22 mars 2011

HA HA HA

On dit de certains cinéastes qu'ils font toujours le même film. Mais cette phrase un peu rebattue revêt deux significations singulièrement différentes : elle peut servir à épingler quelques réalisateurs paresseux ou peu inspirés qui ressassent éternellement le même discours dans des films prétendument différents, ou à indiquer au contraire quels sont les artistes qui ont su créer et développer leur propre style, reprenant comme un leitmotiv des thématiques qui les passionnent. Hong Sangsoo fait partie de cette deuxième catégorie, de ce cercle fermé des artistes dont on reconnaît les œuvres au premier coup d'œil. Il y a ces cadrages simplissimes au grain proprement délicieux, ces considérations sur l'art, cette dissection des rapports hommes-femmes, ces scènes joyeusement interminables autour de repas copieux et très arrosés. Même pour le plus grand de ses fans, il est bien difficile de ne pas confondre les différents films du maître coréen : même si chacun possède sa propre rythmique et fonctionne selon une mécanique narrative particulière, tous se ressemblent à s'y méprendre pour peu qu'on ne les observe que de très loin.

Ha ha ha n'échappe pas vraiment à la règle : on y retrouve effectivement les diverses obsessions de l'auteur, ses chevaux de bataille rudimentaires mais traités avec force, ses personnages masculins qui courent après leur vie, les femmes, la dignité. C'est un Hong Sangsoo haut de gamme, qui n'a pas volé son prix Un Certain Regard à Cannes 2010, qui pourra séduire les néophytes par sa bonhommie délicate et ne manquera pas de fasciner les aficionados du monsieur, trop ravis de pouvoir jouer comme à chaque fois au jeu des sept erreurs.

Car, on peut noter des différences notables, bien que discrètes, entre les précédents travaux de Hong Sangsoo et ce film-ci. Et l'on pourra d'ailleurs regrouper quelques-unes de ces divergences sous une même appellation : Ha ha ha est le film le plus allenien de son auteur. Le rapprochement entre le grand coréen et le petit new-yorkais n'avais jamais semblé aussi évident qu'ici. Premier rapprochement entre les deux auteurs : un amour incontestable du storytelling. C'est ainsi que les deux principales histoires du film sont en fait racontées en voix off par les deux héros, qui s'interrompent régulièrement pour raconter à leur tour un pan de ce qu'ils ont vécu. Une idée simple mais assez géniale, d'autant plus que les deux récits, loin d'être indépendants, ont une fâcheuse tendance à se rejoindre et à se nouer l'un à l'autre. Futé comme chez le Woody de la grande époque, le scénario constitue pour Hong Sangsoo une source idéale de contraintes : le voici forcé de dénicher de nouvelles techniques de narration, comme l'utilisation de photographies pour décrire le repas (arrosé, bien entendu) au cours duquel les deux personnages principaux échangent leurs expériences.

Il y a également chez les deux cinéastes la même façon de filmer, en ayant parfois recours à d'assez longs plans-séquences dans lesquels ils se permettront, à un moment précis, de zoomer assez brutalement vers un personnage ou un élément du décor. De quoi rompre tout risque de routine et créer un dérangement permanent de l'oeil et de l'esprit. Quand la caméra de Hong Sangsoo se focalise subitement sur un vagabond à l'oeil torve et que celui-ci, dans la scène suivante, révèle un sérieux potentiel de psychopathe, il y a de quoi être aussi hilare que perturbé.

Signe de l'évolution relative de Hong Sangsoo, les scènes de boisson semblent désormais moins appuyées, plus resserrées, comme si ses personnages avaient soudain mûri et cessé de noyer tout leur chagrin dans l'alcool. Continuer à picoler mais songer aussi à vivre entre deux cuites : telle semble être désormais sa ligne de conduite, légèrement plus mûre qu'auparavant mais toujours aussi irresponsable. Les personnages masculins de Ha ha ha sont d'ailleurs à cette image : comme toujours chez le réalisateur, ils montrent de sérieuses prédispositions à la lâcheté ou au mensonge, mais sont ici moins pathétiques, plus aimables que dans ses films précédents. Il est désormais possible de s'identifier à eux, à leurs problèmes pseudo-existentiels, à leurs états d'âme amoureux. Ce ne sont plus que des carpettes prêtes à tout pour baiser tout ce qui bouge : ce sont désormais des amoureux des femmes, soucieux de s'assurer un véritable avenir amoureux, mais toujours séduits par une jolie paire de jambes ou la promesse d'une poitrine appétissante. On ne se refait pas : les héos de Hong Sangsoo ne sont pas subitement devenus des hommes parfaits. Et c'est tant mieux.

Leur rapport à l'art, en revanche, semble avoir du plomb dans l'aile. Comme s'il ne nourrissait plus guère d'illusion à l'égard du geste artistique, le cinéaste nous présente des héros ne croyant même plus à leurs prétendus statuts d'artistes. Jadis, les réalisateurs ou auteurs présents dans ses films finissaient toujours par être sauvés in extremis par une rencontre avec des admirateurs ou par un accomplissement professionnel tardif. Ce n'est pas le cas dans Ha ha ha, où il est permis d'émettre des doutes sur l'existence même du talent artistique de ces personnages-là, artistes dont l'hibernation semble avoir duré toujours. Lorsqu'un poète préfère jouer (mal) du piano plutôt que de déclamer quelques vers, c'est sans doute qu'il n'a aucune confiance en ses propres aptitudes.

Il serait bien vain d'apporter un résumé exhaustif à ce film lisible mais à la construction complexe : en gros, Ha ha ha fait se télescoper une histoire d'amour "à deux" et un triangle amoureux. Hong Sangsoo ne révolutionne pas son cinéma, mais la bonne nouvelle, c'est qu'il s'en fout complètement. Comme un certain Woody Allen en son temps, mais sans le tempérament de showman, il se bâtit année après année une filmo solide, cohérente, chaleureuse et familière, dont on souhaite pouvoir se délecter pour encore quelques décennies.



Ha ha ha de Hong Sangsoo. 1h58. Sortie : 16/03/2011.

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