censés apporter du sang frais dans une saga dont l'intérêt n'a jusque là cessé de décroître. On souhaite évidemment que Scream 4 parvienne à relancer brillamment (ou en tout cas efficacement) la machine. Espérons en tout cas que Wes Craven se montre plus inspiré que les gens de chez SND.

SND, c'est le distributeur du film en France, qui vient de se lancer dans une campagne promotionnelle aux petits oignons. Passons sur le « prends l'affiche en photo, tagge tes amis et gagne une affiche » qui a attiré moins de participants que de lots (10) en raison du manque de communication sur le jeu ; non, l'essentiel (et le pus pathétique) n'est pas là.

Le 10 février, sur la page Facebook du film, un nouveau concours était lancé, sur le principe suivant : « Proposez vos phrases d'accroche pour l'affiche officielle de Scream 4 - Le Film ! L'une d'entre elles sera peut-être choisie et imprimée sur toute la campagne du film. Postez vos idées en commentaires. Vous avez jusqu'au 1er mars. Bonne chance ! ».



Traduisons : « On n'a pas envie de se creuser la tête ! Faites notre boulot à notre place en nous trouvant une chouette tagline et ne gagnez rien en échange ! Dépêchez-vous, tout part à l'impression le 1er mars ! Magnez-vous ! »

Oui car, évidemment, il n'y a absolument rien à gagner dans ce prétendu concours, si ce n'est le titre de plus gros pigeon de l'année. Les centaines de propositions déjà disponibles, souvent médiocres donc assez savoureuses, montrent que cette fois des internautes un peu trop gentils ont mordu à l'hameçon. Tout cela sent l'oeuvre d'un mauvais community manager (vous savez, ce métier dorénavant pratiqué par un internaute sur deux), voire d'un employé de SND chargé d'assurer une fonction qu'il ne maîtrise pas. En tout cas d'une personne n'ayant pas retenu qu'Internet est censé être synonyme de partage (de données, d'informations, de richesses, de compétences...), et que le partage implique un minimum de réciprocité.

Alors non, certes, le marketing n'est pas un gros mot, mais parfois, ça y ressemble quand même de très près.


Scream 4 de Wes Craven. Sortie : 13/04/2011.

14 févr. 2011

127 HEURES

Le cinéma est une compétition. Les remises de prix pullulent, les chiffres du box-office prennent le pas sur la valeur intrinsèque des œuvres, on ne cesse d’évaluer les films en les comparant à d’autres, comme s’il était forcément possible et judicieux de créer une opposition entre des univers censés être uniques. Mais le pire des symptômes est sans doute celui qui sclérose le monde des scénaristes et des metteurs en scènes. Selon une poignée d’irréductibles souvent élevés un peu trop vite au rang de faiseurs de hype, il s’agit désormais d’accomplir des challenges et non de produire de l’art. Grande tendance du moment : trouver le sujet le plus minimaliste qui soit et tenter d’en tirer un film le moins ennuyeux possible. Un type enterré vivant, un autre seul sur une île, un troisième bloqué par un rocher : allez, faisons une heure et demie avec ça, bâtissons-nous une solide carte de visite, tournons autour du pot et faisons passer cela pour du détachement.

Le souci, c’est que ces recettes fonctionnent sur le public dès lors qu’elles sont mises en œuvre par des techniciens aussi futés qu’habiles. Le spectateur sort de la salle absolument ébahi. Ébahi de ne pas avoir regardé sa montre pendant une heure trente. C’est tout. Il n’a guère vibré, n’a rien appris, mais il n’a pas trouvé le temps trop long. Cette façon de réduire le cinéma à un loisir chronophage a quelque chose de singulièrement déplaisant.

127 heures est parfaitement représentatif de ce cinéma qui tire à la ligne et fait passer ça pour un exploit. Danny Boyle se réfugie derrière son concept (le mot est fort) et en tire quatre-vingt-dix minutes d’esbroufe, d’aventure humaine façon Frédéric Lopez, d’ode à la débrouille et de pensum indigeste sur le destin. Et, accessoirement, un remake appauvri de son Slumdog millionaire. Première similitude dans les titres des 2 films, qui annoncent non seulement la formule, mais aussi le happy end. Tout comme on savait à l’époque que le pauvre indien finirait richissime, on comprend que l’aventurier au teint hâlé mettra 127 heures (ni plus, ni moins) à se sortir d’un piège qui aurait pu lui coûter la vie. Parti pris ambitieux, pour ne pas dire présomptueux : il faut un sacré culot pour prétendre assurer le suspense en livrant le dénouement sur l’affiche.

Autre ressemblance criante : cette façon si mesquine et démago de faire appel au sacro-saint destin pour colmater d’évidentes brèches scénaristiques et tenter de donner un peu de fond à une « aventure humaine » qui n’en a aucun. On n’exploite pas le mektoub impunément : en expliquant brièvement que l’infortune du héros est uniquement due à ses comportements passés, le film s’embarque sur une voie de garage foncièrement désagréable. D’autant que, contrairement à Slumdog millionaire, 127 heures n’a pas ce côté fable pouvant éventuellement justifier d’avoir recours à une philosophie de comptoir. Ici, c’est le souvent pénible label « histoire vraie » qui prédomine, jusque dans cet épilogue où Boyle tient absolument à nous montrer le vrai visage du vrai Aron Ralston. Si le film est vraiment fidèle à son histoire, le type devait d’ailleurs être un sacré connard. Le genre de mec qui, au collège, arrivait à sortir avec n’importe quelle fille sous prétexte qu’il faisait des acrobaties avec son bicross. Le genre de mec qui, arrivé à l’âge adulte, parvient à se taper n’importe quelle greluche sous prétexte qu’il est le roi des sports dits extrêmes (comprendre : faire du vélo, du canoé ou de l’alpinisme n’importe où, sans trop d’équipements de sécurité et en prenant un air détaché). Le genre de mec qui, comme bon nombre de skieurs hors piste et de spéléologues du dimanche, joue avec sa vie et celle des autres puis finit par être érigé en héros dans les journaux télévisés alors qu’il n’est qu’une espèce de grand gamin inconscient ou carrément crétin. On ne peut décemment pas aimer ce type. On ne peut pas se soucier de son destin (a fortiori si on en connaît l’issue dès le début). Par le passé, de grands cinéastes sont parvenus à transformer des types détestables en personnages attachants, avides de rédemption mais pas niais pour autant. Ce n’est pas le cas ici. Pour tout dire, on aimerait que Ralston en chie encore un peu, qu’il perde d’autres membres que son bras, qu’il termine réellement en charpie.

Après une assez longue introduction destinée à gagner du temps et à gaver le spectateur de paysages certes assez vertigineux, Boyle finit donc par le coincer au fond d’un canyon, le bras droit écrasé sous un très gros caillou. Un bras qu’il finira par couper comme il peut au gré d’une scène visuellement impressionnante, la seule où le cinéaste daigne enfin aborder son sujet de front. Car pour le reste, le calvaire de Ralston ressemble moins à une plongée au bout de l’enfer qu’à une sortie dominicale pas loin d’être ludique, avec son personnage principal qui prend le temps de tourner un chouette journal vidéo à l’attention de ses chers parents. L’occasion rêvée pour jouer avec les formats, ressortir quelques bons vieux filtres colorés et faire mumuse à l’aide de deux (oui, deux) directeurs de la photographie vraisemblablement mis en compétition. On y revient : il ne s’agit pas de transmettre un ressenti ou de rendre palpable la détresse d’un homme soudain seul au monde, mais de trouver le plus grand nombre de façons de filmer un type seul et immobile dans un canyon. Tout y passe, y compris des plans vus de l’intérieur de sa gourde. Il y en a sans doute pour prendre ça pour de la maestria : ce n’est pourtant qu’une façon supplémentaire de brasser de l’air sans trop en avoir l’air. On a beau retourner le problème dans tous les sens, se demander pourquoi la bande originale du film inclut du Plastic Bertrand, contempler avec délice le visage de Clémence Poésy (dans des retours en arrière atteignant des sommets d’inutilité), il est fort difficile de trouver à ce 127 heures un réel intérêt, si ce n’est qu’il démontre que James Franco a le potentiel pour devenir un jour un grand acteur.



127 heures (127 hours) de Danny Boyle. 1h34. Sortie : 23/02/2011.

Critique publiée sur Playlist Society.

9 févr. 2011

TRON - L'HÉRITAGE

La vie est souvent plus facile pour les gens un peu bêtes. Toutes ces questions qu'ils ne se posent pas, tous ces problèmes dont ils ignorent l'existence, tous ces scénarii dont ils ne perçoivent pas la crétinerie. Qu'il serait bon, parfois, de passer à l'état de mollusque, d'avoir un QI à un seul chiffre. Cela rendrait les choses plus simples et transformerait certains films ratés en expériences merveilleuses. On pourrait savourer ce Tron legacy sans tiquer. Goûter les délices de ce plaisir sensoriel sans être régulièrement ramené à la réalité par la mièvrerie des personnages et la platitude de l'intrigue. Se contenter d'apprécier la 3D et le travail de Daft Punk. Mais l'existence est mal faite.

Se déroulant un quart de siècle après l'intrigue du premier film, Tron - L'héritage ne renie en rien l'univers du premier volet, mais part perdant d'office en remisant bien vite au placard la tendre nostalgie qui s'empare immanquablement de tout spectateur du film réalisé en 1982 par Steven Lisberger. Globalement incompréhensible mais magnifiquement démodé, le premier Tron nous rappelle si besoin que le cinéma est un art, et que cet art est loin d'être déconnecté des autres. C'est une oeuvre plastique qui a gagné en charme et en mystère avec les années. Or, le film de Joseph Kosinski est avant tout une sorte de gros divertissement hi-tech qui ne jette vers le passé qu'un regard vaguement mélancolique. C'est avant tout le récit d'une nouvelle révolution, d'un combat censé être homérique, mené par un jeune type dont l'absence de charisme n'est pas sans rappeler les mornes prestations de Hayden 'Anakin' Christensen. A-t-on toujours l'impression de circuler dans des circuits informatiques ? La progression dramatique se distingue-t-elle fondamentalement du demi-milliard de mauvais films de fantasy qui trustent nos salles à longueur d'années ? Non. Tron - L'héritage distribue avec parcimonie des morceaux de bravoure relativement acceptables, mais les entrecoupe hélas de scènes aux dialogues interminables et indigestes, au sentimentalisme écoeurant.

Bref, on se contrefiche rapidement de la famille Flynn, de ses problèmes relationnels et de sa quête de liberté. En revanche, il est permis de savourer l'exquis travail visuel fourni par la bande à Kosinski. Le jeu sur les contrastes et l'apport enfin intéressant de la 3D (davantage à des fins esthétiques que sensationnelles) font du film un petit régal pour les yeux, ce que relaie parfaitement la bande son composée par les Daft Punk. Clairement, cette musique était faite pour de telles images, décuplant la force des séquences les plus pénétrantes, ne faisant qu'accroître l'impression de gigantesque trip sous acide déployée par le film. Par instants, on irait presque jusqu'à oublier la maladresse du travail visuel destiné à faire revivre le Jeff Bridges d'il y a 25 ans sous la forme d'un humain numérique faisant penser aux horribles derniers films de Robert Zemeckis. Avec un vrai scénario et quelques réglage de ce genre, Tron - L'héritage aurait éventuellement pu ressembler à autre chose qu'à un produit manufacturé destiné à faire les beaux jours du Futuroscope. C'est-à-dire à un vrai grand film de cinéma.



Tron - L'héritage (Tron Legacy) de Joseph Kosinski. 2h07. Sortie : 09/02/2011.

6 févr. 2011

BLACK SWAN

Ici s'achève le parcours sans faute de Darren Aronofsky, cinéaste souvent qualifié de génie en dépit de la difficulté qu'ont ses oeuvres à survivre au-delà de la première vision. Cette fois, nul besoin de revoir Black swan pour réaliser que le new yorkais s'est planté, purement et simplement. Il s'agit d'un film étouffe-chrétien, pénible à avaler et presque impossible à digérer. Cet échec saute aux yeux dès les premières bobines et ne cesse de prendre de l'ampleur, de trouver de nouveaux points d'ancrage. Déjà à bout de souffle ou en fin de cycle, Aronofsky semble se répéter, recyclant des thématiques et techniques déjà employées dans ses films précédents. Black swan, c'est comme si The wrestler devenait aussi fêlé et monomaniaque que le héros de Pi, flanqué qui plus est d'une mère à la Requiem for a dream. La mise en scène se calque d'ailleurs sur ce modèle un peu facile. Pour la première fois, Aronofsky n'invente rien. Absolument rien. Son film est un patchwork de vielles réminiscences et d'influences mal dissimulées.

Pour tout dire, Black swan ressemble à un mauvais pastiche de ce que pourrait donner la collaboration entre David Cronenberg et Dario Argento. Au premier, le film emprunte quelques séquences visuellement éprouvantes (les stigmates de Crash, la mutation humain-animal de La mouche) sans jamais obtenir un minimum de profondeur. Cronenberg n'est pas un montreur d'ours : c'est un philosophe et esthète de la dégradation physique, de la métamorphose psychique. Aronofsky, lui, se contente de se réapproprier son imagerie pour livrer un petit théâtre des horreurs dont certains effets peuvent faire mouche mais où rien ne dure. Du second, Black swan n'a retenu que la façon grandiloquente et parfois grand-guignolesque de sceller la désorientation mentale de ses personnages. Il n'y a qu'à observer la façon dont le film surexploite des éléments archi téléphonés tels que les miroirs dans lesquels le reflet de l'héroïne semble parfois prendre vie : un metteur en scène de seconde zone procèderait ainsi pour faire monter le suspense ou camper le désarroi d'un personnage, mais on pensait Aronofsky moins conventionnel que cela.

À travers l'histoire de deux danseuses rivales mais étrangement attirées l'une vers l'autre, le scénario entend construire un jeu de parallélisme entre l'intrigue du Lac des cygnes, dont elles répètent justement une nouvelle version, et la destinée de ces deux femmes, cygne blanc et cygne noir, partenaires et nemesis. Pourquoi pas. Le problème, c'est le didactisme total avec lequel le procédé est mis en branle, ce qui rend le film extrêmement prévisible non seulement dans sa conclusion mais aussi dans son déroulement. Chaque artefact dramatique est soit attendu soit surligné jusqu'à la nausée, que le fil dramatique passe par des personnages secondaires mal dosés ou qu'elle tente toujours en vain l'uppercut visuel. En tentant d'explorer mille voies à la fois, le film ne va nulle part, prisonnier d'une intrigue mal fichue dès le début. Il aurait pu sauver sa peau en se choisissant de vrais partis pris, mais la tiédeur des scènes de ballet est le parfait symbole de son irrésolution. Ni dans le réalisme accru inhérent au "film de danse" (qui en aurait véritablement fait un Wrestler au féminin), ni dans le délire fantasmagorique des Chaussons rouges, elles constituent la plus grosse déception d'un film en forme de grosse désillusion. Malgré les prestations honorables de Natalie Portman et Mila Kunis, Black swan a des allures de torture moderne, de gâchis historique, de calamiteuse régression pour un metteur en scène qu'on pensait plus solide sur ses jambes.



Black swan de Darren Aronofsky. 1h43. Sortie : 09/02/2011.

Critique publiée sur Playlist Society.

5 févr. 2011

[Prochainement] UN AMOUR DE JEUNESSE, de Mia Hansen-Løve

Je profite de cette période d'improductivité pour vous faire partager la première image tirée du film dont j'attends le plus cette année. Il s'agit d'Un amour de jeunesse, troisième long de Mia Hansen-Løve, qui fait suite à Tout est pardonné et Le père de mes enfants. J'avais eu la chance d'interviewer la réalisatrice à l'occasion de la sortie de ce dernier. Elle s'était montrée patiente, passionnée, intransigeante mais pas sectaire.


Le résumé d'Un amour de jeunesse figure dans le titre : il s'agit de la description, sur une durée de huit ans, de la relation amoureuse liant deux jeunes gens. Nul doute que le film ira au-delà de ce postulat d'une extrême simplicité.
Interprété par Lola Creton (vue dans le Barbe Bleue de Catherine Breillat) et Olivier Yglesias, Un amour de jeunesse devrait sortir le 8 juin, sauf si une probable sélection cannoise repousse encore un peu l'échéance. Les quelques mois qui nous séparent de la découverte du film seront de toute façon une torture.
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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