30 nov. 2010

« Chaque film a sa grammaire » | Entretien avec Fabienne Berthaud (et Ludivine Sagnier) pour PIEDS NUS SUR LES LIMACES

Pieds nus sur les limaces, c'est l'histoire de deux sœurs réunies dans la maison de leur mère après le décès de celle-ci. Clara (Diane Kruger) est terre-à-terre, sérieuse, adulte ; Lily (Ludivine Sagnier) est spontanée, infantile, hypersensible. S'inspirant de son propre roman paru en 2004, la réalisatrice Fabienne Berthaud (Frankie) a bien voulu accorder du temps à une bande de blogueurs assez charmés par son film et ravis de pouvoir l'interroger, ainsi que Ludivine Sagnier.

Fabienne me fait penser à une cousine de Florence Thomassin : ouverte, spontanée, enthousiaste face aux questions posées. Plus en retrait au début de l'entretien, Ludivine se réveille peu à peu, assez épuisée par le tournage nocturne des Bien-aimés, le nouveau film musical de Christophe Honoré.

Fabienne Berthaud (Pieds nus sur les limaces)

Parce que j'ignore l'identité de certains intervieweurs, et parce que l'essentiel n'est pas là, je n'ai pas indiqué qui a posé quelle question. Que mes camarades d'un soir ne m'en veuillent pas. En revanche, sachez que les photographies de Fabienne Berthaud et Ludivine Sagnier (à découvrir dès demain dans la deuxième partie de ce long entretien) sont l'oeuvre de Mathieu, du blog Cineshow, qui a gentiment accepté de dépanner le piètre photographe que je suis.

Entretien > Au fond, Clara et Lily ne constitueraient pas les deux facettes d'une même femme ?
Fabienne Berthaud - C'est exactement ça. Quand j'écrivais le scénario, je passais mon temps à me dire qu'elles n'étaient qu'une. C'est comme un jeu de miroirs à tel point que pendant l'écriture j'ai fini par me demander si les deux personnages ne devaient pas être interprétés par la même actrice.


Comment s'est passé le choix des actrices ?
F.B. J'avais laissé le choix à Diane d'interpréter l'un ou l'autre des rôles, même si elle était évidemment plus faite pour le rôle de Clara. Puis Mademoiselle [elle désigne Ludivine] est arrivée et elle s'est imposée toute seule.


Le film est très librement adapté de votre propre roman, beaucoup plus noir et torturé. Vous n'en avez gardé que les personnages principaux, quelques idées et quelques lieux...
F.B. La littérature et le cinéma n'ont absolument rien à voir. Ça ne m'intéressait pas du tout d'adapter mon roman tel quel. En revanche, il y avait plein d'ingrédients que j'avais envie de fouiller davantage. Je voulais partir d'un matériau sombre pour aller vers quelque chose qui fait du bien. Peut-être que c'était un peu égoïste, que moi aussi j'avais envie de me faire du bien en allant explorer ces pistes. 

Dans la vie il y a des bons et des mauvais moments, et c'est sur ces derniers que j'insistais dans le livre. D'autant que tout y était raconté du point de vue de Clara, personnage apparemment plus grave que Lily. Dans le film, en mélangeant les points de vue des deux soeurs, je voulais rendre l'ensemble plus équilibré. Et puis je voulais m'amuser un peu plus avec le personnage de Lily en y intégrant toute la liberté nécessaire pour me permettre de lui faire dire ces choses qu'on tait par habitude. Le roman est une sorte de tunnel qui tourne très régulièrement autour des pulsions meurtrières de Clara ;  je voulais en tirer un film plus fantaisiste, moins torturé.

Comment avez-vous écrit le personnage de Lily ?
F.B. J'ai rencontré une jeune femme ressemblant à Lily, affectée d'un mal plus profond encore, qui s'accompagnait d'une incroyable liberté. Une liberté de vivre l'instant et de ne pas s'embarrasser du carcan de notre éducation, des convenances. La fascination du personnage pour la nature et les animaux morts est un ajout de ma part. En revanche, la personne dont je me suis inspirée peignait beaucoup.

Ludivine Sagnier - Je disposais de pas mal de matière pour travailler Lily, puisque le scénario était extrêmement précis. Quand j'ai demandé à Fabienne si je devais m'inspirer de personnes présentant des difficultés psychologiques, elle m'a dit « Non, surtout pas. ». Ce qui nous a réunies, c'est notre envie de voir en quoi Lily était normale et humaine, pas en quoi elle était marginale. Ce sont les situations vécues qui la mettent d'emblée en décalage, et il ne me restait alors qu'à trouver la part de pureté du personnage.
J'ai cherché à la rendre complètement normale : cela la rend d'autant plus attachante et permet de s'interroger sur la notion de normalité. Pour cela, il fallait qu'on ne sache jamais vraiment si Lily est dérangée ou non. Tout ce que l'on sait, c'est qu'il est impossible de la ranger dans une case, et c'est bien suffisant.

Se crée aussi un processus d'inversion qui fait qu'au départ Lily semble anormale alors qu'elle n'agit que comme un révélateur de certains maux et hypocrisies d'une société pas si normale...
F.B. Lily est faite d'excès, mais ce sont des excès sains : elle se révolte contre des injustices du quotidien, n'occulte pas la notion de la mort...

L.S. Il n'y a que dans notre société européenne que la mort est vue de manière aussi tragique. Ailleurs, la mort peut aussi être vue comme une fête. Lily a une façon très saine de réagir face à la mort. Même sa pratique de la taxidermie est joyeuse, pas du tout morbide. Elle répond à ses angoisses par la joie de vivre.

Lily a aussi un rapport très simple avec les choses de l'amour...
F.B. Il lui arrive de coucher
« pour rendre service ». Elle affirme d'ailleurs que « si on a un corps, c'est pour s'en servir ». Ça peut se discuter, certes, mais elle a le mérite de ne pas s'embourber dans de vieilles convenances.

Ludivine Sagnier (Pieds nus sur les limaces)

Il y a une grande liberté de ton et de mouvement dans le film. Le tournage en vidéo a-t-il facilité les choses ?
F.B. Bien entendu. Mon parti pris était de filmer caméra à l'épaule, sans lumière, avec une équipe technique réduite au minimum. J'ai choisi la HD non pas parce que je ne peux pas tourner en 35mm ou autre, mais parce que je m'y refuse. J'ai besoin d'avoir la caméra avec moi, comme une caméra-stylo. La chef op en avait également une. Même si tout est écrit, j'ai besoin d'avoir l'impression de tourner un documentaire. Je n'aime pas trop fixer les choses avec les acteurs, le but est de les déstabiliser pour en obtenir le meilleur.

L.S. Souvent, avec Fabienne, c'était :
« tu commences là, ton objectif dans cette scène est le suivant ». Certaines scènes qui faisaient quatre lignes dans le scénario ont donné des plans-séquences de 22 minutes. Il y avait beaucoup d'improvisation dirigée.
F.B. C'est ce que j'appelle des scènes de feeling : elles ne sont pas fixées à l'écriture, car je sais que c'est sur le tournage que je dois aller trouver les intentions et les objectifs des personnages de manière spontanée. Je mets un point d'honneur à ne pas les préparer.


Vous êtes-vous appuyée sur des références pour tourner ce film ?
F.B. Pas vraiment. Étant donné que le film s'inspire de mon propre livre...

L.S. [la coupe] Tu avais quand même tes propres références, même si elles n'étaient pas cinématographiques... Raconte-leur.

F.B. En fait, avant de tourner, je remplis un énorme cahier où chaque page correspond à une séquence avec des cadrages, des couleurs, des attitudes, des positions, des matières. Le matin, quand je tourne, je n'ai plus qu'à m'y référer.

L.S. C'est une sorte de storyboard sensoriel. J'ai beaucoup aimé travailler comme ça : ce sont des indications ni psychologiques ni visuelles, mais ce sont des étapes non figées nous permettant d'avancer en confiance. C'est la première fois que je travaillais comme ça et c'était absolument génial.


Comment s'est passé le travail avec la chef op ?
F.B. Ça a démarré par une rencontre avec une femme, Nathalie Durand, qui aborde son métier de façon magnifique : elle n'impose pas la lumière qu'elle fait, mais se met toute entière au service d'un film. Ce n'est pas si fréquent. Elle a accepté que je prenne également une caméra et que je filme tout comme elle. Quand je l'ai rencontrée, je lui ai dit :
« je cherche un chef op qui ne fasse pas de lumière ». Je déteste la lumière. Elle a commencé par me regarder bizarrement, et puis elle a compris. Le vrai chef opérateur, c'était le soleil, et on choisissait nos heures de tournage en fonction de ce qu'on recherchait. C'est l'avantage de tourner dans peu de décors différents : si tout à coup la lumière devient belle, idéale, on peut remettre des choses à plus tard et aller tourner un autre plan à la place.
Pour les intérieurs, elle a travaillé de façon très discrète, en intégrant la lumière dans le décor. On a choisi ensemble les lampes idéales, les bonnes ampoules, et le tour était joué.


Pourquoi avoir choisi de travailler sur le scénario avec Pascal Arnold, excellent coauteur de Jean-Marc Barr notamment ?
F.B. Pascal est mon meilleur ami, on se connaît depuis qu'on est petits. Comme je n'aime travailler qu'avec les gens que je connais bien, je l'ai appelé à la rescousse après avoir écrit la deuxième version du script. On s'est beaucoup amusés. Contrairement à moi, il est très clair sur la façon de structurer un récit. C'était une belle collaboration.


Après Frankie, vous retrouviez Diane Kruger, devenue star en France et à Hollywood. N'avez-vous pas eu peur qu'elle ne colle plus à votre univers ?
F.B. Non, car je la vois régulièrement depuis que je la connais et je sais que Diane est toujours la même. On a beaucoup discuté du film, elle a lu plusieurs versions, on se parlait sans arrêt... Et puis j'aime emmener les gens là où ils ne vont pas. Diane a une carrière dont certaines facettes ne me parlent absolument pas, mais je ne m'arrête pas là : ce qui m'intéresse avant tout, c'est la Diane que je connais. Beaucoup de gens pensent qu'elle est une star glamour, froide...

L.S. [la coupe] ...alors qu'elle est très très chaude. (rires)


Le film a été présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en mai dernier. Quel est votre souvenir de cette expérience ?
F.B. C'était un rêve. Personne n'avait encore vu le film, le mixage était à peine terminé, c'était déjà décrocher la lune que d'être à Cannes... Alors recevoir un prix, c'était la consécration. Mais c'est surtout l'accueil qui m'a enchantée : on était plutôt satisfaits du film, mais comment être sûrs qu'il allait faire rire ou toucher les gens ? Sentir cette salle pleine qui réagissait au contact des personnages, puis assister à une standing ovation de dix minutes, on ne peut pas y être insensible. Je ne revivrai peut-être plus jamais ça de toute ma vie, mais ce n'est pas grave.


Pieds nus sur les limaces

Vous avez tourné Frankie sur 3 ans, avec une caméra et zéro budget. Quelle expérience en avez-vous tiré pour tourner Pieds nus sur les limaces ?
F.B. Aucune. On recommence toujours à zéro. C'est mon deuxième premier film. Disons qu'au lieu de faire un film à deux, j'ai fait un film à quinze. Ça change quand même beaucoup de choses.

L.S. Sauf que pour Diane et moi, c'était le tournage le plus dépouillé que nous avons vécu depuis des années. On se sentait tellement libres... On dormait réellement dans la maison du film, on mangeait dans la cuisine... J'ai même fait de la couture comme Lily. Le slip en peau du film c'est moi qui l'ai vraiment fait.


La bande originale colle idéalement aux envies de nature de Lily...
F.B. Il m'est arrivé une histoire incroyable. Un soir, dans un bar, on m'a présenté Michael Stevens, le compositeur des derniers films de Clint Eastwood, qui m'a demandé de lui montrer des images de mon film. J'ai d'abord refusé en lui faisant comprendre que nous n'avions pas les mêmes valeurs, en clair qu'il était trop cher pour moi. Mais il a tellement insisté que j'ai fini par céder, et il est venu s'installer devant le film avec ses instruments pour improviser des choses. Il a fini par s'installer dans la cave de la production, et il a fait sa musique tout seul, comme dans un petit atelier musical. Il a ensuite fait venir ses amis, dont un musicien néo-zélandais qui a apporté le côté années 70 de certaines séquences.

La musique de fin, c'est le norvégien Thomas Dybdahl, un type génial que je vais bientôt voir en concert à la Maroquinerie.


Imaginez-vous continuer à tourner avec des équipes réduites ou pensez-vous vous tourner vers autre chose ?
F.B. Je n'ai aucun plan de carrière. Chaque film a sa grammaire. Là, j'hésite actuellement entre deux sujets qui me plaisent bien. Je vais aller me balader. Partir toute seule, aller voir un peu du pays avec mon petit sac à dos. On verra ce qu'il en sort.



Pieds nus sur les limaces de Fabienne Berthaud. 1h48. Sortie : 01/12/2010. Lire la critique.

27 nov. 2010

MY JOY

Il se crée, dès le début de My joy, une intense fascination à l'égard de personnages dont on ne comprend pas forcément l'identité ou les motivations, mais chez qui se passe clairement une multitude de choses qui cohabitent, se télescopent, les rendent inquiets, fébriles ou graves. En compétition à Cannes, où il fut projeté peu avant le palmarès, le film de Sergey Loznitsa aurait pu connaître une toute autre destinée s'il avait été présenté au début de la quinzaine : c'est le genre d'œuvre qui nécessite une attention particulière et ne tolère pas l'assoupissement, la déconcentration, l'envie d'être ailleurs. Il faut s'y plonger corps et âme, en goûter chaque plan-séquence, en étudier chaque personnage pour en apprécier pleinement la saveur grave et drolatique, la tristesse laconique qui se dégage d'un titre totalement ironique.
Après un prologue énigmatique qui suit un homme bientôt balancé dans un trou pour y être enterré vivant, My joy reprend la main à la façon d'une comédie sociale roumaine, comme un segment non retenu des savoureux Contes de l'âge d'or chers à Cristian Mungiu. Un pauvre camionneur s'y retrouve bloqué par des flicards passablement arriérés, que seule la croupe d'une jolie dame également stoppée sur le bas-côté semble intéresser. D'une façon générale, Loznitsa nourrit peu d'estime pour ses semblables et pour l'ensemble de la société russe ; et sa misanthropie galopante et mal contenue se déverse délicieusement sur ce héros désabusé, consterné de devoir vivre encore et encore dans cet univers ubuesque. La suite n'a quasiment plus rien à voir : c'est une plongée de plus en plus noire dans les méandres d'un cerveau usé et totalement en perdition. La perte de repères du personnage principale est restituée avec brio par le cinéaste, qui s'adonne à un festival de digressions, de retours en arrières, de mises en abyme et de projections improbables, le tout dans un environnement visuel d'une beauté sans nom. La lumière est souvent blanche, mais jamais la noirceur ne quitte ce Georgy de malheur. Et Loznitsa, en bon spécialiste du documentaire (My joy est sa première fiction), fait le pari du sensoriel au lieu de plonger dans le narratif.
Il aurait pourtant pu aisément transformer son étrange postulat en polar façon Cormac McCarthy, monter de plusieurs crans le niveau de violence de ses personnages, appuyer davantage sur un humour noir qui lui tendait les bras. Mais Loznitsa est un vrai désabusé, pas un cynique de supermarché, et n'aime rien tant que faire patiner des situations qui auraient pourtant pu nous emmener très loin. Et c'est le surplace de ses protagonistes qui rend finalement le film assez grandiose, un peu comme si Beckett condamnait Vladimir et Estragon à attendre Godot pour le restant de leurs jours tout en leur faisant très clairement savoir qu'il ne viendra jamais parce qu'il n'existe pas. Mieux vaut ne pas être dépressif tendance suicidaire pour apprécier My joy, petit miracle indescriptible, contemplatif mais pas attentiste, qui fait de Loznitsa un cinéaste à suivre même s'il est hélas fort possible que son cinéma ne parvienne jamais à transcender un assez grand nombre de curieux.



My joy (Schastye Moe) de Sergey Loznitsa. 2h07. Sortie : 17/11/2010.

SAW 3D

Voilà, c'est fini. Saw devrait rester une heptalogie et c'est sans doute mieux ainsi. Les mois de novembre ne seront plus vraiment les mêmes sans l'irruption programmée d'une nouvelle aventure du Jigsaw et de ses disciples. Ayant très vite décliné après un premier épisode pas inintéressant, la saga sera pourtant restée un événement jusqu'à son terme : épisode interdit aux moins de 18 ans (Saw III), titre français ridicule (Saw VI), ce dernier volet en 3D... Tout aura été fait pour que cette franchise peu coûteuse (quelques rouages, des bidons de faux sang et la location de vieux entrepôts) continue à être rentable, même si les scores vertigineux du premier film sont désormais loin.
Quatrième réalisateur aux commandes après James Wan, Darren Lynn Bousman et David Hackl, Kevin Greutert aura donc eu la lourde tache de clore ces sept années de pièges machiavélico-crétins, de machinations démoniaco-incompréhensibles, de twists renversants mais nonsensiques... Et il faut bien avouer que Saw 3D est loin d'être le pire du lot. D'abord parce qu'il offre un regard assez lucide sur les années passées et ces films ressemblant à de vastes compilations des épisodes précédents sous prétexte de flashbacks explicatifs. Ensuite parce qu'il pointe du doigt le voyeurisme et la gratuité du matériau dont il est lui-même fait, proposant notamment une scène d'ouverture dans laquelle des quidams peuvent savourer le massacre qui est en train de se jouer devant leurs yeux, de l'autre côté d'une vitrine de grand magasin... Des spectateurs qui ne bougent pas le petit doigt pour aider les potentielle victimes, mais usent et abusent de leurs téléphones et appareils photographiques pour immortaliser leurs dernière minutes de vie. Ces crétins-là, c'est nous, et Saw 3D résonne à ce titre comme un ultime doigt d'honneur, un crachat dans la soupe légèrement déplacé mais ayant au moins le mérite de nous sortir de son petit train-train horrifique.
Toujours aussi mal filmé, toujours éclairé à la lampe de poche, le film compense en explorant des pistes moins ennuyeuses qu'à l'accoutumée. Il met notamment en lumière un personnage d'usurpateur complet, qui affirme être l'un des survivants des pièges du Jigsaw et fait son beurre en vendant des livres sur sa prétendue aventure. Tout se règlera évidemment avec des pièges rouillés dans des pièces crasseuses, mais l'idée est là : exploiter enfin l'aspect "mythique" de ce tueur moraliste qui fit trembler les États-Unis, tout comme Scream 3 utilisait par exemple un tournage de film consacré aux meurtres ayant eu lieu dans les films précédents.
Il faut évidemment un minimum de perversité et de sado-masochisme pour oser pénétrer une septième fois dans une salle obscure et y retrouver des personnages antipathiques, écrits avec les pieds et joués n'importe comment par des acteurs de troisième zone, avant de se noyer totalement dans une intrigue à laquelle on ne pige plus rien depuis bien longtemps (mais a-t-elle déjà tenu debout ?). C'est peut-être justement cette tentation de la nullité qui explique que certains spectateurs désoeuvrés soient toujours au rendez-vous, six ans après le film de James Wan, pour recevoir leur dose annuelle de déception consternée. Avec sa fin même pas tonitruante et son ultime révélation encore moins crédible que tout ce qui précède, Saw 3D n'échappe pas à la règle, et c'est peut-être parce que l'on sait que c'est la dernière fois que l'on se surprend à éprouver un peu de tendresse pour ce qui, reconnaissons-le tout de même, ressemble de près à de la merde.



Saw 3D de Kevin Greutert. 1h27. Sortie : 10/11/2010.

26 nov. 2010

[Concours] HOLIDAY : livres, affiches, BO de Julien Doré à gagner

Marquant pour Guillaume Nicloux un retour à un cinéma plus léger (mais toujours noir néanmoins), Holiday (critique disponible ici) est l'une des jolies surprises de ce mois de décembre. À l'occasion de la sortie du film le 8 décembre, MK2 et Le K me permettent de vous faire gagner quelques cadeaux.
Je vous propose donc 10 affiches du film, 4 livres Holiday écrits par le co-scénariste et auteur de polars Jean-Bernard Pouy, ainsi que 2 bandes originales composées par Julien Doré. Soit en tout 16 gagnants.


Pour participer, c'est extrêmement simple : jetez un oeil à ma critique et répondez à cette question très délicate : quelle note ai-je attribuée au film ? Envoyez-moi votre réponse par mail (concours@toujoursraison.com)... 9 gagnants seront tirés au sort parmi les bonnes réponses.
4 autres gagnants seront choisis parmi tous les utilisateurs de Twitter qui retweeteront ce message d'ici la fin du concours.
Enfin, 3 gagnants seront choisis parmi les fans de la page Facebook qui auront commenté le message annonçant le concours.
Vous avez jusqu'au mardi 7 décembre à 22h pour participer... et rien ne vous interdit de tenter votre chance par mail ET par Twitter ET par Facebook.

[Concours] ARMADILLO : gagnez danois

Sans nul doute, l'un des meilleurs documentaires de l'année se nomme Armadillo, brillante plongée au coeur d'un escadron de soldats danois envoyés en Afghanistan. À cette occasion, l'excellent distributeur DistribFilms (dont il faut suivre le Twitter) me permet de vous faire gagner tout plein de lots extrêmement coolos.
À savoir : 10 affichettes du film de Janus Metz, 10x2 places pour aller le découvrir en salles, ainsi que 5 mugs-mousquetons (oui, c'est un concept, mais c'est très chouette, comme vous pourrez vous en apercevoir ici). Soit en tout 25 gagnants.


Pour participer, c'est extrêmement simple : rendez-vous sur le site de DistribFilms et donnez-moi le titre de 2 des films de leur catalogue, déjà sortis ou à venir. Envoyez-moi les réponses par mail (concours@toujoursraison.com)... 15 gagnants seront tirés au sort parmi les bonnes réponses.
5 autres gagnants seront choisis parmi tous les utilisateurs de Twitter qui retweeteront ce message d'ici la fin du concours.
Enfin, 5 gagnants seront choisis parmi les fans de la page Facebook qui auront commenté le message annonçant le concours.
Vous avez jusqu'au jeudi 9 décembre à 22h pour participer... et rien ne vous interdit de tenter votre chance par mail ET par Twitter ET par Facebook.
Autre possibilité de gagner les mêmes lots sur le Filmosphère de l'ami Nico.

24 nov. 2010

PIEDS NUS SUR LES LIMACES

On ne sait pas trop si c'est vraiment le cas, mais Pieds nus sur les limaces ressemble à un film extrêmement personnel, comme une confession face caméra. La réalisatrice Fabienne Berthaud, qui adapte son propre roman, a-t-elle vraiment vécu des situations similaires ou tout cela n'est-il que fiction ? La question n'est pas fondamentale, mais le simple fait de se la poser prouve bien à quel point le film réussit à atteindre un degré d'intimité assez rare pour une fiction. C'est l'histoire assez simple de deux soeurs qui viennent de perdre leur mère et se retrouvent, au moins pour un temps, à cohabiter dans une bâtisse familiale située dans un petit village. Précision importante : Lily, la cadette, n'a pas toute sa tête, et vit son existence avec une fantaisie qui pourrait faire penser à une forme d'autisme. Et c'est justement le décalage avec sa soeur Clara qui est au centre du film : leur relation est pleine d'amour mais aussi de divergences sur la façon de concevoir la vie, le deuil, l'avenir. On n'est heureusement pas dans un Rain man à la française : Pieds nus sur les limaces lorgne davantage vers le cinéma de Christine Carrière (de Rosine à Darling) ou même vers le méconnu mais incroyable Box of moonlight de Tom DiCillo. La légèreté de Lily n'est pas un sujet en soi : c'est seulement une façon de montrer qu'il est possible de poser sur la vie d'autres regards, d'autres mots, quitte à perturber les bien pensants.
Le choix de Fabienne Berthaud d'employer Diane Kruger (déjà à l'affiche de son Frankie) et Ludivine Sagnier laissait craindre un excès de glamourisation qui aurait été fort malvenu dans un tel univers ; il n'en est heureusement pas question. Les deux actrices trouvent leurs plus beaux rôles depuis bien longtemps, voire même depuis le début de carrières déjà bien étoffées. Sagnier est particulièrement touchante, et c'est là l'une des grandes idées de Berthaud, qui exploite idéalement son côté femme-enfant là où tant d'autres réalisateurs ont tenté en vain d'en faire une femme fatale ou en tout cas une adulte avant l'heure. On croit à sa folie, on hésite entre pitié et agacement, on l'aime et on la plaint. La cinéaste pose sur le personnage de Lily un regard de grande sœur : on la sent attachée à son personnage mais relativement objective. Lorsque le personnage de Clara - clairement le double de la réalisatrice - n'en peut plus, lorsqu'elle rêve de commettre l'irréparable pour être enfin affranchie de son statut de tutrice malgré elle, cet épuisement est aussi palpable que communicatif. Même s'il ne crache pas sur les envolées poétiques et surtout bucoliques, Pieds nus sur les limaces fait preuve d'un réalisme parfois cruel mais jamais gratuit. La détresse de ses personnages nus saute littéralement à la gueule.
Pour autant, le film n'est pas un abîme de noirceur, et prodigue des moments de légèreté souvent éphémères mais absolument galvanisants. C'est là sa principale réussite, en dépit de quelques longueurs ou de séquences inutiles : il avance en équilibriste entre rire et larmes, semant quelques miettes de bonheur tout en laissant bien entrevoir que le point de rupture n'est jamais loin. Que le film ne soit pas dirigé autrement que par ce désir n'est que moyennement gênant, car l'absence d'un réel fil narratif ou la transparence de certains personnages secondaires est toujours contrebalancée par une mobilité permanente et imprévisible. Celle-ci se ressent autant dans l'écriture que dans la mise en scène, un peu hétérogène mais surtout résolument libre, comme ces personnages aux tempéraments tout à fait divergents mais qui parviennent pourtant à s'accepter et se comprendre. Bien qu'imparfaite, cette leçon de vie submerge et captive par sa sensibilité plus qu'à fleur de peau.


À suivre : entretien avec Fabienne Berthaud et Ludivine Sagnier.


Pieds nus sur les limaces de Fabienne Berthaud. 1h48. Sortie : 01/12/2010.

22 nov. 2010

UNSTOPPABLE

Après s'être un temps spécialisé dans les navets bourrés de filtres colorés, Tony Scott s'est lancé l'an dernier dans une nouvelle phase dédiée aux chemins de fer. On attend avec impatience son film sur les tramways, qui complètera idéalement une trilogie ayant débuté par L'attaque du métro 123 et se poursuivant avec cet Unstoppable assez bien vu car ayant recours à un personnage principal aussi inédit qu'incontrôlable : un train plein de phénol, lancé à toute allure, et sur lequel aucune tentative de négociation n'a de prise. On peut prédire un bel avenir à ce train numéro 777, qui éclipse sans mal l'inintéressant Denzel Washington, lequel n'a jamais eu la carrure pour jouer les héros de manière convaincante, mais semble avoir davantage de prédispositions pour s'épanouir en tant que faire-valoir.
Tony Scott semble pour une fois avoir conscience de la relative faiblesse de ses personnages, et surtout du fait que l'efficacité absolue passe par le refus d'insister trop lourdement sur leur psychologie ou leurs antécédents. Concrètement, hormis lorsqu'ils sont écrits avec finesse et nourrissent des ambitions légèrement différentes, les films d'action nous barbent en tentant de nous rendre sensibles aux existences d'anti-héros aux vies assez communes. En général, ce sont des pères divorcés ou de mauvais maris, qui parviendront à retrouver un peu de dignité ou à obtenir une seconde chance. C'est non seulement déjà vu (pour reprendre le titre d'un ancien film de Scott), mais absolument inutile. Disons qu'Unstoppable le fait suffisamment pour ne pas avoir l'air totalement crétin, mais pas assez pour ennuyer son monde. Le film n'est cependant pas exempt de pics d'idiotie : quand les protagonistes, à la moindre bonne nouvelle, applaudissent en déployant un large sourire, on a envie de les baffer en leur rappelant que, hé ho les mecs, un de leurs collègues vient de clamser dix minutes avant. Mais c'est apparemment le lot de tout film hollywoodien : une bonne dose d'auto-congratulation est apparemment indispensable afin de griser le spectateur et lui faire oublier les invraisemblances de l'ensemble.
Reste qu'Unstoppable est un spectacle bourré d'adrénaline, truffé de rebondissements satisfaisants et pour une fois pas gâché par le filmage d'un Tony Scott étonnamment assagi. On n'est pas encore chez Bergman, mais l'essentiel est qu'on ne sort pas du film avec 10 décibels en moins de chaque côté, ni avec le cervelet en bouillie. En fait, Unstoppable a le charme des films d'action des années 80, ceux qui se souciaient d'autre chose que de surenchère ou de postérité. C'est aussi là sa limite, puisque le film manque par exemple d'un véritable climax, un instant où l'affrontement entre les deux héros et cette fameuse bête humaine devient réellement haletant. Là, Pine & Washington (drôle de nom pour un duo) se contentent d'appliquer un plan certes audacieux mais justement trop planifié pour être transcendant. Les rouages de ce grand train sont un poil trop graissés, et les conséquences éventuelles d'un crash du terrible convoi ne sont pas assez explicitées pour foutre la frousse. Unstoppable n'est pas un grand huit : au mieux, c'est un tour de train fantôme, aussi charmant que suranné mais ne risquant pas de créer d'infarctus dans la salle.



Unstoppable de Tony Scott. 1h35. Sortie : 10/11/2010.

L'ÉTRANGER EN MOI

La grossesse : 9 mois de nausées, de douleurs, d'apaisement, de préparation... Puis que du bonheur ? Non, pas forcément, nous dit Emily Atef en pointant du doigt un sujet tabou : la dépression post-partum, due en partie au dérèglement hormonal créé par l'accouchement, mais aussi aux doutes fort légitimes qui régissent les premiers jours d'une vie de mère. Rebecca, l'héroïne de ce film allemand, est frappée sans prévenir par ce curieux mal qui la pousse à se détacher de ce bébé qui la dégoûte, l'effraie, l'exaspère. Et c'est sous l'angle du témoignage réaliste que la réalisatrice racontera par le menu l'enlisement progressif de cette trentenaire puis sa délicate rémission. L'étranger en moi assume pleinement sa vocation pédagogique, refusant tout net d'ajouter à son histoire principale des intrigues secondaires ou des personnages annexes. La force du sujet fait tout, faisant oublier la relative banalité de la mise en scène et du montage. Mais à condition de tolérer les oeuvres simples linéaires pour peu qu'elles véhiculent un message fort, il est tout à fait possible d'apprécier le film d'Emily Atef.
Incarnée par Susanne Wolff, Rebecca est bouleversante parce qu'elle semble découvrir en même temps que nous les symptômes de ce mal dont elle semble tout ignorer. Voir cette femme si heureuse d'être enceinte se muer en à peine deux secondes en un être austère et dépressif a de quoi chambouler n'importe quel spectateur, et a fortiori n'importe quel futur parent. Il suffit en effet qu'on pose son bébé juste né sur son ventre pour que les premiers signes apparaissent... Le premier message est clair : ce baby blues peut tomber sur n'importe qui, esprit robuste ou non. La description de cet enfoncement progressif dans un désintérêt profond à l'égard du bébé est édifiante : on y comprend alors les dangers d'une telle phase, au cours de laquelle une femme tout à fait équilibrée peu devenir un monstre irresponsable. Mais ce que n'oublie pas de montrer Emily Atef, principalement en deuxième partie de film, c'est que les proches ont alors un rôle primordial à jouer. Que le père du bébé décide illico presto de quitter Rebecca au lieu de tenter de l'aider relève ni plus ni moins de la non assistance à personne en danger. Que la belle-soeur de l'héroïne joue les généreuses mamans adoptives comme pour avoir enfin l'enfant qu'elle n'est sans doute pas près d'avoir elle-même est aussi flippant que dégueulasse. La guérison passe sans doute par l'amour et l'attention de la famille proche, mais Rebecca ne recueille ici qu'un profond mépris.
L'étranger en moi est cependant loin d'être un film purement plombant : on y montre également comment, grâce à des thérapeutes patients et attentifs, même une femme aussi atteinte que Rebecca peut se sortir de cette situation et finir par avoir de nouveau les cartes en main pour devenir une bonne mère. Le film s'acquitte de ces explications nécessaires sans sentimentalisme, préférant préserver une atmosphère réaliste et crédible de part en part du récit. S'il a tout à fait sa place sur un écran de cinéma en raison de l'excellence de son interprétation et de son rythme assez soutenu, le film a surtout des vertus éducatives et pourrait aisément être projeté à des femmes souffrant de ce mal et ayant besoin d'être déculpabilisées au lieu d'être systématiquement stigmatisées par des bien-pensants se donnant bonne conscience en les montrant du doigt. C'est ce qu'on appelle un film nécessaire, et ce n'est pas forcément péjoratif.



L'étranger en moi (Das Fremde in mir) d'Emily Atef. 1h39. Sortie : 17/11/2010.

21 nov. 2010

THE DINNER

Les fans de François Pignon risquent d'être sérieusement perdus devant le vrai-faux remake qu'est ce Dinner, réécriture en profondeur du fameux film tiré par Francis Veber de sa propre pièce. Le film de Jay Roach n'en conserve en fait qu'une poignée de personnages et ce fameux concept du « dîner de cons », réorchestrant l'ensemble et opérant surtout une série d'ajouts destinés à briser la mécanique théâtrale du matériau de base. Un exemple parmi tant d'autres : le fameux dîner finira par avoir lieu, alors qu'il n'était dans le film de Veber qu'une gigantesque illusion, une arlésienne simplement destinée à provoquer une rencontre entre deux personnages a priori pas faits pour se rencontrer. Et c'est justement parce qu'il joue pleinement la carte de la surenchère que The dinner est un remake assez agaçant doublé d'une comédie laborieuse.
La caractéristique la plus stupéfiante du film est sans doute l'échec de son duo d'acteurs principaux, aussi cuisant qu'imprévisible. Habitué à jouer les empêcheurs de tourner en rond, les princes du mauvais goût sans retenue, Paul Rudd est un clown blanc fort sinistre et piétine un rôle qui aurait mieux convenu à un acteur plus "classique". Mais surtout, Steve Carell se plante pour la première fois ou presque en rendant ce con plus agaçant que drôle. Le personnage est trop mielleux, trop gentiment bête pour susciter autre chose qu'une consternation non feinte. En clair, tout comme son acolyte, on n'en peut rapidement plus de ce type-là et de sa médiocrité permanente. Jacques Villeret, lui, avait su trouver le juste équilibre entre hilarité et compassion. Il reste heureusement une poignée de seconds rôles pour assurer la flottaison de l'ensemble, à commencer par un Zach Galifianakis toujours plus barbu. Lui incarne un con, un vrai, jusqu'auboutiste et exubérant, ce qu'aurait dû être le personnage de Carell.
La multiplicité des situations n'apporte pas grand chose, si ce n'est une impression d'épuisement en raison de l'hystérie d'une bonne partie des protagonistes. Pire que tout, la maîtresse psychopathe (incarnée par la bien nommée Lucy Punch) est une véritable harpie destructrice qui nous vrille les tympans et les nerfs à chaque apparition, dans une frénésie inutilement bruyante. Ce n'est plus du Francis Veber, c'est du Jean-Marie Poiré : Jay Roach finit par croire que l'humour se mesure en décibels. Étonnant de la part d'un réalisateur qui avait su trouver dans certains de ses films précédents (Mon beau-père et moi en tête) un vrai sens de la mécanique comique en jouant sur les silences, l'épure, la dimension gênante de certaines situations. Mais l'ensemble des excès du film finissent par créer un étrange paradoxe : bien qu'il développe plus en détail le fameux concept des fameux dîners, The dinner semble justement saccager un postulat qu'il aurait mieux fait de laisser en filigrane.





The dinner de Jay Roach. 1h44. Sortie : 10/11/2010.

20 nov. 2010

LA FAMILLE JONES

On se souvient de The Truman show et du personnage de Laura Linney, fausse épouse modèle présente à l'écran pour faire de la réclame dissimulée. Ceux qui se font appeler la famille Jones mais n'ont en réalité aucun lien de parenté sont chargés de pratiquer le même genre d'opérations publicitaires, à ceci près qu'il s'agit pour eux de vendre leur camelote de luxe non pas à des téléspectateurs, mais à des voisins pleins de fric et persuadés d'avoir à faire à une famille comme les autres mais en mieux. Postulat original que celui du film de Derrick Borte, qui pour son premier long est parvenu à réunir un casting extrêmement sexy. De plus en plus à la mode après s'être difficilement sorti des griffes de Fox Mulder, David Duchovny est une nouvelle fois parfait, gagnant peu à peu ses galons d'acteur polyvalent au fort potentiel grinçant. Il est en fait l'attraction première de cette Famille Jones pas tout à fait convaincante, qui peine à dérouler des thèmes pourtant offerts sur un plateau par le sujet.
Le film passe à côté d'un certain nombre de pistes élégamment subversives, ne faisant qu'effleurer des scènes qu'on aurait souhaité voir se prolonger. L'exemple le pus criant est le duel qui oppose les canons Demi Moore et Amber Heard, vraies-fausses mère et fille qui semblent toutes les deux assez sensibles au charmes du personnage de Duchovny. Voir une jeune femme et sa maman se quereller pour l'amour du père de famille aurait pu être extrêmement savoureux si Derrick Borte avait bien voulu faire perdurer ces tensions plus de cinq minutes. D'une façon générale, il peine à rendre les personnages plus passionnants que sympathiques car il n'a pour ainsi dire aucun enjeu à nous mettre sous la dent. L'adolescente préfère les hommes d'âge mûr ? Son frère est attiré par les garçons ? Oui, d'accord, mais jamais ces "caractéristiques" ne sont réellement employées afin de dynamiter les standards de la famille américaine.
Pourtant, il se passe fréquemment quelque chose à l'écran, notamment lorsque les Jones reçoivent leurs voisins afin de les pousser à la consommation sans en avoir l'air. Des dialogues souvent réussis et une certaine perfidie dans le traitement des rapports humains (envie, amertume) rendent l'ensemble relativement stimulant. En revanche, difficile de croire à ce système de commerce que Borte tente pourtant de rendre crédible en montrant des réunions-bilans au cours desquelles les personnages étudient leurs résultats chiffrés et l'explication de ceux-ci. Sur ce point, un film comme The Truman show restait dans le fantasme amusé au lieu de se plonger dans le monde peu fascinant des techniques de vente.
Et puis il y a cette sentimentalisation un peu forcée, qui pousse évidemment le couple vedette à avoir éventuellement envie de construire quelque chose d'un peu moins factice, avec à la clé mille tergiversations qui ne mèneront globalement nulle part. Sentiment renforcé par une fin pas trop mauvaise mais apparemment remontée à la hâte par rapport à celle proposée lors de la projection du film au festival de Deauville. Là, la conclusion diamétralement opposée n'avait pas plu aux festivaliers. La preuve que les personnages de La famille Jones manquent tellement d'épaisseur qu'on peut les retourner comme des crêpes sans trop se soucier d'une quelconque crédibilité dramatique.



La famille Jones (The Joneses) de Derrick Borte. 1h36. Sortie : 17/11/2010.

17 nov. 2010

MON BABY-SITTER

Quand Julianne Moore rentre chez elle le soir, elle trouve affalé sur son canapé un certain Bart Freundlich, son compagnon depuis une quinzaine d'années, et elle a honte. Pas parce que Bart est le prénom du gamin crétin des Simpson, mais parce que cet homme-là est devenu un réalisateur médiocre en dépit des promesses de son premier long, Back home (traduction pas très littérale de The myth of fingerprints). Depuis, hormis quelques apparitions derrière la caméra lors du tournage de Californication, Freundlich n'a fait que s'enfoncer de plus en plus profond au gré de comédies romantiques ou familiales d'une consternante banalité.
Oui mais voilà : pour le rôle principal de sa dernière pondaison, Bart Freundlich a choisi Catherine Zeta-Jones, bonnasse de jadis rapidement passée dans le clan des MILF sans histoires à la faveur d'un mariage surprise avec un vieux libidineux mais puant le sexe nommé Michael Douglas. C'est uniquement pour cette raison que l'on parle aujourd'hui de Mon baby-sitter, guimauve franchement ordinaire : le film n'est « intéressant » que par le positionnement de l'interprète par rapport à son personnage. Mademoiselle Zeta-Jones couche donc avec un type de 25 ans son aîné, et lui prépare des pancakes tous les matins tandis que monsieur se refait une santé à Hollywood. Dans le film, c'est le contraire : après avoir réalisé grâce à une vidéo d'anniversaire que son mari la trompait avec la première venue, la miss file avec ses gosses et finit par charmer un jeune type qui accepte de garder ses gosses pendant qu'elle tente de se trouver une indépendance professionnelle.
Bon, il faut vraiment avoir envie d'étudier à la loupe la carrière de l'actrice de High fidelity (titre évidemment choisi au hasard dans sa filmographie) pour trouver un quelconque relief à cette bluette franchement insignifiante, qui tente comme souvent de nous faire pleurer sur le sort de cette pauvre mère fraîchement célibataire. Dieu que sa vie est dure : la voilà contrainte de quitter un ennuyeux pavillon de banlieue pour aller s'installer dans un bel appartement de Manhattan. Oui, les gens riches ont le droit d'être malheureux ; oui, ils ont même le droit de devenir des héros de films ; mais par pitié, que les scénaristes arrêtent de tenter de nous apitoyer avec leurs problèmes de niveau de vie : cela tend à rendre plus qu'antipathique des personnages qui auraient pu se contenter de nous ennuyer mollement pendant une heure et demie. Zeta-Jones a beau ne pas avoir perdu son piquant d'antan (une époque il est vrai pas si éloignée), lui avoir collé dans les pattes le pâlichon Justin Bartha n'aide franchement pas.



Mon baby-sitter (The rebound) de Bart Freundlich. 1h37. Sortie : 17/11/2010.

15 nov. 2010

HARRY POTTER ET LES RELIQUES DE LA MORT - PARTIE I

C'était donc vrai : la sempiternelle stagnation dramatique de la franchise Harry Potter était justifiée par le besoin de faire lentement converger tous les personnages et tous les épisodes vers ce final que l'on peut déjà qualifier de mémorable alors qu'on n'en a encore vu que la moitié. Il faudra attendre jusqu'au mois de juillet pour en être pleinement sûr, mais ces Reliques de la mort constituent l'un des rares sommets de la saga, l'autre étant Harry Potter et le prisonnier d'Azkaban, troisième volet visuellement ébouriffant et transition idéale entre les gamineries columbusiennes et la noirceur parfois mal contrôlée de la suite. Et justement : c'est parce qu'il a enfin laissé derrière lui les sous-intrigues longuettes et transformé les flirts d'ados en futures grandes histoires d'amour que HP7 parvient enfin à toucher au coeur et au foie. Il a fallu attendre l'avant-dernier volet pour que la noirceur de l'ensemble explose et ravage tout sur son passage. Tout comme le roman de JK Rowling, le scénario de Steve Kloves remise une partie des personnages secondaires au placard pour se focaliser sur le combat ultime opposant le sorcier à lunettes à lord Voldemort, vilain monsieur à tête de serpent. Les fans de blockbusters grandiloquents en souffriront peut-être : cette première partie du diptyque final est avant tout faite d'introspection et de désillusions. Reprochait-on à Rocky Balboa de passer trois quarts du film de John G. Avildsen à s'entraîner et à pleurnicher sur son sort en tentant de draguer Adrian ? Non. Mieux, on en redemandait, touché par la poésie pathétique se dégageant du personnage.
Harry est le Rocky du vingt-et-unième siècle, héros sans envergure et un rien tête à claques qui finira, on s'en doute, par devenir le porte-drapeau de toute une génération. C'est à la fin d'une métamorphose que l'on assiste ici. À la fin d'un cycle aussi. Si Harry Potter et les reliques de la mort est aussi réussi, c'est parce qu'il s'épanouit dans une mélancolie épaisse et inextricable que les films précédents ne parvenaient à restituer que par bribes. Ici, malgré de rares longueurs, l'ensemble est d'une homogénéité inédite. Il y a de quoi en sortir lessivé, broyé, plombé par la tournure prise par les événements et par la funeste destinée de certains des protagonistes. Le tout dans une surprenante atmosphère de dénuement. La partie centrale au cours de laquelle Harry et Hermione - et Ron, aussi, un peu - se retirent en ermites pour favoriser réflexion et méditation est un miracle assez inattendu dans la franchise : rarement film hollywoodien aura à ce point osé s'octroyer de longues pauses pour permettre à ses héros de prendre tout le temps nécessaire. Ce retour aux sources, loin de l'harassant foisonnement de Poudlard, est d'une beauté absolue.
Il y avait pourtant de quoi frémir en guettant, lors des premières minutes, quelques traces de surenchère visuelle clairement dues au projet initial de la Warner de projeter le film en 3D. Mais ces craintes sont dissipées avant même d'avoir pu se développer : le conciliabule de Voldemort - Ralph Fiennes est impec - annonce rapidement la couleur en promettant de favoriser le fond à la forme. Voilà un film politique, tragique, sur la résistance face à l'oppression et à la répression, où les ados n'ont pas de banderoles ni de crécelles mais disposent de baguettes magiques, ce qui est certes beaucoup plus pratique. David Yates s'efface progressivement derrière son sujet et c'est tant mieux : s'il n'est pas manchot, le réalisateur n'est pas non plus le foudre de guerre le plus impressionnant de son époque, ce que ne manquent pas de confirmer quelques plans maladroits semés çà et là. Mais ces petites gaucheries restent sans conséquence, notamment parce qu'à défaut d'être un grand cinéaste, Yates est un incroyable architecte : plus discret et certes moins visionnaire que le Christopher Nolan d'Inception, il est finalement bien plus émouvant dans sa façon de triturer l'espace et de donner du sens aux différents lieux où Harry et ses camarades sont emmenés par le récit. La direction artistique restitue idéalement le potentiel anxiogène de certaines situations. Certains décors sont des impasses. Certains destins aussi. Ce début de la fin est un moment de cinéma étonnamment puissant, une inratable épopée tragique, et les 8 mois qui nous séparent de sa conclusion définitive vont être sacrément longs.



Harry Potter et les reliques de la mort - Partie I (Harry Potter and the deathly hallows) de David Yates. 2h25. Sortie : 24/11/2010.

12 nov. 2010

« Quand quelqu'un bouge, les immobiles disent qu'il fuit » (Jacques Brel)

Voilà une douzaine d'années que j'écume les salles de cinéma, sept environ que je traîne sur la toile afin de donner mon avis sur les films vus, cinq ans et demi que j'ai ouvert ce blog afin de garder une trace de ces innombrables heures passées dans les salles obscures. Certains ont admiré mon inlassable boulimie, d'autres ont fréquemment levé les yeux au ciel pour railler ma frénésie cinéphagique, qui me poussait à aller voir des bidules comme Arthur et les minimoys ou Les vacances de Mr. Bean. Par curiosité, souvent. Et par envie de remplir mon blog, certes.
J'ai toujours su que cette période ne durerait pas éternellement, que sa fin coïnciderait avec le début d'autre chose. Qu'un jour je verrais moins de films et qu'il me faudrait sélectionner davantage mes sorties. Que ça ferait bizarre de ne plus être celui-qui-a-vu-les-dix-sorties-de-la-semaine, mais que d'autres feraient ça très bien à ma place. Mes critiques ne sont pas indispensables ; il y a sur Internet et ailleurs (mais surtout sur Internet) des gens plus cultivés, plus incisifs, plus intelligents que moi, qui continueront à avoir le temps de voir plein de films et d'en dire du bien, du mal, du passionnant.
Il me faut désormais plus de temps pour moi, pour la femme que j'aime et pour ma future fille. Loin de moi l'idée de sonner la fin de ce blog, mais j'ambitionne désormais de ne plus faire dans la quantité, mais de tenter éventuellement de faire dans la qualité. Nous verrons bien.
Le blog orange n'est pas mort ; il va simplement ralentir son rythme et évoluer peu à peu vers quelque chose de sans doute plus personnel. Avec des tentatives d'écriture sortant du carcan critique (ce que l'immense Benjamin fait brillamment sur Playlist society) et d'autres choses qui me viendront au fur et à mesure.
J'ai toujours envie d'écrire, mais différemment. J'envisage de participer à des sites collaboratifs, comme Megaconnard, Voldemag ou autres (toute proposition sera étudiée avec grand plaisir). De tenter aussi ma chance dans la presse papier (j'ai quelques pistes, mais c'est compliqué). Et de ne plus parler que de films. C'est pourquoi (entre autres) s'est ouvert ce mercredi un blog consacré à ma future fille. Je vous laisse d'ailleurs découvrir son premier billet.
Ce billet est sans doute un peu trop solennel ; pour reprendre une expression chère aux candidats de télé-réalité, tout ça n'est « que du bonheur ». La vie ne serait pas aussi belle si elle ne se résumait qu'à un blog orange (pouah) et des séances de cinéma s'enchaînant les unes après les autres.
Je vous embrasse, mes agneaux.

11 nov. 2010

L'HOMME QUI VOULAIT VIVRE SA VIE

Plus qu'une adaptation de Douglas Kennedy, L'homme qui voulait vivre sa vie est un remake : celui de Deux jours à tuer, sombre daube de Jean Becker dans laquelle Albert Dupontel disait crotte à ses proches pour aller vivre sa vie, la vraie, au pays des poissons qu'on pèche et des vérités qu'on énonce. Légèrement moins stupide, ou assénant en tout cas son message de façon légèrement moins lourde, le film d'Éric Lartigau a néanmoins les mêmes aspirations : montrer que nous menons des vies de cons, que l'argent c'est caca, et que la vraie vie est ailleurs, à un endroit où les gens savent s'écouter, boire des canons, se taper dans le dos et dire zut au système. Paul Exben, le héros, est un avocat pété de thunes mais qui ne sait pas aimer sa femme et ses enfants, et qu'un évènement inattendu va pousser à larguer les amarres, laissant sa famille en France pour aller "tenter sa chance" ailleurs. L'homme qui voulait vivre sa vie ne manquera pas de plaire à tous ceux qui ont imaginé un jour qu'acheter un appareil photo Reflex à la Fnac ne serait que la première étape d'un vaste changement de vie, avec au programme démission, gros largage d'amarres, puis voyage solitaire et introspectif afin de devenir le grand artiste qui sommeille en chacun de nous. L'ensemble est d'une immense malhonnêteté, un peu comme tous ces films sur le rêve américain, qui brodent sur le thème du "quand on veut, on peut". Balivernes.
Comme toujours dans ce genre de film, la quête du personnage principal est favorisée par l'aisance de sa situation financière, qui lui permet de financer ses rêves sans compter, de sortir une liasse de billets dès qu'un obstacle se présente, de laisser les siens derrière lui sans culpabiliser puisqu'ils disposent d'une grande baraque confortable et d'un compte bancaire à au mois 6 chiffres. Cracher sur l'omniprésence du pognon mais s'en servir de façon aussi systématique, comme si c'était le lot de chacun d'entre nous, a quelque chose de foncièrement gerbant. Non, ce Paul Exben n'est pas un homme ordinaire, malgré ce que Kennedy et Lartigau voudraient nous faire croire : L'homme qui voulait vivre sa vie n'est en rien une ode au dénuement et au voyage intérieur. C'est un fantasme de petit bourgeois cherchant à se déculpabiliser. De plus, cet homme ne veut pas vivre sa vie, contrairement à ce que laisse entendre le titre : il y est contraint par un rebondissement éculé et bien pratique, figurant sans doute au chapitre 1 de Comment se sortir d'une impasse quand on est un auteur sans souffle. De fait, il est absolument impossible de s'attacher à celui qu'on voudrait nous faire passer pour un héros, pas aidé il est vrai par un Romain Duris ayant un peu trop conscience d'être devenu un acteur qui compte.
Le jeu de Duris est de plus en plus focalisé sur ses sourcils, qu'il fronce à loisir dès que la vie lui fait des misères. Intéressant jadis, il finit par devenir sacrément ennuyeux à force d'interpréter toujours de la même façon des personnages qui, globalement, se ressemblent tous depuis L'auberge espagnole : des hommes qui auraient voulu vivre une vie libre et fulgurante mais se sont enfoncés dans un certain confort jusqu'à oublier leurs convictions d'antan. Alors bon, oui, pourquoi pas, mais pas sur dix films de suite. Finalement, Duris ressemble beaucoup à ses personnages : il s'est peu à peu laissé enfermer dans des conventions et se plaît désormais à reproduire, film après film, les mêmes schémas ennuyeux. Il n'aide pas le film à se sortir des tristes ornières dans lesquelles il s'enfonce de plus en plus jusqu'à une dernière demi-heure peut-être plus affligeante que le reste, tourbillon dramatique en toc qui remet quelques couches de son consternant message avant de transformer son personnage principal en héros absolu, qui rachète miraculeusement ses fautes passées à la faveur d'un acte de bravoure balancé en fin de script de façon fort opportune. Il est bien triste de constater qu'autant de spectateurs ont déjà été bernés par ce que l'on ne peut même pas qualifier d'arnaque, puisque même ses auteurs ont l'air absolument convaincus de la beauté absolue du message qu'ils ont tenté de faire passer.



L'homme qui voulait vivre sa vie d'Éric Lartigau. 1h55. Sortie : 03/11/2010.

10 nov. 2010

RUBBER

Son premier film s'appelait Nonfilm. Le fait que Quentin Dupieux mette en exergue du troisième un concept nommé no reason est donc d'une logique imparable. Pourquoi E.T. est marron, pourquoi les héros de Massacre à la tronçonneuse ne vont jamais aux toilettes... Fraîchement sorti du coffre d'une automobile dont le conducteur a consciencieusement renversé des chaises placées çà et là dans le désert, un flic tout droit sorti de CHIPS explique et détaille ce principe dans ce qui aurait pu être un court-métrage génial mais ne constitue pour Dupieux qu'un point de départ à une histoire aussi fantaisiste et nonsensique, livrée avec son public et son auto-critique. Film concept s'il en est, Rubber ne rime à rien, mais assume sa puissante vacuité avec un aplomb impressionnant. Au-delà de cette histoire d'un pneu tueur, qui fait exploser ceux qu'il croise façon Scanners, c'est dans un délire beaucoup plus global qu'il nous emmène. Le tout totalement placé, justement, sous le signe du no reason.
L'heureuse idée de cet artiste polyvalent et branché, c'est de ne pas avoir fait tourner l'intégralité de son long-métrage autour de ce seul pneumatique. La première séquence dans laquelle il apparaît, intrigante mais répétitive, laisse imaginer le degré de pénibilité qu'il aurait rapidement atteint s'il avait été régi par cette seule idée. Rubber dépasse qui plus est le statut d'objet insolite, renfermant plus de richesses qu'il n'y paraît. La mise en abyme qu'il déploie est aussi stimulante que dérangeante : Dupieux y montre une poignée de spectateurs curieux, observant l'action à l'aide de paires de jumelles depuis le fameux désert où était apparu le policier. Façon singulière et retorse de nous offrir un film-miroir où le spectateur est un protagoniste à part entière. Personne n'en sort grandi : ni les consommateurs venus bouffer de l'image choc comme ils mangeraient du pop corn — ou de la dinde ? —, ni les spectateurs exigeants, critiques inflexibles du théâtre se jouant devant eux, quitte à devenir de sacrés casse-bonbons incapables de profiter réellement de ce qui leur est offert. M. Night Shyamalan ou Brad Bird avaient sérieusement foiré leurs personnages de critiques, qu'ils soient spécialisés en cinéma ou en gastronomie ; sous ses airs de petits malins, Dupieux s'en sort mille fois mieux grâce à cette pirouette métaphorique bien vue.
Plus intéressant encore : arrive l'instant où l'un des personnages du film dans le film — ou du film tout court — manifeste sa conscience de n'être qu'un pantin de cinéma et décide de s'arrêter de faire semblant, persuadé que plus aucun spectateur n'est là pour l'observer. Là, le film se fait plus vertigineux encore, s'interrogeant sur la condition d'existence des oeuvres d'art : ont-elles absolument besoin d'avoir des spectateurs pour être ? Dupieux répond par l'affirmative et se montre ainsi beaucoup plus modeste qu'il n'y paraît. Un profil bas extrêmement bien vu, qui permet de contredire ceux qui lui reprocheront son excès de sophistication, sa photographie quatre étoiles, son américanisme forcé, sa bande originale entre Mr. Oizo et Justice. Rubber est un film de très grande classe, et on comprend que cela puisse agacer.
Et le pneu dans tout ça ? Honnêtement, on s'en fout. Et Dupieux aussi, en tout cas en partie : la conclusion laconique qu'il offre à son film montre à quel point ce type est conscient du statut de son postulat et de son personnage, superficiels et interchangeables. La grande force de Rubber est justement de parvenir à recycler avec brio un pitch de série Z pour le transformer en un film aussi dense que possible, plein de niveaux de lectures et de réinterprétations possibles. Avec en plus le cul de Roxane Mesquida, icone plus qu'actrice, pour couronner le tout. Dupieux est un sacré artiste, adepte des slaloms improbables, toujours à la lisière de l'agacement, mais pas à moitié dans le génie.



Rubber de Quentin Dupieux. 1h25. Sortie : 10/11/2010.

[Concours] 2000 critiques | les lauréats






Les lauréats
La solution du jeu n°13 était : Harvey Milk. Bravo à Kevin C. de Thiais, qui participe au tirage au sort final.

Justement, après un tirage au sort orchestré par Rob le chat, mon huissier de justice maison, voici la liste des lauréats et des Blu-ray remportés par chacun :

6 Blu-ray (Mulholland Drive, Le troisième homme, Delicatessen, Le cercle rouge, Le pianiste, Le lauréat) : 
Jérémy C. (Rennes)

Blu-ray Mulholland Drive :
Julien Z. (Paris)
Antoine H. (Compiègne)

Blu-ray Le troisième homme :
Vincent M. (Saint Arnoult en Yvelines)
Jean-Michel S. (Pierrefitte)

Blu-ray Delicatessen :
Jonathan C. (Saint Gildas des Bois)
Wassana S. (Cholet)

Blu-ray Le cercle rouge :
Mathieu H. (Nantes)
Jacob K. (Le Pecq sur Seine)

Blu-ray Le pianiste :
Kevin C. (Thiais)
Fanny B. (Paris)

Blu-ray Le lauréat :
Dominique M. (Gallardon)
Fabian G. (Nantes)


Merci encore à StudioCanal, et particulièrement à Nadège, pour ces chouettes dotations. Et à bientôt pour, peut-être, le concours des 5.000 critiques ?

9 nov. 2010

COMMISSARIAT

Commissariat pourrait se passer n'importe où, mais c'est à Elbeuf que les réalisateurs Ilan Klipper et Virgil Vernier ont choisi de poser leurs caméras pendant 3 mois, le temps d'observer le quotidien de quelques flics. L'objectif n'étant ni de dresser un vaste procès de la police française, ni de lui donner une nouvelle crédibilité. Voilà un film qui capte simplement l'air du temps, n'affiche apparemment aucune ambition politique, et n'entend pas constituer un énième pavé dans la mare à destination du président en place. Référence évidente du duo de réalisateurs : Raymond Depardon et sa façon d'inscrire ses observations dans la durée pour montrer sans chercher à démontrer. On suivra tour à tour un semi-SDF remonté contre ceux qui l'embêtent, une jeune femme portant plainte pour viol quelques mois après une fausse déclaration, un alcoolique demandant de l'aide... À cela s'ajoutent quelques tours en fourgon afin de recueillir à chaud les états d'âme de quelques jeunes policiers.
La force et la limite du film de Klipper et Vernier réside dans son grand dénuement. Le dispositif nous permet d'observer une France sans fard, loin de Charles Villeneuve et David Pujadas, loin aussi de la vision poujadiste consistant à faire de tout ce qui porte un uniforme un connard sur pattes. Mais les cadrages très approximatifs et un excès d'anti-psychologie risquent par endroits de tirer le film vers une certaine banalité. Ce que Depardon a toujours su éviter, y compris dans des films comme 10ème chambre : chez le maître, l'image est simple mais raffinée, la caméra toujours pointée là où il faut, et le portrait présent en filigrane mais présent quand même. Alors que Commissariat a ce petit côté "succession de tranches de vie", sans apport supplémentaire, qui l'empêche de survivre au-delà de la projection.
Il y a pourtant de quoi s'interroger ou s'amuser devant ce défilé d'énergumènes. Et une première conclusion s'impose : l'engagement policier est un sacerdoce. Ce n'est même plus de patience dont il est question : les agents doivent faire preuve d'une zenitude à toute épreuve et d'un moral en acier trempé s'ils veulent venir à bout de chacune de leurs journées de travail. De longs interrogatoires avec des individus bornés, dont les rapports sont tapés en direct avec les deux index. Des bras de fer sans queue ni tête pour tenter de résoudre des problèmes rendus insolubles par la bêtise de leurs protagonistes. On ressent la dimension sociale du métier de flic, qui doit à la fois confesser, rassurer, encourager, réconforter... puis parfois menacer, lorsque cela est absolument nécessaire. Les rôles sont multiples, les personnalités aussi. Ces policiers-là sont des gens comme les autres, avec leurs excès, leurs contradictions, leurs moments de faiblesse. Il y a de quoi être agacé et amusé par les conversations consternantes de deux fliquettes se demandant pourquoi elles sont toujours célibataires (on a bien une idée). Tout comme on peut trouver touchante l'émotion de cette policière qui vient de contribuer à sauver un gamin des flammes qui ont avalé sa maison. En évitant le côté catalogue de ces films cherchant un peu trop à être exhaustifs, Commissariatparvient néanmoins à toucher une forme d'universalité.
Derrière ces généralités se dessine tout de même une tendance forte, qu'on imagine assez révélatrice du mode de pensée régissant notre société : pour cette France d'en bas, dont certains spécimens hardcore viennent s'exposer devant nous, la femme semble devoir rester une sorte de sous-espèce. Exploitées, terrorisées, traitées comme des putes, considérées comme des êtres indignes de confiance, celles du film souffrent d'être ainsi infériorisées. La situation la plus édifiante de ce Commissariat est peut-être celle où, au cours d'un dialogue finalement assez anodin entre un fonctionnaire de police et une femme instable, cette dernière finit par lâche qu'elle n'aime pas parler à des femmes parce qu'elle les méprise. Qu'un propos aussi stupidement global sorte de la bouche même d'une dame montre bien à quel point notre société arriérée a encore du travail à fournir pour que les mentalités évoluent à tous les niveaux. L'air de rien, Commissariat ouvre quelques pistes de réflexion et prouve ainsi qu'il est loin d'être un film anodin.



Commissariat d'Ilan Klipper & Virgil Vernier. 1h24. Sortie : 10/11/2010.

8 nov. 2010

[Concours] 2000 critiques | Jeu n°13/13





Jeu n°13
Un acteur figure à la fois dans ce film-ci et ce film-. Un autre acteur figure à la fois dans ce film-ci et ce film-. Quel est le titre du film dont ils partagent l'affiche ?
Envoyez votre réponse et votre adresse postale à concours@toujoursraison.com avant ce soir minuit. Le gagnant du jour sera tiré au sort parmi les bonnes réponses. Il participera au tirage au sort final pour gagner soit un des 12 Blu-ray mis en jeu, soit le pack de 6 Blu-ray offert au grand gagnant.


La solution du jeu n°12 était : Nue propriété. Bravo à Fabian G. de Nantes, qui participera au tirage au sort final.

7 nov. 2010

Tu verras des films, ma fille | #10 | THE MASK

Ami lecteur, après avoir peint la chambre de ma fille en vert, j'avais envie de poursuivre cette série en te parlant d'un héros ton sur ton.

« Tu vois, Junior, j'ai envie que tu ne grandisses pas, que tu restes mon petit bébé pour longtemps encore, mais ne nous voilons pas la face : tu finiras par grandir, devenir une ado insupportable puis te muer en une adulte que j'espère responsable et épanouie. Ce sera l'occasion pour toi de te retourner sur tes années passées et de te remémorer ton enfance et les madeleines qui s'y rattachent. Parmi ces souvenirs épars, j'imagine qu'il y aura quelques films ayant particulièrement marqué ton existence. Tu en parleras avec émotion, évoquant des souvenirs plus ou moins nets, plus ou moins précis, liés directement à ces films ou aux conditions dans lesquelles tu les auras vus et éventuellement rere(...)vus. L'évocation de ces pépites fera briller tes pupilles et te donnera envie de régresser pour un temps en regardant, juste pour le souvenir, l'une ou l'autre de ces oeuvres immortelles. Mais crois-en mon expérience, ma chérie : je ne te recommande absolument pas de concrétiser tes envies de soirées nostalgie. Il n'y a rien de plus terrible que de réaliser que les films chéris jadis ont pris un terrible coup de vieux.

Quand j'étais petit, ton grand-père paternel nous a emmenés, mon frère et moi, voir The mask au cinéma. Cela était prévu depuis des semaines, et j'étais absolument fou de désir pour ce film dont j'aurais regardé la bande-annonce en boucle si j'avais disposé à l'époque d'un ordinateur équipé d'Internet ou bien, n'en demandons pas trop, d'un lecteur de CD-Rom destiné à recueillir les précieuses galettes qu'édita en son temps le mensuel CinéLive, magazine de cinéma médiocre mais offrant chaque mois quelques trailers sur disque - mais je m'égare, puisque ce magazine n'avait même pas encore vu le jour à l'époque. À la place, je m'appliquais à recopier avec la plus grande patience l'affiche du film de Chuck Russell, et même à en concevoir de nouvelles - oui, à l'époque je me pensais artiste. Le tout avec de jolis feutres me permettant de juxtaposer des couleurs chatoyantes et harmonieuses, parmi lesquelles ce fameux vert que j'ai usé plus rapidement que les autres. Qu'est-ce que j'avais hâte de voir ce film, d'en goûter les effets visuels et les dialogues délirants, et d'en découvrir l'acteur principal, un nommé Jim Carrey, que personne ne connaissait encore puisque même Ace Ventura, détective chiens et chats, pourtant tourné avant, n'étais pas sorti en France.

Je ne fus pas déçu par le spectacle proposé. Quel plaisir de film, quelle inventivité, quel régal de subversion pour enfants... Et ce Jim Carrey, quel monstre... Et cette Cameron Diaz, quel canon... Euh, ah non en fait : si miss Diaz pouvait encore à l'époque passer pour un top model, je n'avais de toute façon pas l'âge ou en tout cas pas la vivacité pour être ému par une plastique féminine, aussi avenante soit-elle. Mais bref, quel pied, ce Mask, qui suscita chez moi deux attentes : premièrement, je guettais fébrilement l'arrivée de la VHS dans mon supermarché favori ; deuxièmement, je priais aussi fort que possible pour que Russell et Carrey nous offrent un jour une suite. Cette dernière demande fut à moitié exaucée de longues années plus tard, mais je pense que j'aurais mieux fait de me casser une jambe plutôt que de découvrir l'horrible Fils du Mask, où Jamie Kennedy - le petit rigolo de Scream - remplaçait Carrey sans jamais lui arriver à la cheville.






La VHS, elle, finit par arriver, et son acquisition marqua pour mes parents le début d'un long calvaire : pas un mois sans un visionnage pour mon frère et moi, avides de répliques aussi tordantes que « l'orange, c'est la santé », « splendide » ou « et pour toi, ma chérie, ma spécialité : la sulfateuse ». Hilarant non ? Non. Bon. Et bien justement, Junior, voilà où je voulais en venir : non, The mask n'était pas si drôle que cela. Et non, ses effets spéciaux n'étaient pas parfaits non plus. Le genre de constat que l'on ne peut hélas effectuer qu'après avoir tenté de revoir, après quelques années de sevrage, le film en question. Je peux t'assurer que mon envie nostalgique de renouer une énième fois avec mon héros verdâtre favori fut sanctionnée par une terrible prise de conscience : pour la première fois de ma vie, je me suis rendu compte que j'avais vieilli, que mes plaisirs d'antan n'étaient plus les mêmes, et que des milliers de films et de jours avaient coulé sous les ponts. Ça n'a l'air de rien, mais s'est alors opéré une sorte de divorce d'avec l'enfant que j'avais été un temps mais que je ne comprenais plus désormais. Je t'assure que c'est un constat terrible.

Je vais te dire un truc, Junior : les souvenirs d'enfance, principalement ceux liés à l'art, feraient mieux de rester des souvenirs. Ils nous aident à devenir qui nous sommes, à nous construire, mais mieux vaut ne pas trop aller farfouiller de ce côté-là. C'est prendre le risque d'aller au devant de grandes déconvenues. J'éprouve un mépris certain, ou en tout cas de la pitié, pour ces trentenaires aimant se rendre dans les spectacles de Chantal Goya ou de Dorothée afin d'y donner libre cours, et au premier degré, à leurs pulsions nostalgiques. Ou alors je les admire. Je ne sais plus. Peut-être qu'en fait j'admire en partie leur propension à être restés des enfants et à s'émerveiller encore et toujours des mêmes choses. J'avoue ne plus parvenir à me marrer devant Jim Carrey pissant du jus d'orange par tous les trous ou sortant de ses poches des objets improbables et surdimensionnés, comme dans un Tex Avery sous acide. Et ça m'attriste un peu. En revanche, je continue à me gausser comme un beau diable devant le même Carrey enflammant ses pets ou se gelant la langue sur un poteau de télésiège dans Dumb and dumber. Peut-être parce qu'à défaut d'être resté un mioche, je suis aujourd'hui encore un adolescent attardé. Et je crois que ça n'est pas près de s'arrêter. »


The mask de Chuck Russell. 1h40. Sortie : 26/10/1994.

[Concours] 2000 critiques | Jeu n°12/13






Jeu n°12
Un acteur figure à la fois dans ce film-ci et ce film-. Une actrice figure à la fois dans ce film-ci et ce film-. Quel est le titre du film dont ils partagent l'affiche ?
Envoyez votre réponse et votre adresse postale à concours@toujoursraison.com avant ce soir minuit. Le gagnant du jour sera tiré au sort parmi les bonnes réponses. Il participera au tirage au sort final pour gagner soit un des 12 Blu-ray mis en jeu, soit le pack de 6 Blu-ray offert au grand gagnant.


La solution du jeu n°11 était : Gardiens de l'ordre. Bravo à Jonathan C. de Saint Gildas des Bois, qui participera au tirage au sort final.
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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