19 févr. 2011

INCENDIES

Les plus belles éclosions sont souvent les plus inattendues. À cet égard, celle de Denis Villeneuve apparaît comme l'événement le plus ébouriffant d'un début d'année 2011 riche en déceptions et en frustrations. Jusque là cantonné au rang d'honnête artisan made in Québec, souvent cité par défaut comme l'un des chefs de file de cette zone géographique, il gagne avec Incendies des galons de cinéaste acquis tardivement mais magnifiquement. Adapté d'une pièce à succès du libanais Wajdi Mouawad, le film est un puzzle familial complexe mais d'une fluidité imparable, qui donne à réfléchir sur la transmission, le pardon et la nécessité de vivre malgré les épreuves. Rarement un film aura aussi bien mis le doigt sur l'importance des racines et du patrimoine familial, faisant de la quête du père (et du frère) un enjeu viscéral et non un énième petit caprice émanant de personnages faisant preuve d'une sentimentalité primaire et artificielle. Là, il suffit d'une poignée de séquences pour rendre compréhensible et fondamental ce besoin d'aller parcourir le monde pour tenter de faire la lumière sur l'histoire des siens et donc sur sa propre histoire.

De manière à casser la mécanique théâtrale du texte de Mouawad, Incendies prend le parti d'une mise en scène souvent appuyée, très notamment découpée dans les scènes-clés. L'artifice peut rebuter : la scène d'ouverture et ses relents clipesques ont par exemple de quoi en rebuter plus d'un. Mais ce plan-séquence ample et fluide (décidément), au son du You and whose army ? de Radiohead, ressemble également à une invitation à passer de l'autre côté de l'écran, à accepter que tout ceci ne soit que du cinéma, à faire sienne l'émotion de personnages possiblement trop édifiants pour être réels. Le choix de l'auteur de ne pas définir précisément le pays du Proche-Orient (ou Moyen-Orient) dans lequel se déroule la majeure partie de l'action va de pair avec ce préambule : il s'agit avant tout d'évoquer des sentiments prétendument universels, parmi lesquels l'inconditionnalité de l'attachement familial, et non de se prêter au jeu de la radiographie politique ciblée sur tel ou tel pays. L'embrasement successif de pays tels que la Tunisie, l'Égypte ou le Bahrein est là pour donner une justification supplémentaire à ce refus de cibler le propos : la révolte est partout, l'intégrisme aussi, et le chaos guette le monde en général.

Incendies est construit sur un mode binaire et finalement assez classique : d'une part, on suit l'enquête menée par des jumeaux québécois sur le passé trouble de leur mère tout juste décédée ; en parallèle, on avance justement sur les pas de cette femme aux secrets bien gardés. En parallèle mais pas simultanément : car le scénario ne fonctionne qu'assez rarement sur le mode investigation/explication. En d'autres termes, le montage évite que chaque scène du parcours de la mère soit placée là comme une simple réponse aux questions posées par ses enfants. Il s'agit avant tout de suivre deux trajectoires. De comprendre pourquoi certains se posent des questions et pourquoi d'autres s'échinent à dissimuler les réponses. Pourquoi les uns font le choix de la vie quand leurs voisins décident d'abandonner. Et de tisser soi-même des liens entre ces deux générations qui ne pourront se comprendre qu'à travers la mort. L'exaltation provoquée par le film n'a finalement pas grand rapport avec la beauté aride des paysages de ce pays sans identité : elle est due avant tout à la passion communicative mise par des personnages prêts à tout pour aller au bout de leurs idées, pour mettre en application les raisonnements les plus complexes. Pas étonnant que Jeanne, bien plus acharnée que son frère jumeau dans son désir de vérité, tente de s'épanouir dans le domaine des mathématiques pures : il s'agit avant tout de lever des points d'interrogation afin d'en déterrer d'autres. Sans arrêt. Jusqu'à une mort prochaine et inéluctable.

Cinématographiquement impeccable, magnifié par une bande-son originale et deux morceaux immémoriaux inoubliables de Radiohead (Like spinning plates étant le second), Incendies a tout d'une machine implacable, impressionnant entre autres par sa construction pleine de ramifications et pourtant jamais désorientée. Et sa conclusion déchirante a de quoi laisser pantois, d'autant que la sensibilité générale de l'oeuvre est suffisante pour ne jamais donner l'impression que le film entier est tourné vers cet épilogue incroyable. Car le chemin personnel effectué par les différents protagonistes s'avèrera au moins aussi important que les informations de plus en plus tétanisantes glanées au fur et à mesure du récit. La délicatesse de l'interprétation fait le reste, notamment grâce à une Lubna Azabal souvent mal exploitée par les réalisateurs français : Incendies est une oeuvre qui bouscule, scarifie, verse du sel sur les plaies d'un monde ni fait ni à faire... avant de livrer un ultime et bouleversant appel au pardon et à la miséricorde. Que tant de sujets si casse-gueule soient abordés dans le même film sans la moindre faute de goût ne peut décidément pas relever du miracle.



Incendies de Denis Villeneuve. 2h03. Sortie : 12/01/2011.
À lire : un avis diamétralement opposé sur Nightswimming.

5 commentaires sur “INCENDIES”

Pascale a dit…

C'est vraiment un article de matheux. On n'y comprend rien.
Heureusement qu'il y a le dernier paragraphe pour donner envie.

Je vais aller lire ce que dit le Swimming comme conneries !

Pascale a dit…

En même temps, un mec qui a aimé Black Swan ne peut pas être vraiment fréquentable !

Edouard a dit…

Moi, j'ai tout compris mais je suis d'accord avec rien (ou presque, allez : l'interprétation).

J'ai bien conscience d'être très isolé en essayant d'éteindre ce gros Incendies. Ce serait plutôt pour cette raison que l'on pourrait me dire infréquentable, car je ne suis pas vraiment le seul à avoir aimé Black Swan... Ou alors il faut rayer de son carnet d'adresses la moitié de la blogosphère ! ;-)

Merci pour le lien, Rob.

Anonyme a dit…

Je viens de voir le film à l'instant... Absolument terrible.
Très bel article et commentaires idiots.
Enfin... on n'est pas tous pareils. C'est pour cela qu'il doit y avoir des incendies...

Luocine a dit…

J'ai apprécié votre critique , j'ai mis un lien vers votre article à la fin de mon article
Amicalement
Luocine

 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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