21 févr. 2011

UNE PURE AFFAIRE

Il fallait un certain cran pour oser passer derrière la série Weeds et quelques autres films dont le méconnu Christmas d'Abel Ferrara : pourtant, Alexandre Coffre l'a fait, montrant que tout n'avait pas encore été dit sur la famille et le deal. Il réussit avec Une pure affaire une synthèse assez idéale, légère mais pas sans aspérité, de chacune des facettes d'un sujet devenu à la mode depuis le début de ce siècle. Les crises successives semblent avoir poussé plus d'un foyer à emprunter des voies plus ou moins licites, plus ou moins connues, pour se sortir d'un train-train médiocre à base de cadeaux de Noël miteux et de factures à régler. Pas évident de franchir le pas, d'accepter de dépasser la ligne continue pour assurer aux siens une place au soleil et, accessoirement, se donner l'impression de vivre enfin quelque chose de fort. C'est la première question que pose cette comédie douce-amère : et vous, que feriez-vous si, comme ce père de famille aussi pathétique que ses pull-overs, vous tombiez par hasard sur un sac renfermant assez de coke pour ravitailler toute la Colombie ? Sans faire dans la démagogie, Une pure affaire fait de l'identification avec les personnages son premier atout. L'interprétation du couple Pascale Arbillot - François Damiens suffit à assurer le coup : il ne faut que très peu de temps pour se mettre à la place de ces gens et intégrer leur famille comme si on en avait toujours fait partie. L'opération séduction entreprise par le film est alors assurée.

Sur un canevas somme toute assez classique (grandeur et décadence de citoyens lambda), Alexandre Coffre touche au but à la faveur d'un traitement aussi humble qu'ambitieux : la photographie n'a rien à envier à beaucoup de films indépendants américains, la bande originale du tonnerre, l'interprétation quatre étoiles... mais le cinéaste ne semble jamais avoir pour objectif d'en mettre plein les yeux, de faire bêtement ses preuves. En témoigne un casting d'immense qualité mais composé presque uniquement d'acteurs habitués à des seconds rôles, aux noms souvent inconnus du grand public. Tout ça est follement emballant, notamment parce que le film parvient à s'inscrire à la croisée de deux genres pas toujours conciliables : la comédie et le polar. On peut passer d'une scène absolument hilarante (Damiens qui tente d'enregistrer un nouveau message de répondeur pour coller à son activité de dealer) à d'autres extrêmement tendues (car les méchants trafiquant finissent évidemment par réapparaître). Le tout avec une grande cohérence et une folie permanente mais suffisamment contenue pour ne pas verser dans l'hystérie totale.

Il faut le dire, le redire et le répéter : Pascale Arbillot et François Damiens sont pour beaucoup dans la grande réussite d'Une pure affaire, car ils parviennent justement à rendre crédible ce pont entre le monde des honnêtes gens et un univers plus noir, plus inquiétant, mais où tout semble soudain permis. Les voir s'épanouir progressivement, prendre de l'assurance et des épaules, a quelque chose de beau et exaltant. Et puis on réalise qu'on est en train de se féliciter que des personnes a priori comme les autres prennent plaisir à vendre de la cocaïne autour d'eux et incluent leurs propres enfants dans cette nouvelle activité... Ni naïf ni irresponsable, Coffre dépeint parfaitement cette existence à double tranchant, dont le vernis glamour dissimule hélas une vérité plus éphémère et douloureuse. Celle-ci est représentée dans le film sous deux formes. Il y a d'abord l'avocat faussement sympa, aux dents rayant le parquet, incarné brillamment par un Laurent Lafitte de plus en plus inévitable. Il y a ensuite l'inquiétant caïd auquel Gilles Cohen confère toute la bizarrerie qui est la sienne. Lorsque les deux faces de la vie des Pelame finissent par se télescoper, le film se met à faire grincer des dents, et c'est courageux de la part d'un metteur en scène qui aurait pu n'extraire d'un tel sujet que sa part de fun.

Toutes proportions gardées, et en attendant la suite du travail d'Alexandre Coffre pour en juger définitivement, Une pure affaire semble marcher sur les traces des frères Coen, notamment parce qu'il assure un grand écart permanent entre des situations gravissimes et un traitement décalé. Étonnant qu'un film estampillé comédie parvienne à susciter à la fois un sentiment d'euphorie et une émotion non feinte. Chaleureux, élégant et sans fausse note, c'est le genre de film français qui prouve qu'on peut faire aussi bien que les américains ou les britanniques... sans pour autant copier leur style et leur ton. En ce début d'année ciné des plus mornes, voilà qui fait un bien fou.



Une pure affaire d'Alexandre Coffre. 1h28. Sortie : 02/03/2011.
À lire : Anatomie d'une affiche.

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