26 févr. 2011

TOI, MOI, LES AUTRES

Qui a dit que le cinéma français n'avait pas de conscience politique ? Avec son deuxième long-métrage, Audrey Estrougo prouve le contraire en s'imposant comme la digne héritière de Constantin Costa-Gavras. Tous deux partagent cette même façon de régler définitivement son compte à tout régime défaillant, sans justice ni morale. Tous deux savent nous mettre face à notre condition de citoyens esclaves, aveuglés par une illusion de démocratie. Appel à la solidarité et plaidoyer pour une mixité sociale, Toi, moi, les autres va même plus loin dans son désir de contester et de mener vers un monde meilleur : comme le scandait la voluptueuse Nicoletta dans son chef d'oeuvre « La musique, je le sais, sera la clé de l'amour, de l'amitié ». Marchant sans peur sur les traces de Jacques Demy, Estrougo fait du quotidien un univers chanteur à défaut d'être enchanteur. Des appartements luxueux aux salons de coiffure afro, des prisons sordides aux ruelles colorées, le film fait de la musique le révélateur de toutes les passions, pulsions et frustrations qui animent notamment notre jeunesse. Avec cette idée absolument bouleversante, qui pourrait donner des idées à plus d'un : il aurait peut-être suffi de la faire en fredonnant pour que la révolution soit plus évidente et plus facile.

À dire vrai, on a rarement vu histoire plus universelle, plus transcendante, que celle de ces êtres perdus qui vont révéler la beauté de leurs âmes en se retrouvant confrontés à un drame politique mais surtout humain. Car comme le soulignent tour à tour les deux héros, les gouvernements en place ont hélas trop tendance à oublier que derrière des numéros de dossier se cachent des êtres humains, avec un cœur, des tripes et des racines. Ces gens-là ont osé rêver d'un autre monde où la Terre serait ronde, et on ne saurait les en blâmer. Voilà enfin un vrai film de gauche, qui donne envie de voter Olivier Besancenot ou de coller des affiches pour Ségolène Royal en chantant du Cali dans la rue. La magie d'un montage fluide et consistant fait ressembler ce film à un rêve éveillé, comme si renaissait soudain l'espoir fou d'un grand soir tant espéré. Un soir où bourgeois et prolos se donneraient la main pour briser les barreaux des cellules des sans papiers, où les chansons d'amour seraient plus fortes que tous les charters du monde, où la police serait sympathiquement ridiculisée par des chorégraphies de qualité. Toi, moi, les autres donne envie d'y croire et de s'y préparer.

Car quoi de plus beau que ces lendemains pas si utopiques qui nous permettraient de gommer les frontières et de faire l'amour, pas la guerre, au son de Michel Delpech ou de Daniel Balavoine. Dans ce monde idéal, Benjamin Siksou serait notre leader, sa voix de crooner (sans AUCUNE fausse note) nous mettant du baume au coeur pour mieux panser nos bleus à l'âme. Dans ce monde idéal, les diplômes de droit tomberaient du ciel et permettraient aux gens les plus sincères et les plus honnêtes de défendre la veuve, l'orphelin et l'étranger. Dans ce monde idéal, on danserait dans la rue pour dire non à l'injustice et au malheur. Splendidement réalisé, construit avec poésie et précision, Toi, moi, les autres apporte ses incessantes fulgurances au service de toute une génération capable de renverser des montagnes pour peu qu'on l'y pousse. Portée par une Leila Bekhti qui prouve que son César du meilleur espoir n'est en rien galvaudé, magnifiée par une Cécile Cassel qui n'a rien à envier aux fortes personnalités de son père et de son frère, cette partition sublime fait chialer d'émotion et donne envie de lever le poing bien haut comme dans la plus belle chanson d'Amel Bent. Chef d'oeuvre.



Toi, moi, les autres d'Audrey Estrougo. 1h30. Sortie : 23/02/2011.

15 commentaires sur “TOI, MOI, LES AUTRES”

Thomas Boussion a dit…

"Qui a dit que le cinéma français n'avait pas de conscience politique ?"

Des millions de Français. Votre critique, qui est assurément, pour le moment, le texte le plus comique de l'année 2011, ne fera évidemment que renforcer leurs convictions.

Je suis persuadé que vous n'avez même pas honte de ce que vous venez d'écrire. C'est fabuleux. Une vraie performance de champion de France – pardon, du monde. Personnellement, je ne me lasse pas de votre texte. Pour tout vous avouer, je l'ai imprimé ; et je ne manquerai pas de le montrer à mes amis en soirée afin que nous nous tapions des barres. J'ai pris soin de surligner quelques passages-clefs de votre superbe réflexion, et j'étudie actuellement la possibilité de les faire projeter sur écran géant au Stade de France – pardon, du monde. Voici ma sélection :

- "Avec cette idée absolument bouleversante, qui pourrait donner des idées à plus d'un : il aurait peut-être suffi de la faire en fredonnant pour que la révolution soit plus évidente et plus facile."

- "Voilà enfin un vrai film de gauche, qui donne envie de voter Olivier Besancenot ou de coller des affiches pour Ségolène Royal en chantant du Cali dans la rue"

- "Un soir où bourgeois et prolos se donneraient la main pour briser les barreaux des cellules des sans papiers, où les chansons d'amour seraient plus fortes que tous les charters du monde, où la police serait sympathiquement ridiculisée par des chorégraphies de qualité"

- "quoi de plus beau que ces lendemains pas si utopiques qui nous permettraient de gommer les frontières et de faire l'amour, pas la guerre"

- "Dans ce monde idéal, on danserait dans la rue pour dire non à l'injustice et au malheur"

Avouez-le : Francis Lalanne vous a aidé à développer votre "conscience politique". On t'as reconnu, Francis ! Et tu nous fais toujours autant marrer !

Jérôme a dit…

après tu demandes pourquoi tu es parfois interdit de projection presse !

Benoit a dit…

j'ai plus de mal à saisir si le 1er commentaire est aussi dans l'ironie ou pas...

Benjamin F a dit…

Ah ah, ce texte est tellement drôle ! Lorsque j'en suis arrivé à "Car quoi de plus beau que ces lendemains pas si utopiques qui nous permettraient de gommer les frontières et de faire l'amour, pas la guerre, au son de Michel Delpech ou de Daniel Balavoine" je n'ai pu retenir une larme.

Et là je lis le premier commentaire et... et c'est priceless. Rassure-moi, c'est une blague dans la blague ??? C'est un pote à qui tu as demandé d'écrire ce commentaire ??? :)

C'est tellement gros qu'on ne peut pas tomber le panneau ! Enfin
tout est magique ! De loin la meilleure parodie de critique que j'ai pu lire depuis longtemps et ce sans AUCUNE fausse note !!! :)

Edouard a dit…

Bon alors, pour le prochain Panoptique, je mets ° ou **** ? :)

Thomas Boussion a dit…

Woops !
Alors là, je dis bravo. Je suis tombé dans le panneau, et donc j'applaudis des deux mains.
Mes respects !

Pascale a dit…

J'attribue le "Boussion d'Or" à ce film que je n'ai pas encore vu.
Mais figure toi que récemment je mangeais un sandwich en attendant ma visite à l'hôpital (oui, j'aime visiter les hôpitaux) en fredonnant du Michel Sardou ("Je suis pour" que je recommande toujours pour approfondir sa conscience de gauche) et qui était assis à côté de moi ???
Je te le donne en mille Emile !

Benjie Six Sous lui-même tel qu'en himself !!! Il avait l'air triste et bougon, mal coiffé, pas rasé et à peine lavé. Je me suis dit par toutes les Amel Bent, que ce garçon ne semblait pas bien fier de son nouvel opus.

Heureusement que tu es là pour sauver du nauvrage les Benjamin et les Cécile du néant.

Merci.

Aux armes !!!

Anna a dit…

"comme le scandait la voluptueuse Nicoletta dans son chef d'oeuvre" c'est vraiment LE truc too much, qui a fait s'effondrer ma crédulité.
Mais sinon chapeau c'est vraiment très drôle, et ça me donnerait paradoxalement assez envie d'aller voir ça!

Pascale a dit…

Ouais Nicoletta m'a mise sur la fausse piste (dommage) et Amel Bent m'a confirmé l'intox !

Anonyme a dit…

Personne n'est obligé d'aimer Costa-Gavras. Mais de là à comparer Audrey Estrougo à Gavras c'est un peu comme comparer l'ex-chanteur de la Nouvelle Star Benjamin Siksou à Yves Montand ou Trintignant et Cécile Cassel à Romy Schneider... Enfin j'dis ça j'dis rien, hein.

David a dit…

J'adore votre blog mais je trouve cet article irrespectueux. C'est de la moquerie gratuite qui n'apporte rien. De plus, certaines personnes (j'ai failli en être), hallucinées de voir seulement le 5/5, ne voudront pas lire la critique et se contenteront d'aller voir le film en s'attendant à une agréable surprise. Heureusement que j'ai finalement lu les commentaires et ai finalement saisi que ce n'était qu'une ironie que je trouve déplacée.

Rob a dit…

Pardon la vie. Pardon le monde. Je suis le Mal.

catnatt a dit…

T'es en forme toi !!
Qu'est ce que je me suis marrée :p

Donc même pas en film du dimanche soir.
Bon, bon, bon

Pascale a dit…

Qu'est-ce qu'on se marre ici !
Finalement ta note, est beaucoup moins drôle que les commentaires qu'elle suscite.
J'adore.
Surtout le Dave qui dit : "certaines personnes... ne voudront pas lire la critique et se contenteront d'aller voir le film en s'attendant à une agréable surprise."
Tu te rends compte de la responsabilité que tu as ?

Quoique l'anonyme qui compare Benjie à Yves Montand (autre comédien chanteur)... puis à Trintignant... et hop, m'en faut pas plus et je cours à la FNAC m'acheter tous les skeuds de Jean-Loup.

Mais je rêve où Leïla Bekhti (putain de H on sait jamais où le foutre !!!) a mis des bretelles à sa robe ?

jmulans a dit…

Dieu que j'aime cette critique, une des meilleures que j'ai pu lire. Viser la Lune, ça ne me fait pas peur

 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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