30 sept. 2010

THE CAT, THE REVEREND AND THE SLAVE

Gilles Marchand s'est récemment cassé les dents sur les mondes virtuels, leurs dangers et leurs mystères avec un Autre monde pas assez vénéneux ou documenté pour convaincre. D'autres ont également buté sur ce genre de phénomène, dont les possibilités infinies semblent constituer un frein à la créativité des cinéastes. Quoi de mieux finalement qu'un documentaire pour donner enfin à voir une part de vérité sur ces univers étranges et fascinants, dont Second Life est sans doute le représentant le plus célèbre ? Avec The cat, the reverend and the slave, Alain Della Negra et Kaori Kinoshita n'entendent pas pour autant livrer le doc ultime sur le sujet, refusant de l'embrasse dans sa globalité pour se concentrer davantage sur une poignée d'accros, que l'on qualifierait bien d'illuminés si tout le monde s'accordait là-dessus. Exutoire vital ou drogue virtuelle pour ânes bâtés ? La question est posée, et le film se garde bien de répondre même s'il opte délibérément pour une vision amusée de ces gens dont la vraie vie semble être celle qu'ils mènent par ordinateur interposé.
Un pasteur et sa femme venus apporter la bonne parole dans un monde ravagé par les perversions sexuelles ; un couple s'étant rencontré dans Second life et vivant une vie virtuelle aussi médiocre que dans la réalité ; un homme persuadé d'être un chat, qui rencontre d'autres « animaux » que lui sur le toile afin d'organiser ensuite des soirées à thèmes ; un type contrôlant depuis sa petite chambre une poignée d'esclaves sexuels qu'il n'a jamais rencontrés « pour de vrai »... Tels sont les hurluberlus au centre de The cat, the reverend and the slave, croqués avec un mélange de tendresse et d'amusement par deux réalisateurs qu'on pourrait croire influencés par l'école Strip-tease. Le programme belge culte regorge en effet de portraits parfois très ou trop concis de personnes qu'on n'imaginerait pas croiser au coin de sa rue, mais qui existent pourtant pour de bon et brillent par l'originalité de leur personnalité et de leurs réflexions.
Clairement, l'approche sociologique du film est assez limitée, peut-être parce qu'il reste plutôt en surface au lieu de tenter d'entrer dans le crâne de ceux qu'il croque pour mieux comprendre leurs besoins et leurs aspirations. Difficile de saisir réellement pourquoi Second Life est devenu aussi indispensable pour ces gens-là, qui au final ressentent les mêmes frustrations et les mêmes manques que dans la vie réelle. Il faut voir cette dame obèse et repoussante faire une crise de jalousie à son nouveau mari parce qu'il incarne dans le jeu une sorte de mère maquerelle qui empêche la pauvre grosse madame de tenir dans la décence son commerce virtuel d'articles pour enfants... On marche littéralement sur la tête, le sentiment d'évasion d'abord procuré par le jeu ayant vite laissé place à un festival d'aigreurs et de rancoeurs. Mener deux vies médiocres au lieu d'une : tel est le lot de ces personnages pour qui il est difficile d'éprouver autre chose qu'une pitié un rien méprisante. Reste que le film est assez drôle par la façon dont il décrit ces êtres bizarroïdes, à qui une bonne psychanalyse ne ferait sans doute pas de mal : c'est dans ses instants les plus amusants, et non dans les scènes plus sérieuses, que The cat, the reverend and the slave se fait le plus mémorable. Y compris pour ceux qui, comme l'auteur de ces lignes, n'ont jamais mis un orteil sur Second Life et n'en savent guère plus après avoir vu le film sur ce que sont vraiment les fameuses îles et sur ce que sont des goréens.



The cat, the reverend and the slave de Alain Della Negra & Kaori Kinoshita. 1h19. Sortie : 15/09/2010.

29 sept. 2010

LA YUMA

De Girlfight à Dans les cordes, la boxe féminine a souvent été représentée pour ce qu'elle a de plus noble : elle constitue en effet un sacré passeport vers l'émancipation et la maturité pour des demoiselles ayant souvent bien du mal à se trouver et à s'affirmer dans un monde trop riche en testostérone et en préjugés. La Yuma n'échappe pas à la règle, ce qui est à la fois sa force et sa limite : ce film venu tout droit du Nicaragua ne brille pas tout à fait par son originalité, mais la bonne volonté de l'entreprise alliée à une certaine habileté dans la gestion des rapports humains le rend tout à fait plaisant pour qui n'a rien contre assister à la montée en puissance d'une puncheuse.
Comme la plupart des films de boxe, La Yuma permet aussi de dresser un état des lieux édifiant du prolétariat local, pour qui sacs de frappe et salles de sport sont des exutoires abordables permettant d'évacuer une certaine rage et de montrer enfin son bon côté. S'éloignant régulièrement des rings, la réalisatrice Florence Jaugey met ainsi Yuma face à un jeune reporter qui tente de faire son trou dans le monde du journalisme mais se retrouve fort marri après le vol d'un sac contenant ses travaux en cours et son matériel. L'occasion de montrer que les nicaraguayens, qu'ils s'expriment par la plume ou par les poings, sont les victimes permanentes d'un système ayant favorisé l'éclosion de nombreux gangs et de petits voleurs indépendants. Tenter de suivre le droit chemin dans une société aussi vérolée a quelque chose de prodigieusement délicat, comme si les citoyens avides d'honnêteté prenaient autant de risques que des funambules pratiquant par grand vent.
Filmé avec simplicité mais sans simplisme, le film donne aussi à voir une brochette de personnages attachants car souvent hauts en couleur. Leur marginalité les rend touchants, mais jamais Jaugey n'en fait des phénomènes de foire, ce que des metteurs en scène plus racoleurs n'auraient sans doute pas manqué de faire. La modestie du projet est sans doute sa plus grande réussite, tout comme son désir de pureté : l'histoire d'amour de Yuma et Ernesto est ainsi décrite avec une sorte d'émerveillement presque fleur bleue qui finira par être contrebalancé par un dur retour à la réalité crasse de ce pays d'Amérique du Sud bien délaissé par l'opinion et pas le septième art. Premier film produit au Nicaragua depuis 20 ans, La Yuma a de quoi donner aux autochtones la rage au coeur et l'espoir au ventre, afin de combattre par leurs propres moyens la misère dans laquelle ils ne veulent surtout pas se complaire.



La Yuma de Florence Jaugey. 1h31. Sortie : 29/09/2010.

28 sept. 2010

SIMON WERNER A DISPARU...

Simon Werner a disparu, et d'ailleurs il n'est pas le seul. L'évaporation soudaine et mystérieuse de ce lycéen plutôt côté n'est que le premier événement troublant à se dérouler dans ce bahut plutôt petit bourgeois, situé non loin d'une zone pavillonnaire permettant à cette jeunesse endiablée d'organiser de chouettes teufs quand papa et maman sont partis pour la nuit. Après un premier plan donnant l'impression de revenir sur les lieux où, il y a 25 ans, Kyle MacLachlan trouvait une oreille coupée, on quitte rapidement un univers potentiellement lynchien pour regagner un domaine nettement plus balisé et hélas très habituel : le mauvais cinéma français, avec ses fausses bonnes idées et ses jeunes à mèche qui jouent mal. Car c'est la première caractéristique gênante du film de Fabrice Gobert : il est uniformément mal dirigé, à tel point que même un acteur incontournable comme Serge Riaboukine parvient à devenir fichtrement mauvais dès la première moitié de sa première réplique. Interchangeables et antipathiques, ces personnages n'ont rien d'attachant et peinent donc à susciter la moindre émotion lorsque leur arrive une tuile ou qu'un autre protagoniste vient à disparaître lui aussi. Simon Werner a disparu... est un film qui indiffère profondément, et qui indiffère même de plus en plus lorsque l'on comprend que Gobert sème tout un tas de pistes pour n'en exploiter absolument aucune ensuite.
Volontairement ou non, le film aurait pu tirer son épingle du jeu en se focalisant sur le pouvoir de la rumeur et du téléphone arabe dans la population adolescente, où la moindre petite nouvelle est immédiatement déformée et où certaines affabulations venues d'on ne sait où peuvent détruire à tout moment réputations et existences. Mais l'écriture est trop faible, trop lâche pour permettre qu'une telle étude sociologique soit réellement menée à bien. Non, la construction rashômonesque du film - des points de vue successifs sur les mêmes événements - n'est en fait là que pour créer un mystère trop rarement convaincant, qui ne cesse par la suite de s'auto-désamorcer. Et devoir supporter plusieurs fois les mêmes scènes pour apprendre au final que, ô surprise, Machin sortait avec Machine, est un effort franchement trop exigeant pour qui attendait davantage que ce scénario faussement alambiqué, gros soufflé qui peine à prendre forme et dégonfle aussitôt.
Alors bien sûr, question forme, Fabrice Gobert tente des choses, travaille sur la durée de certains plans, rend le ciel sombre et inquiétant. Mais il est loin, très loin d'arriver à la cheville d'un Gus van Sant, référence évidemment éhontée. Il ne suffit pas de filmer des adolescents de dos dans les couloirs désertés d'un lycée de province pour que le résultat ressemble à Elephant. Il ne suffit pas non plus de convoquer Sonic Youth pour donner à son film un côté hype suffisant, surtout si la bande originale en question n'a rien de renversant. Et utiliser tous ces adolescents comme autant de McGuffin en puissance n'aurait un intérêt quelconque que si Simon Werner a disparu... avait un minimum de choses à dire sur l'adolescence d'aujourd'hui, ou plutôt celle d'hier, puisque le film se déroule en 1992, à l'époque des Walkman et des Super Nintendo. Ce choix dans la date reste d'ailleurs une grande interrogation puisqu'il n'est jamais justifié : ces ados-là semblent intemporels, ni plus ni moins passionnants que s'ils étaient lycéens à notre époque, se traînant comme le film jusqu'à une conclusion miteuse, qu'aucun parti pris scénaristique assez fort ne peut justifier. Simon Werner a disparu, certes, mais ce n'est pas la nouvelle de l'année.



Simon Werner a disparu... de Fabrice Gobert. 1h33. Sortie : 22/09/2010.

TROP LOIN POUR TOI

L'amour à distance est une épreuve horrible et permanente qui oblige à vivre de longs moments de solitude pour mieux préparer des retrouvailles généralement courtes et frustrantes. Un sujet trop peu traité par le cinéma romantique, un film comme Nuits blanches à Seattle orchestrant plutôt la naissance d'un amour longue distance entre deux correspondants téléphoniques. Autant dire que le sujet reste à traiter. Pour son premier film en tant que réalisatrice, la productrice Nanette Burstein sombre dans un tas de travers du genre et ne restitue ni le frisson de ce zigzag permanent entre euphorie et désespoir, ni la beauté de l'espoir de vivre enfin ensemble un jour. Trop loin pour toi n'est qu'une romcom de plus, qui peine à s'élever au-delà du niveau d'un mauvais sitcom en raison d'une écriture pachydermique et d'une incapacité totale à saisir la réalité des trentenaires d'aujourd'hui.
Voilà encore un film qui considère comme des héros des hommes et femmes ayant dépassé la trentaine et vivant comme des adolescents attardés entre mauvaises chansons pop et bornes d'arcade. Si un peu d'immaturité n'a jamais fait de mal à personne, le fait que les personnages ne soient animés que par une envie permanente de régression a quelque chose de prodigieusement agaçant. Elle vit chez sa soeur et son beau-frère un peu coincés, lui en colocation avec un pote sympathique mais envahissant qui fait caca la porte ouverte. Tout est dit. On se trouve face à des acteurs et des scénaristes qui n'ont visiblement pas saisi qu'ils n'avaient plus dix-huit ans, que la vie ne se résume pas ou plus à un épisode de Premiers baisers où il faut aller à la cafèt' et gérer un malheureux quiproquo. Alors forcément, Trop loin pour toi fait grincer des dents, tant son humour facile et ringard n'atteint jamais sa cible, tant ses personnages apparaissent comme déjà vus car inspirés - volontairement ou non - par d'autres grandes figures romantiques du siècle dernier et de celui en cours. Tous, du duo de meilleurs potes prétendument hilarant à la belle-soeur effarée par le romantisme débridé du couple, sont des archétypes lourdingues jamais transcendés par la vacuité du style Burstein.
Le film a perpétuellement le cul entre deux chaises en hésitant tout le temps entre un romantisme écervelé et un réalisme plus poussé que la moyenne. Deux partis pris qui seraient acceptables s'ils n'étaient pratiqués équitablement, ne cessant de s'annuler l'un l'autre. Que l'éternelle stagiaire reconvertie en serveuse ait une garde-robe hors du commun ne serait même pas choquant si, d'un autre côté, on n'essayait pas de creuser gauchement la détresse sociale de personnages peinant à surnager dans le monde du travail. Il y a comme ça mille et une incompatibilités d'écriture qui gâchent sacrément tout le plaisir qui aurait pu être pris. Drew Barrymore est toujours aussi chou dans l'éternel et harassant rôle du fantasme de bien des ados attardés - un meilleur pote avec des seins -, Justin Long se donne du mal pour faire oublier qu'il est avant tout un second rôle de luxe, mais le film ne trompe pas : Trop loin pour toi parle de choses qu'il ne connaît pas, soit la difficile condition des gens ordinaires pour trouver l'équilibre entre situation amoureuse, épanouissement professionnel et bien-être géographique. Le manque des personnages n'est absolument pas communicatif, tout comme la joie absolue qu'ils devraient éprouver en se retrouvant. Un thème potentiellement aussi fort méritait davantage qu'un traitement aussi tiède.



Trop loin pour toi (Going the distance) de Nanette Burstein. 1h41. Sortie : 29/09/2010.

27 sept. 2010

PAULINE ET FRANÇOIS

« Musique originale de Jean-Louis Murat ». Il faudrait dire à Renaud Fely, dont c'est le premier film, qu'embaucher un artiste connu pour composer la bande originale ne dispense pas d'écrire un scénario. Pensons aussi à prévenir Fabrice Gobert, dont l'inintéressant Simon Werner a disparu... bénéficie de la - molle - mise en musique de Sonic Youth, seul et unique argument de vente d'un film franchement pas convaincant...Mais bref, revenons à nos moutons, à savoir Pauline et François, très mauvais film qui ne semble exister que pour justifier les critiques gratuites de ceux pour qui le cinéma d'auteur français consiste à filmer des gens s'emmerdant dans une cuisine. Le film de Fely n'est pas si loin de cette tendance, sauf que ses personnages s'emmerdent aussi en forêt ou à la banque, ce qui constitue un programme nettement plus varié mais pas moins barbant. Pour tenter de résumer l'ensemble, il s'agit de l'histoire d'une jeune employée de banque qui débarque dans un village pour y travailler, et est accueillie par une collègue moyennement gentille, son mari et son frère. Ce dernier, François, finira par tomber amoureux d'elle. "Finira" car il faut au bas mot cinquante minutes pour qu'enfin se développe la petite relation qui unit les deux personnages ; avant cela, Fely aura pris soin d'orchestrer un non-film à base de dépassements de découverts, et de longues scènes de repas sans tenant ni aboutissant. Un vrai mystère.
Comment, en début de carrière, un cinéaste peut-il être si peu inspiré ? On pardonnerait plus volontiers un tel méfait à un metteur en scène vieillissant, déconnecté du monde actuel et ne réalisant plus que pour tenter de repousser un peu l'heure de sa propre mort. Mais Fely, visiblement âgé d'une trentaine d'années, semble déjà n'avoir rien à dire ou à raconter, comme s'il était déjà mort à l'intérieur. Certaines scènes durent sans que l'on comprenne bien pourquoi, certains plans sont insérés là sans raison, et l'on se retrouve comme piégé par un film cauchemardesque qui ne recèle pas la moindre parcelle de véritable cinéma. Même lorsqu'il filme pendant des plombes un enfant fabriquer une épée avec ses Lego, le réalisateur le fait avec platitude, loin de la bonhommie réaliste du Nicolas Philibert d'Être et avoir, pour citer un exemple évident. Ici, tout n'est que grisaille et fadeur, des joies les plus simples aux sentiments les plus noires. Et lorsque se dessine enfin un semblant d'intrigue - l'argent manque chez le couple Léa Drucker - Gilles Cohen, et les tensions montent -, c'est pour permettre au film de se dépasser encore un peu en enchaînant plus que jamais les scènes sans enjeu, sans passion, sans intérêt. Un pique-nique sans accents bucoliques. Une liasse de billets qui n'entraîne même pas une envie de fauche. Des personnages abimés par une détresse financière et affective, mais si peu attachants qu'on se contrefiche bien de leur issue.
Même la fameuse passion qui devrait unir Pauline et François n'est jamais traitée correctement. Quand les jeunes gens vont écouter le brame du cerf, cela n'est ni romantique, ni pittoresque. C'est aussi plat que le reste, comme une virée au supermarché du coin ou un dîner à l'Hippopotamus. Ils finiront par s'unir mollement sur le carrelage froid d'une bicoque sinistre, terminant leur acte de copulation par un orgasme miteux et déprimant, comme s'il fallait que la vie ne soit qu'un pur chemin de croix ne tolérant aucun petit moment de grâce. L'interprétation suprêmement molle ne fait que renforcer cette impression de totale dépression qui tombe sur le spectateur comme une chape de plomb immense et inextricable. Seul le trop rare André Wilms parvient à sortir le film de sa torpeur au gré d'une poignée de répliques permettant de réentendre sa voix si reconnaissable. En tout cas davantage que la musique de Murat, l'auvergnat taciturne ne s'étant visiblement pas torturé pour composer la bande-son : il est vrai que trois gratouillis et autant de mini riffs de guitare sont largement suffisants puisqu'il n'y a ici rien à mettre en valeur. Quelle horreur.



Pauline et François de Renaud Fely. 1h35. Sortie : 22/09/2010.

26 sept. 2010

LE DERNIER EXORCISME

Un peu trop à la mode, les faux documentaires virant au surnaturel ou au sensationnel ont généralement du plomb dans l'aile à cause d'une impression de déjà-vu ou d'une certaine difficulté à assurer jusqu'au bout la cohérence du récit. Pas évident en effet de justifier, entre autres, qu'un caméraman puisse continuer de filmer et de soigner le cadre lorsque se profilent face à lui de terribles dangers ou des phénomènes si horribles que tout être humain normalement constitué choisirait de fuir à grandes enjambées ou d'intervenir si possible.Le film de Daniel Stamm n'échappe pas à la règle et échoue à préserver de part en part la crédibilité de l'ensemble ; heureusement, Le dernier exorcisme prend suffisamment son temps pour que ses rebondissements les plus délicats à avaler n'arrivent qu'en toute fin de métrage. Ce qui laisse le temps d'apprécier en partie ce film prétendument inspiré d'une histoire vraie, qui suit un prédicateur aussi charmeur que roublard, qui prétend pratiquer des exorcismes alors qu'il ne fait que livrer une prestation placebo destinée à convaincre des personnes se disant possédées que le diable les a enfin quittées. Moitié arnaqueur, moitié bienfaiteur, le révérend Cotton Marcus est un personnage assez jouissif à suivre, dont les sermons partent dans tous les sens et dont les stratagèmes font plaisir à voir. Incarné par l'inconnu Patrick Fabian, il est la principale attraction du film.
Grâce à son personnage central, Le dernier exorcisme est d'abord plus drôle qu'autre chose, ce qui constitue une excellente nouvelle : le vrai-faux doc est trop rarement utilisé à des fins de comédie. Mais là n'est pas l'objectif ultime de Daniel Stamm, qui finira par mettre le révérend Marcus sur la piste d'une jeune fille qui pourrait bien être réellement possédée. Il y a dans ce point de départ une réflexion possiblement involontaire sur la puissance du hasard : désireux de montrer au réalisateur du doc comment il procède dans ses fausses campagnes d'exorcisme, il fouille dans son courrier et choisit une enveloppe au hasard. On n'est pas loin du dilemme des pilules au début du premier Matrix : pourtant terriblement anodin, un tel choix détermine tout ce qui suit, et une autre alternative aurait sans doute mené à un autre film que l'on ne verra hélas jamais. Une fois la décision prise, le film prend alors un tour plus classique, avec heureusement un certain bon goût niveau mise en scène : l'image est stable et le film prend son temps sans pour autant jouer abusivement avec la patience du spectateur. Plutôt bien fichu, le schéma qui voit l'« exorciste » d'abord sceptique se rendre à l'évidence est cependant trop attendu pour réellement surprendre.
La dernière partie, qui voit la possession de la jeune Nell prendre une tournure de plus en plus tragique, n'a rien de honteux mais n'est pas la plus réussie de l'ensemble. Malgré quelques bonnes idées de réalisation - dont une scène très futée, où l'adolescente possédée se saisit de la caméra et filme elle-même quelques évènements glaçants -, Le dernier exorcisme se rapproche de plus en plus dangereusement du célèbre Projet Blair Witch, l'effroi en moins. Car son interdiction aux moins de 16 ans semble plus qu'exagérée, tant le film ne déploie que quelques scènes gentiment impressionnantes dans lesquelles la violence est globalement hors champ. Seuls un massacre de chat, too much donc assez fun, et la scène de possession reprise sur l'affiche peuvent éventuellement secouer pendant deux secondes. Le film de Daniel Stamm n'a de toute façon aucune vocation horrifique, cherchant avant tout à insuffler le plus de réalisme possible dans du matériau habituellement représentatif du cinéma de genre. Sur ce plan, l'ensemble fonctionne plutôt bien, puisqu'on épouse jusqu'au bout les doutes et les frissons du révérend Cotton Marcus, qui aurait bien mérité qu'un long-métrage lui soit entièrement consacré au lieu d'être un peu sacrifié sur l'autel du suspense.



Le dernier exorcisme de Daniel Stamm. 1h27. Sortie : 15/09/2010.

Tu verras des films, mon fils | #7 | LE GRAND BAZAR

Ami lecteur, bientôt la deuxième échographie, il serait temps que tu découvres cette série d'articles.

« Tu vois, Junior, j'ai passé des heures de ma vie à tenter de défendre les quelques films que je considère comme de réels chefs d'oeuvre, et à culpabiliser d'être globalement inculte en ce qui concerne le cinéma antérieur à 1950 sans jamais prendre réellement le temps de combler ces impardonnables lacunes. Deux raisons qui font que j'ai un peu honte d'avoir envie de te montrer Le grand bazar, un film qui était déjà ringard à l'époque de ma naissance, et qui à sa sortie en 1973 n'avait réalisé un joli score au box-office qu'en raison de la présence à l'affiche de quatre idoles nationales : les Charlots. On peut éventuellement les décrire comme les Beatles français, puisqu'ils partagent avec les Fab Four un amour immodéré de la musique. En témoigne leur longue liste de tubes, de Merci patron à Paulette la reine des paupiettes en passant par Le trou de mon quai et Si tu n'veux pas payer d'impôts... cach' ton piano. De purs génies, ces mecs, même si en 73 ils avaient déjà un peu morflé suite au départ inopiné de Luis Rego, grandissime cinquième roue du carrosse ayant préféré se consacrer à l'immense carrière d'acteur qui a suivi.

C'étaient quand même pas n'importe qui, ces types : leur leader était quand même Gérard Rinaldi, le héros de la série Marc & Sophie, sitcom de déglingo avec Julie Arnold, Marie-Pierre Casey et Ginette Garcin... Du lourd, du très lourd. Oui je sais, Junior, tu n'as jamais entendu parler de tous ces gens et tu as comme l'impression que je te refile mes fonds de tiroir. Tu préférais quand je te conseillais Jurassic park, avoue. Oui mais voilà : je trouvais important de t'enseigner aussi l'amour du nanar, surtout lorsque celui-ci est français et assume son odeur de rillettes et de transpiration. Certains films sont nuls malgré eux, celui-là assume pleinement sa part de beauferie, de brouillon, de petit amusement sans conséquences, dont les gags éculés finissent de temps à autres par atteindre leur cible et toucher au génie. Il ne faudra pas avoir honte si, au détour de ce film ou d'un autre de ton choix, tu découvres qu'il est possible de prendre un véritable plaisir au contact de productions moisies n'ayant évidemment rien à voir avec Citizen Kane. Ce n'est pas sale, et il ne faut pas avoir peur de le dire tout haut. Chacun, même le plus cinéphile, a en lui un tiroir de la honte dans lequel il entrepose fébrilement les films, chansons et livres ne présentant aucun intérêt artistique mais procurant pourtant ses sensations étrangement grisantes. Il faut parfois savoir taire ce qu'il contient, mais assumer aussi ses penchants coupables a quelque chose de profondément charmant et humain. N'en veux donc pas à ton père si un film des Charlots réalisé par Claude Zidi fait partie de ses mémorables souvenirs de jeunesse.




Comme le fit Desproges dans l'un de ses excellents sketches débutant par « Les rues de Paris ne sont plus sûres... », Le grand bazar s'intéresse à la lutte livrée par le petit commerce à l'encontre des vilaines grandes surfaces qui à l'époque commençaient à envahir le territoire français. C'est un film éminemment social qui décrit avec emphase les efforts déployés par un David gentil et convivial face à un Goliath froid et impersonnel. Peut-être l'un des premiers films politiques de l'histoire du cinéma français. La solution trouvée pour empêcher l'ogre capitaliste d'avaler tout cru le commerce de proximité est toute simple : il suffit de faire preuve d'inventivité, pardi, et de proposer aux clients et clientes un accueil personnalisé et de multiples services supplémentaires permettant de rendre leur quotidien plus savoureux et souriant. À ce titre, la scène musicale dans laquelle les Charlots, quatre braves gars pleins de bonne volonté, accueillent les passants dans une échoppe flambant neuve et les servent en chantant a quelque chose de jouissif et innovant. Certains commerçant d'aujourd'hui feraient bien d'en prendre de la graine... Je ne résiste pas à l'idée de t'en faire profiter. Courage, ça n'est pas très long.




Je vais te dire un truc, Junior : sans aller jusqu'à espérer que tu te mettes toi aussi à vénérer ce film qui faisait déjà pitié à tout le monde au moment de sa sortie, j'ose espérer que tu connaîtras toi aussi quelques déviances cinématographiques qui te feront du bien les soirs de pluie et te serviront qui plus est de bouclier face aux accusation de snobisme et de parisianisme dont tu pourras faire l'objet si tu prends le chemin de tes chers parents. "Snob, moi ? Jamais. La preuve, j'aime les Charlots." est une réplique dont je me sers rarement mais que je garde toujours sous le coude au cas où j'aurais besoin de prouver à mon interlocuteur que non, détester une partie des films populaires d'aujourd'hui n'a rien d'un systématisme d'opinion, et que je peux moi aussi apprécier de petites joies simples et idiotes pour peu que celles-ci me touchent par leur fantaisie et leur sincérité. Pourquoi pas ajouter ensuite que, dès que me prenait une envie de voir le film, je faisais appel à mon camarade de scolarité Frédéric W., qui ne se faisait pas prier pour me prêter la si précieuse VHS usée jusqu'à la corde qu'il conservait précieusement depuis qu'il était parvenu à enregistrer le film lors de sa dernière diffusion télé, en troisième partie de soirée sur TF1. Certains personnes te regarderont sans doute bizarrement après ce genre de révélation, mais beaucoup seront rassurés de constater qu'elles ne parlent pas à un robot sans sentiment, mais à un être de chair et de sang parfois capable de se montrer aussi faible qu'elles. »


Le grand bazar de Claude Zidi. 1h30. Sortie : 06/09/1973.

[Concours] THE SOCIAL NETWORK : places et affiches à gagner

Après la déception Benjamin Button, David Fincher revient en grande forme avec The social network, qui décrit l'ascension fulgurante et le début des ennuis de Marc Zuckerberg, fondateur de Facebook. Grâce à Cinetrafic et Sony Pictures, je vous propose de gagner 2x2 places pour aller voir ce film en salles après sa sortie le 13 octobre prochain, ainsi que 2 affiches du film.
Pour participer, c'est très simple : consultez la liste des films tournant autour du monde universitaire créée sur Cinetrafic et envoyez moi par mail (concours@toujoursraison.com) votre top 5 des meilleurs films de cette catégorie...

Les followers de mon compte Twitter peuvent doubler leurs chances de gagner en retweetant ce message. Fin du concours mercredi 13 octobre à 8 heures.

Bonne chance, et à bientôt pour les résultats...


Synopsis Un soir d'hiver 2003, Mark Zuckerberg, étudiant à Harvard et expert en informatique, s'installe devant son ordinateur et se met à travailler avec frénésie sur une nouvelle idée, autour du développement de programme et de blogs. Ce qui prend forme dans cette chambre ce soir-là deviendra très vite un réseau communautaire à échelle mondiale et une révolution dans la communication.
Seulement six années et quelques 500 millions d'amis plus tard, Mark Zuckerberg est devenu le plus jeune milliardaire de l'histoire... Cependant, pour cet entrepreneur, la réussite amène à la fois des complications personnelles et légales.
Réalisé par David Fincher, selon le scénario de Aaron Sorkin, The Social Network est un film qui montre que l'on ne peut pas avoir 500 millions d'amis sans se faire quelques ennemis.

25 sept. 2010

[DVD] WEIRDSVILLE

WeirdsvilleDe Pump up the volume à Empire Records, Allan Moyle a brodé une carrière assez étrange à base de films fait pour être cultes mais n'ayant à vrai dire jamais réussi à percer ailleurs que dans de minuscules communautés. Un peu comme si Dirty dancing n'avait connu le succès que chez trois danseuses en Arkansas. Délaissant des univers musicaux, le réalisateur tente une fois encore avec Weirdsville de toucher un large public grâce à un sujet capable de toucher plusieurs générations : les ados actuels, avides comme tout le monde d'expériences amusantes et de petites transgressions, et leurs prédécesseurs, adultes ayant désormais dépassé le quart de siècle mais n'ayant rien contre retomber au gré d'un long-métrage dans des souvenirs remontant déjà à plus d'une décennie. Comme le montre la jaquette de ce film directement sorti en DVD, ce qui prouve que Moyle a une fois encore raté son coup en échouant à livrer un film populaire et générationnel, Weirdsville a pour objectif de réunir devant un même film les amateurs de fumette, ceux qui en sont revenus, et pourquoi pas ceux qui n'y ont jamais touché mais n'ont rien contre tenter l'expérience pour peu qu'elle ait lieu par écran interposé.
Présenté comme une stoner comedy, le film n'en est pas tout à fait une : si ses héros ont évidemment les deux pieds dans le marché de la drogue douce, Weirdsville n'a rien d'un délire enfumé à la How high ou d'une ode au space cake comme Smiley face. Moins léthargique sans être hystéro pour autant, le film tente d'aller au-delà de ses apparences pour lorgner davantage vers un délire façon Guy Ritchie, où des personnages hauts en couleurs se télescopent à vitesse grand V afin remplir leurs objectifs personnels, lesquels sont généralement inconciliables avec ceux des autres. C'est ainsi que l'on croise, pêle-mêle, des mafieux pas contents du tout, une secte sataniste, un nain déguisé en chevalier et quelques autres. Mais si la mise en scène, posée et joliment colorée, est le signe d'un effort incontestable pour rendre le film appréciable à tous, Allan Moyle peine au final à se dépêtrer d'une intrigue parfaitement vaine et d'un nombre trop élevé de protagonistes. Pas assez délirants, il sont assez mal mis en valeur et le film semble devoir se traîner jusqu'au bout au gré de courses-poursuites pouvant créer des torticolis chez les personnes sensibles.
Heureusement que le casting assure dans son ensemble, à commencer par un Wes Bentley qui semble ne s'être jamais autant s'amusé depuis que sa carrière post-American beauty a lentement mais sûrement pris l'eau. Et puis il y a tout de même, dans ce gigantesque courant d'air gentiment divertissant mais pas plus, quelques idées suffisamment loufoques pour sortir régulièrement le spectateur de sa torpeur : une stalactite se fichant dans le crâne d'un personnage sans le tuer pour autant est l'une d'entre elles, et laisse présager du niveau de bizarrerie qu'aurait pu atteindre le film si son écriture avait été mieux travaillée et si Moyle, en plus de composer des plans franchement jolis, s'était donné la peine d'insuffler davantage de rythme et de singularité à un ensemble qui a au moins le mérite de ne jamais devenir aussi exténuants que les films du trop nerveux Ritchie.




Weirdsville d'Allan Moyle. 1h30. Sortie DVD : 08/09/2010. Fox Pathé Europa. Disponible ici.

HOMME AU BAIN

(À lire à voix haute, en imitant la voix que prend Vincent Delerm pour déclamer les très longues introductions de certains de ses morceaux lors de ses concerts.) Parfois il arrive qu'on aille au MK2 Beaubourg vers dix-huit heures vingt, c'est pratique le MK2 Beaubourg car c'est tout près du métro Rambuteau, on peut rapidement récupérer la ligne 11 pour rentrer à Belleville et aller avaler un bo bun métro Pyrénées, et c'est alors qu'entre une conversation sur les assurances vie et une blague sur les handicapés, on se met à parler du film que l'on de vient de voir. En sortant de la salle, on était partagé mais plutôt positif, et la fille qui pioche dans votre assiette avait l'air plus enthousiaste, mais on finit par baisser la garde et la laisser manger tout le boeuf de son assiette à force de l'entendre défendre ce film de Christophe Honoré et de réaliser que ses arguments positifs poussent peu à peu à détester ce film qu'on vient de voir au MK2 Beaubourg, séance de dix-huit heures vingt, à côté du Leroy Merlin. Alors on en vient à ne plus savoir, et à prendre la décision infamante d'écrire une critique pour/contre en espérant que ce soit pris comme un hommage à Télérama. À Télérama et pas à Studio Magazine, quand même, car on a beau habiter à Belleville et aimer les bo buns, on n'est pas obligé d'être aussi tolérant que cela.

POUR
Après être allé s'enterrer en Bretagne pour ce qui est sans doute son film le plus autobiographique, Christophe Honoré a fait ses valises pour s'atteler à un autre pan de sa propre histoire : dans Homme au bain, le cinéaste raconte la banlieue parisienne, la rupture amoureuse, le besoin de surconsommation sexuelle et la nécessité de s'adonner à de basses activités artistiques dès qu'il devient impossible de compenser autrement le manque laissé par l'autre. Dans ce but, il s'est choisi un double étonnant mais évident en la personne du hardeur François Sagat, qui parvient étonnamment à faire oublier son physique imposant - notamment un cul auquel Honoré fait honneur - et sa tonsure façon Playmobil en se montrant bien plus inspiré que dans le L.A. Zombie de Bruce La Bruce. Sagat campe un Emmanuel plus touchant que prévu, dont le désœuvrement gennevillois n'est pas vecteur de vide, mais bien au contraire d'une inventivité démentielle.
Lui-même icône parmi les icônes, Honoré en emploie une autre afin de magnifier les errements d'une communauté dont la suractivité sexuelle n'est souvent que la représentation d'une détresse sentimentale et surtout identitaire. Et lorsque l'autre moitié du couple s'envole pour New York avec sa caméra et y retrouve une Chiara Mastroianni elle aussi icônisée, l'ensemble gagne encore en grâce. Dorénavant conscient de son statut d'intouchable chouchou de toute une génération - ou en tout cas d'une partie de celle-ci -, Honoré n'a jamais semblé aussi libre qu'avec cette oeuvre minimaliste mais voyant loin, renvoyant dos à dos le neuf deux et la grosse pomme dans une communion des corps qui n'est là que pour faire oublier que les coeurs ne s'accordent plus. Sublime.

CONTRE
Le miracle Honoré n'aura duré que trop peu. Après une fulgurante montée en puissance au bout de laquelle s'est profilé le chef d'oeuvre Dans Paris, l'artiste multicartes n'a cessé depuis de céder à des stéréotypes créés de toutes pièces par des fans peu clairvoyants et quelques membres surcotés de l'intelligentsia. Sa mise en scène de la pièce Angelo, tyran de Padoue exceptée, le finistérien n'a commis ces derniers temps que des oeuvres inconséquentes ressemblant davantage à des concrétisations mesquines de petits fantasmes personnels qu'à de véritables oeuvres artistiques. Le voici qui franchit encore un cap dans l'enfermement idéologique : en engageant un François Sagat méritant mais trop massif pour permettre une quelconque identification, en cédant aux sirènes de l'exil new yorkais pour décrire un simple désir d'oxygénation post-rupture, Honoré a franchi une étape supplémentaire dans son obsession dévorante de rester le plus longtemps possible à la pointe de la hype pour une poignée de cinéphiles parigots préférant, quoi qu'on y passe, le MK2 Beaubourg à l'UGC des Halles.
Grand garçon capricieux n'ayant visiblement épuisé tous ses fantasmes, Christophe Honoré s'est indubitablement fait plaisir en filmant très régulièrement le cul et la bite de François Sagat, décrit par l'un des personnages comme une statue en puissance, qui irait très bien dans le salon s'il n'y avait pas ce chibre démesuré pour en briser la paisible harmonie. C'est bien là qu'est le problème : clairement, le cinéaste exploite son « acteur » comme un vague morceau de chair bien taillée, le parfait instrument pour continuer à faire parler de lui chez les pseudos intellectuels à l'affût de nouvelles tendances. Chiara Mastroianni n'est pas mieux traitée, choisie davantage pour son statut de muse d'un certain cinémââââ que pour ses réelles - et incontestables - qualités d'interprète. Cet Homme au bain en forme de mauvaise installation d'art moderne n'a finalement pour lui que sa durée, tant même son faux minimalisme finit par sembler pesant.



Homme au bain de Christophe Honoré. 1h12. Sortie : 22/09/2010.

24 sept. 2010

MANGE, PRIE, AIME

Créateur des séries Nip/Tuck et Glee, réalisateur du prometteur et méconnu Courir avec des ciseaux, Ryan Murphy nous revient avec une adaptation d'un livre à succès, qu'on qualifiera de roman pour dames, et que chacun pourra notamment trouver au coeur des prestigieux rayons librairie des gares et aéroports de France. C'est que vu de loin, Mange, prie, aime ressemble à un Journal de Bridget Jones transcendantal et épicurien, où l'important n'est pas forcément de se caser, mais d'entrer en communion avec sois-même grâce à la bouffe, la méditation et l'amûûûr. Construit en trois parties sur la base d'un titre pas mensonger du tout, le film emmène donc son héroïne manger des pâtes à Rome et à Naples, méditer en Inde et finir sa route du côté de Bali, où elle croisera un bel hidalgo prêt-à-aimer. Soit cent quarante minutes d'un voyage initiatique certainement très enrichissant pour la Liz du film, mais absolument horripilant pour toute personne un peu censée. Ennui et idées préconçues : tel est le menu de ce monument de vide, qui permet en effet au spectateur d'entrer en communion avec lui-même, prisonnier de cette aberration qui n'a absolument rien à faire sur un écran de cinéma.
On se demande quelle mouche a pu piquer Murphy pour qu'il décide de s'atteler à pareil projet, qui ressemble moins à l'adaptation d'un roman qu'à celle du dernier catalogue Yves Rocher. Le film ressemble à une gigantesque publicité pour des produits cosmétiques ou de la nourriture bio, avec couleurs retravaillées et lumière tamisée pour optimiser l'effet carte postale bien-être du film. On veut bien croire qu'une américaine en quête de profondeur ait envie d'un tel voyage ; le problème, c'est que comme bien des reconstructions intérieures, celle-ci n'est guère communicative. Le film se résume à regarder Julia Roberts manger, prier, aimer sans jamais avoir l'impression de participer ou de prendre un peu de plaisir avec elle. On filme les pâtes au ralenti, les enfants indiens sont souriants dans leurs costumes colorés, et les soirées balinaises sont super chouettes avec leurs cocktails et leurs beaux mecs au coeur gros comme ça. Mais cette succession de caprices émanant d'une pure bobo new-yorkaise est si factice, sucrée, dépourvue de matière et de contexte que tout n'apparaît que comme pure manipulation larmoyante.
Aucune partie n'est là pour relever l'autre : Mange, prie, aime est un calvaire de part en part, et ne serait qu'un gros ratage très ennuyeux s'il ne tentait en sus de nous abreuver d'une morale crétino-niaise à base de phrases du genre « ta salle de méditation est en toi » ou « chaque rencontre est une leçon ». Mais non, mille fois non, chaque rencontre n'est pas une leçon, cessons de nous émerveiller dès qu'un type sans intérêt propose d'aller faire du bateau ou de verser une larme forcée quand le premier quidam venu évoque son alcoolisme passé - pauvre Richard Jenkins... Les rencontres orchestrées par Murphy sont criantes de vacuité et pourront peut-être séduire ceux ou celles qui lisent à la fois Santé Magazine, Géo et Nous Deux. Les autres feraient mieux de se tenir à distance de ce bidule si vide qu'il n'y a rien à en dire, si ce n'est que Julia Roberts commence à vieillir et qu'elle ne semble pas destinée à devenir l'une de ces actrices qui embellissent et se bonifient avec les années. Cours, file, fuis.



Mange, prie, aime (Eat pray love) de Ryan Murphy. 2h20. Sortie : 22/09/2010.

23 sept. 2010

LES PETITS MOUCHOIRS

Quoi qu'on pense des films de Guillaume Canet, ils faut bien reconnaître que Mon idole et Ne le dis à personne étaient traversés de part en part par un désir de sortir du lot en trouvant un ton, un style, une mise en scène rarement vus dans le cinéma populaire français. Et quand le réalisateur, apprécié du grand public et courtisé par l'Amérique, s'attaque au film de groupe façon Claude Sautet et fait appel à une dizaine de comédiens renommés, on espère naïvement une vraie et franche réussite, qui fédère, fait rire et chavire. Ce rêve d'un film qualité France capable de tenir la dragée haute aux équivalents américains, Canet passe hélas 2 heures 25 à le piétiner. Pour la première fois seul au scénario, il se montre bien incapable de donner de l'épaisseur à ses personnages, et livre un film grossier, vulgaire, qui prend nos sentiments en otage et a recours à des artifices honteusement éculés pour faire rire. Un plantage en règle, abominable et interminable.
Dans Les petits mouchoirs, les personnages sont réduits à un demi trait de caractère, ce qui est évidemment trop peu pour conduire leur histoire personnelle sur une durée aussi longue. Antoine (Laurent Lafitte) est le pote largué par l'amour de sa vie et qui emmerde le monde à chaque signe qu'il reçoit d'elle ; Max (François Cluzet) est un riche obsessionnel qui aime faire étalage de sa réussite ; de cette manière, on pourrait réduire chacun à une poignée de mots, exercice d'autant plus simple que Canet surexploite chaque caractéristique en la rabâchant au gré d'une demi-douzaine de scènes. On finit rapidement par détester ces personnages-là, que rien ne semble devoir rendre sympathiques. Et puis il y a Ludo, joué par un Jean Dujardin forcément en retrait : le fêtard de la bande atterrit à l'hosto dès le générique du début, et sa très pénible convalescence - corps détruit, visage à reconstruire - est l'occasion pour Canet de signer un traité sur la vie qu'il faut vivre avant qu'elle ne s'arrête, l'amitié qu'il faut entretenir tant que c'est encore possible, l'égoïsme qui est un vilain crabe dévastateur, le mensonge que c'est vraiment trop mal... Cette succession de leçons de vie pataudes, naïves et schématiques a de quoi rendre furax : que ces gens décident de partir en vacances malgré l'accident de leur pote, pourquoi pas ; qu'on nous crache leur culpabilité en pleine poire, non. Sur le plan émotionnel, Les petits mouchoirs ne reculera de toute façon devant rien, nous mettant le flingue sur la tempe comme pour nous dire que si on ne pleure pas, c'est qu'on n'a pas vécu ce genre de situations, et donc qu'on ne peut pas comprendre. Ça donne légèrement envie de gerber.
Le plus incroyable, c'est que certaines des tentatives de Canet de faire marrer l'auditoire sont tout aussi nauséabondes. La pire storyline concerne le duo Magimel - Cluzet, le premier avouant à l'autre qu'il est sans doute tombé amoureux de lui... mais qu'il n'est pas pédé, ça serait trop la honte. De ce point de départ, le film tire une poignée de séquences absolument honteuses, certaines atteignant un niveau comique de cour de récréation - jeux de mots sur le fait d'aller « se faire enculer », personnage finissant cul nu devant l'autre - quand d'autres atteignent tout simplement des sommets dans la description hétéro-beauf de ce que peut donner l'attirance d'un homme pour un autre. Voir une partie du public se taper sur les cuisses en voyant un réalisateur faire rire grassement avec ce genre de sujet donne une idée du chemin restant à parcourir pour lutter contre l'homophobie et les préjugés qui l'accompagnent. Le film n'en est que plus antipathique, d'autant qu'il ne parvient même pas à se rendre attachant, y compris dans les fameuses et inévitables scènes de dîner entre amis, avec séquences musicales pleines de rires pour enrober le tout. Trop de musique, trop de rires forcés et une mise en scène exécrable - cadrages étranges, montage poussif - rendent une nouvelle fois Les petits mouchoirs complètement indigeste, malgré des acteurs qui font ce qu'ils peuvent. Leurs prestations ne sont ni bonnes ni mauvaises, juste parfaitement communes, sur un mode binaire « tu pleures / tu ris » assez déplorable. Bien trop long pour raconter aussi peu de choses, pathétique sur quasiment tous les plans, le troisième film de Guillaume Canet marque un sacré coup d'arrêt pour celui qu'on aurait bien imaginé comme un chef de meute des réalisateurs français désireux de faire concurrence aux pays spécialistes du divertissement haut de gamme, mais qui a sans doute voulu tout faire tout seul, trop vite, en se planquant derrière une histoire évidemment triste pour se protéger des critiques. Consternant.



Les petits mouchoirs de Guillaume Canet. 2h25. Sortie : 20/10/2010.

22 sept. 2010

CES AMOURS-LÀ

Forcément, si Claude Lelouch lisait ces lignes - eh, oh, ce n'est qu'un blog, pas un quotidien national, qu'un réalisateur vienne sur le web lire les critiques des internautes n'arrive quasiment jamais -, il se sentirait une nouvelle fois victime de la vilaine et méchante critique, qui le harponne depuis désormais 50 ans et 43 films sans jamais - ou presque - reconnaître son talent absolu et sa géniale singularité. Mais voilà : Lelouch a beau dédier son film à tous ses spectateurs ainsi qu'à ses 7 enfants, le tout au nom de ce demi-siècle durant le quel il a tant aimé le cinéma, il faut le dire, le crier, le faire savoir : Ces amours-là est un mauvais film, interminable et insupportable, qui dégouline de candeur et d'émerveillement excessif. Voilà 50 ans que le réalisateur semble découvrir que, ô merveille, le cinéma c'est 24 images par seconde et 24 émotions par image. Difficile de parler du fameux « film de trop » à propos de cette énième déclaration d'amour adressée au septième art ; cela fait bien longtemps que Lelouch aurait dû s'arrêter, ou au moins ralentir la cadence, histoire de prendre quelques tranquillisants et de prendre conscience du côté vraiment too much de la plupart de ses pondaisons. Trop de trop tue le trop : chaque plan semble signifier mille choses, chaque personnages traverse mille histoires et mille drames, et c'est à la fois difficile à suivre et parfaitement harassant. On préférait sans doute quand Lelouch traînait sa caméra derviche tourneur aux quatre coins du monde.
Dans une sorte de remake français d'Inglourious basterds, hommage aux vieux cinémas et présence de Jacky Ido y compris, Lelouch réorchestre et déconstruit le roman de la vie d'Ilva, plus ou moins héroïne du début du siècle dernier, fille d'une semi-pute ayant pratiqué la collaboration horizontale avant de plonger tête la première dans un triangle amoureux avec deux soldats américains, qui vivra un milliard d'aventures, subira la force du destin - c'est beau - et connaîtra les mille beautés de l'amour. Audrey Dana a beau être assez convaincante dans un rôle pourtant difficile à suivre, elle surnage au milieu de ce marasme typiquement lelouchien. Ce qui n'est pas le cas de Liane Foly, qui devrait vraiment cesser les imitations, de Samuel Labarthe, qui joue un officier allemand avec la finesse d'un Michel Leeb, et de la plupart des autres interprètes, noyés eux aussi sous la frénésie mielleuse de ce réalisateur hyperactif. Lelouch a mille idées à la seconde, c'est un fait ; seulement, il est incapable de séparer le bon grain de l'ivraie, et mêle quelques prodigieuses inspirations à un milliard d'envolées crétinement lyriques. Le spectateur se retrouve dans une position semblable à celle de l'ours trouvant quelques gouttes de miel sur un tas de fumier encore fumant ; il tente d'abord de gratter un peu, puis a rapidement envie de passer son chemin.
Entendons-nous bien : Lelouch a déjà fait pire, et même bien pire, dans la structure de ses oeuvres comme dans les thématiques abordées. Mais sur l'échelle lelouchienne, un film moyen reste un petit calvaire, et la nausée qui monte pendant les deux heures de projection laisse un sale goût dans la bouche. Comme au début des années 90, il tente de mêler la grande histoire, la petite, les peines de coeur et les camps de concentration, le tout en utilisant des images tournées par lui-même tout au long de sa carrière - tiens, Charles Denner - et en réambauchant des actrices qu'on croyait à la retraite, d'Anouk Aimée à Judith Magre. Ce cher Claude se fait plaisir, bien plaisir, mais oublie dans cette quête que le spectateur n'est pas dans sa tête et qu'il n'a pas payé son billet pour assister à l'énième séance de masturbation nostalgico-rance d'un vieux beau(f) ayant mené sa vie artistique comme sa vie sentimentale : en tombant amoureux trop souvent, trop vite, pour mieux semer des films comme on sème des gosses, et s'étonner ensuite que ses films essuient, les uns après les autres, des échecs de plus en plus cuisants. Durant sa carrière, il n'a cessé de nous seriner que « le bonheur, c'est mieux que la vie » ; mais du bonheur, il n'y en a aucun lorsqu'il faut supporter pendant deux heures les atermoiements faussement altruistes et vraiment nombrilistes d'un vieux croulant avant l'heure.



Ces amours-là de Claude Lelouch. 2h. Sortie : 15/09/2010.

21 sept. 2010

DOUBLE TAKE

Il est toujours difficile de cracher sur des exercices de style peu convaincants, notamment parce que cette pratique implique qu'on soit certain d'avoir pleinement saisi les objectifs et le modus operandi de son auteur. C'est un peu le cas avec ce Double take qui laisse bigrement circonspect puisqu'il est assez difficile d'en saisir les tenants, les aboutissants et les réelles motivations. Sur le principe, le film de Johan Grimomprez est relativement alléchant, ou au moins intrigant : il s'agit de construire un long-métrage sur la base d'images d'archives, et d'allier la fameuse magie du montage à une voix off écrite pour l'occasion afin de raconter une histoire toute neuve. Il ne s'agit pas ici de faire dans la gaudriole à la Classe américaine, mais bel et bien de monter un thriller aux accents politiques, le tout sous le parrainage non officiel d'un certain Alfred Hitchcock.
Double take raconte l'histoire d'Alfred Hitchcock et de son sosie, qui souhaitent mutuellement s'éliminer parce qu'ils ont conscience que l'autre ne va pas tarder à les rayer de la carte. Idée saugrenue, d'autant que le film mêle à cela un historique relativement sérieux des principaux événements survenus durant la Guerre Froide, période durant laquelle sir Alfred a livré quelques-uns de ses plus grands films. Pourquoi faire cohabiter ces deux facettes dans un même film ? C'est toute la question, l'impression majeure qui ressort étant celle d'une oeuvre aux versants incompatibles, où aucune partie ne se nourrit de l'autre. Artiste plasticien de formation, Johan Grimomprez a peut-être souhaité livrer une installation d'art moderne plus qu'un film ; si ce n'est pas le cas, c'est qu'il n'a pas réussi à être suffisamment clair pour que Double take parvienne à se trouver une quelconque justification.
Même pris séparément, les deux films ont finalement assez peu d'intérêt. Le docu sur la Guerre Froide est justement d'une froideur inouïe et noie dates et instants-clés sous une pluie de détails et de déclarations parfaitement inutiles, comme s'il fallait à tout prix faire preuve d'érudition dans un film en noir et blanc destiné au cinéma. L'autre partie, celle par laquelle le film aurait dû exister, n'est qu'un collage futé mais laborieux d'images d'archives mettant en scène Hitchcock, que ce soit par ses apparitions dans ses propres films ou par les nombreux spots publicitaires tournés par le cinéaste britannique avec un sens inné de l'auto-dérision. Sa lutte avec son double aurait peut-être pu donner un court-métrage amusant, voire exceptionnel ; sur la durée, l'ensemble ne tient absolument pas et nous rappelle que les films-concepts sont sans doute ce qu'il y a de plus difficile à réussir au cinéma : si certains touchent au génie et sont soudain acclamés par un public toujours restreint, la plupart des autres ne dépasse jamais sa curieuse idée de départ, par manque de souffle, de moyens ou tout simplement de talent. Il n'est pas impossible que Johan Grimomprez ait en effet dû composer avec plusieurs de ces tares.



Double take de Johan Grimonprez. 1h20. Sortie : 22/09/2010.

20 sept. 2010

THE HOUSEMAID

Qu'on m'autorise exceptionnellement à parler à la première personne, ce que je me refuse habituellement à faire dans le cadre de mes critiques de films. J'aimerais vous raconter une anecdote passionnante, en tout cas au moins autant que celle que Pierre Desproges aimait raconter à propos des piles pour transistor. J'ai légèrement moins de talent que Desproges, c'est vrai, mais je suis vivant et pas lui, donc vous n'avez guère le choix.
Alors voilà : nous sommes en mai 2010, sans doute le vendredi 14, je ne suis pas sûr du jour exact et je n'ai pas vraiment eu envie de chercher. Mais bref : je me trouve depuis le mercredi dans la ville de Cannes pour participer pendant une poignée de jours à son petit festival, qui propose quelques films vaguement attendus et beaucoup de soirées bien plus courues. Grâce à je ne sais plus qui (sans doute lui, ou lui, qui furent très généreux avec moi durant mon bref séjour), j'ai pu obtenir une invitation pour assister à la projection nocturne de The housemaid, l'un des films que j'espérais le plus avoir la chance de voir. Il faut dire qu'entre Une femme coréenne et The president's last bang, le cinéaste coréen Im Sang-Soo fait partie des mes grands chouchous, et ce malgré un Vieux jardin un rien conventionnel. C'est ainsi qu'après une longue journée à arpenter les rues cannoises, à faire la queue pour voir des films ou se faire refouler in extremis, à préparer l'émission de radio à laquelle je participais alors, à récupérer le fameux smoking de rigueur, me voilà contraint de rentrer rapidement me changer et de retourner ensuite devant le Palais des Festivals avant d'y rejoindre mon camarade de projection, un grand roux cinéphile ayant co-fondé Vodkaster.
Nous attendons dans la pénombre cannoise que l'on veuille bien nous laisser entrer, nous présentons nos fameux sésames aux vigiles, et nous pénétrons dans cette gigantesque salle que j'avais découverte cinq ans auparavant lors de ma première visite à Cannes. Là, nous nous installons aux places indiquées, soit quasiment tout en haut, et surtout face à d'énormes et hideux spots lumineux qui semblaient braqués sur nous dans l'objectif de nous faire cuire sur place dans nos smokings élégamment cintrés mais forcément un peu étouffants. Nous patientons, patientons, patientons encore, observons l'arrivée d'une poignée de vagues stars sur l'écran géant, discutons le bout de gras, écoutons nos voisines plus paillettes que cinéphiles aligner les énormités sur le festival et ceux qui le font... Puis la lumière s'éteint et le film commence.
Une bonne centaine de minutes plus tard, le générique de fin défile, et j'ai comme l'impression d'avoir légèrement somnolé. Pas qu'un peu, m'indique mon voisin, à la fois dépité par le film et amusé par ma pathétique prestation : j'ai dû en effet m'endormir après une dizaine de minutes de film, pour ne me réveiller que de façon fort épisodique, avant d'émerger tout de même pour assister à la dernière scène. Et en plus, j'ai ronflé, paraît-il. Consternant spectacle du pseudo cinéphile qui réussit sa montée des marches mais se plante sans classe en n'ayant pas pu voir le film qu'il attendait tant, déjà épuisé par quelques jours de festival.
Quatre mois plus tard, me voici prêt à panser mes plaies afin d'aller découvrir The housemaid dans une version moins condensée que celle dont j'avais dû me contenter en mai. Je comprends mieux pourquoi ce moment, indépendamment de la passionnante anecdote narrée ci-dessus - je vous avais prévenus -, restait pour moi comme une sorte de cauchemar : sans doute sorti de ma torpeur par les stressants pics sonores correspondant aux instants les plus hystérico-barrés du film, je n'avais raté que très peu des scènes horribles qui font à la fois l'intérêt et la limite de ce remake de La servante, film coréen datant de 1960. Im Sang-Soo s'est considérablement planté : sa mise en scène ressemble à un patchwork d'idées saugrenues, qui prises une à une ressemblent sans doute à de minuscules coups de génie, mais qui ne s'accordent absolument pas une fois le film terminé. On est sans cesse intrigué, dérangé, questionné par cette façon de filmer et de raconter, sans jamais saisir le pourquoi du comment, mais surtout sans parvenir à déceler l'intérêt de toutes ces fanfreluches. Pas aidé par quelques effets visuels absolument désastreux, Im Sang-Soo orchestre une histoire de tromperie et de domination qui cherche malheureusement trop souvent à heurter le spectateur de façon purement gratuite, comme si le grand guignol était une fin en soi. Le film a effectivement quelque chose de cauchemardesque par la façon dont il fait avancer la situation de cette gouvernante au visage fascinant : on s'attendait à un drame bourgeois façon Chabrol sud-coréen, et c'est finalement tout autre chose qui nous est servi, dans une frénésie filmique aussi aberrante qu'harassante. Difficile de savoir réellement quoi penser de cette oeuvre bâtarde et mal équilibrée, mais j'accorderai le bénéfice du doute à ce cinéaste que je continuerai de suivre de près : voir une première fois des bribes de film avant de s'offrir une seconde vision des mois plus tard, l'imagination et les articles de presse ayant fait leur travail pendant cette période de latence, n'est pas vraiment la meilleure façon de pouvoir apprécier une oeuvre cinématographique à sa juste valeur.



The housemaid (Hanyo) de Im Sang-soo. 1h47. Sortie : 15/09/2010.

19 sept. 2010

ONDINE

Très en vue dans les années 90 grâce à Entretien avec un vampire et The crying game, Neil Jordan s'est un peu égaré depuis en alignant projets moyennement excitants et petits plantages sans gravité. En dépit de la présence de son compatriote Colin Farrell, son dernier film n'a guère déchaîné les foules, l'enfonçant encore unpeu plus loin dans l'anonymat. Pourtant, Ondine n'est pas un film sans qualité : rien de méprisable dans ce conte réaliste inspiré du fameux personnage ayant notamment inspiré Giraudoux et Desproges. Voilà simplement une qui assume pleinement sa propre modestie, un spectacle bien ciselé et pouvant s'adresser à tous les publics.
Le film se base sur une interrogation bien légitime et assez stimulante : la jolie femme recueillie dans ses filets par le pêcheur Syracuse est-elle une humaine amnésique et désorientée, ou dit-elle la vérité lorsqu'elle affirme à demi-mots qu'elle est plus ou moins une nymphe des eaux ? Le mystère est entier et rend le film assez captivant dans un premier temps. Le suspense est doublé car le spectateur se demande longtemps dans quel genre de film il est tombé : chronique sociale, portrait d'une amnésique ou d'une mythomane, conte fantastique aux accents réalistes ? Jordan laisse le doute planer le plus longtemps possible, et le côté savonnette de son film, frais et insaisissable, en est certainement le plus grand atout. L'autre apport majeur est la prestation de Colin Farrell, plus attachant que jamais dans la peau de cet pêcheur so irish dont l'accent à couper au couteau est un véritable régal.
Ce n'est pas parce que Jordan a perdu en popularité qu'il est devenu manchot : joliment mis en scène, le film a de plus le mérite d'échapper à un misérabilisme qui colle pourtant aux semelles de ses personnages. Tous sont perdus, solitaires, engoncés dans des existences bien éloignées de ce qu'ils imaginaient... Pourtant se dégage d'eux un relatif optimiste qui ne passe pas pour de la niaiserie, mais reflète simplement leur volonté de ne jamais abandonner. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à observer le personnage de la fille de Syracuse, qui déambule en fauteuil roulant en attendant une hypothétique greffe de rein... Typiquement le genre de personnage qui peut filer des boutons pour peu qu'il soit écrit par un scénariste trop neuneu ou interprété par le premier gamin Ultra-Brite venu. Or Jordan a toujours su écrire, et la petite Dervla Kirwan est formidable de naturel et de discrétion. Tout comme d'ailleurs la ravissante polonaise Alicja Bachleda, qui compose une Ondine émouvante, intrigante, à l'image de ce film certes mineur mais surtout très sincère.



Ondine de Neil Jordan. 1h51. Sortie : 25/08/2010.

Tu verras des films, mon fils | #6 | HIC - DE CRIMES EN CRIMES

Ami lecteur, désolé de t'avoir fait faux bond dimanche dernier en ne te livrant pas ton épisode hebdomadaire de cette série dont on parle déjà dans le monde entier.

« Tu vois, Junior, ta mère et moi nous sommes rencontrés grâce à notre amour commun du cinéma, de l'écriture, du débat et de l'ouverture. Mais on ne peut pas tout à fait dire que ce sont nos goûts qui nous ont rapprochés. Oh, bien sûr, de Vincent Gallo à Gaspar Noé, nous partageons évidemment quelques passions qui nous permettent de temps à autres de tomber d'accord et de vivre dans l'harmonie la plus paisible ; mais, le plus souvent, nous nous écharpons autour des derniers films vus, ou de nos opinions très divergentes sur Sam Mendes, Wong Kar-Waï ou le cinéma d'auteur français. Nos différends ne s'arrêtent pas là, puisque nous sommes régulièrement pris dans des querelles de chapelle dont nous ne sortirons jamais. C'est à la fois une bonne chose - car nous aurons toujours de quoi débattre - et une mauvaise - car nous finirons par ressembler à de vieux radoteurs plus cyniques que cinéphiles. Pour résumer, et même si elle risque de pousser des hauts cris en apprenant que je t'ai présenté les choses de cette manière, ta mère est une vilaine sectaire qui refuse d'entendre parler de films provenant d'une zone géographique globalement située dans le triangle Oslo - Tirana - Moscou.

Vois-tu, elle a tendance à définir cette zone comme une sorte de Tiers-Monde du septième art, un périmètre dans lequel le cinéma répond forcément au cahier des charges suivant : image crasseuse, bande originale à base de violon mal accordé, personnages à choisir parmi des travailleurs sociaux cancéreux, des enfants de cinq ans rongés par la gangrène ou des prostituées de campagne pratiquant leur activité à l'arrière de tracteurs même pas aux normes. Pour dire à quel point elle est sectaire, elle regroupe toutes les productions d'Europe de l'Est sous l'appellation « films kurdes ». Et se fiche de moi dès que j'entreprends d'aller voir un film roumain, serbe ou turc. Ta mère courrait sans doute voir les mêmes oeuvres si elles provenaient du Japon ou de Corée du Sud, mais elle a en elle cette sorte de snobisme qui la pousse à mépriser ses voisins européens tout autant que ceux qu'elle qualifie avec dédain de "provinciaux" - soit toute personne n'habitant pas Paris intra muros.

Oui mais voilà, Junior : je refuse que ta cinéphilie s'arrête à Sono Sion et Pen-ek Ratanaruang, cinéaste que tu dois découvrir mais qui ne sont pas les seuls à avoir un regard différent sur le monde. Plus près de chez nous, dans des contrées dont ta chère maman connaît à peine l'existence, il existe aussi des artistes capables de te chatouiller les neurones et de t'ouvrir à d'autres horizons. Je prends pour exemple Györgi Pálfi, réalisateur hongrois de très grand talent, dont tu verras l'incroyable Taxidermie en temps voulu. Mais pas tout de suite : je n'ai pas envie que ton enfance soit ponctuée de cauchemars pleins d'affreux obèses, de vomi, de boyaux, de quéquettes lance-flammes. En revanche, je serais ravi de te montrer dès ton plus jeune âge un film nommé Hic, ou Hukkle en hongrois, l'occasion d'apprendre quelle est l'interjection employée pour décrire le hoquet dans ce pays dont la capitale est... est... est... Budapest, bien joué. Bucarest, c'est en Roumanie.




Je sais, je sais : tu ne parles pas hongrois, tu refuses de voir des films sous-titrés avant d'avoir appris à lire, et tu as appris de tes chers parents qu'il fallait éviter au maximum les films en version française, principalement s'ils émanent de contrées obscures où l'accent et le phrasé revêtent une importance capitale. Mais ne t'inquiète pas, junior : Hic, sous-titré un peu abusivement De crimes en crimes, est un film muet. Non, ne t'enfuis pas en courant, muet ne veut pas dire ennuyeux : tu le découvriras aussi en piochant dans les quelques Chaplin qui composent la modeste dévédéthèque familiale. Hic est muet, mais pas dépourvu de sonorités, au contraire : c'est même un film extrêmement bruyant. Le principe est simple et pourrait bien te rappeler quelques-uns des livres d'éveil achetés par nous-mêmes ou par tes grands-parents, soucieux de ton ouverture au monde, laquelle se fait évidemment par l'apprentissage fondamental des différents cris d'animaux. Eh bien dans Hic, figure-toi que personne ne parle mais que chaque animal, chaque objet, chaque lieu a son bruit ou ses bruits caractéristiques, le tout se mêlant au gré d'un gigantesque orchestre de sonorités qui titillent les tympans et en disent parfois plus que bien des discours. Un vieux monsieur qui a le hoquet, un ragoût qui fristouille, un feu qui crépite, des cochons qui grognent, une porte de poulailler qui grince... Pour toi qui risque de ne pas prononcer un mot avant quelques mois - les bébés sont comme ça, ils ne parlent à personne tant qu'on n'a pas énormément insisté -, cela pourrait être instructif et rassurant. Je pense que nous pourrions beaucoup nous amuser avec ce film, même si ta mère risque de lever les yeux au ciel en maudissant le ciel de lui avoir apporté un amoureux aimant les « films kurdes ».

Je vais te dire un truc, Junior : j'imagine bien ta mère s'asseoir finalement avec nous devant ce film ayant le mérite d'être court, et tomber elle aussi sous le charme un peu étrange de cette symphonie cinématographique et auditive qui, l'air de rien, raconte quelque chose. Car figure-toi qu'au coeur du film de Pálfi se cache une mystérieuse affaire policière qui sera résolue comme le reste, c'est-à-dire sans que le moindre mot soit prononcé, mais juste à l'aide de quelques indices sonores. Ça m'amuserait beaucoup que Hic devienne un de tes films de chevet, et que tu en reparles à tes amis dans un quart de siècle, évoquant les étranges goûts de ton père qui préférait régulièrement voir des films avec des cris de porcs plutôt que d'aller mater du blockbuster comme tout le monde. Mais je ne te forcerai pas, mon fils : peut-être seras-tu un bête adorateur de Jerry Bruckheimer et Luc Besson, raillant ton stupide géniteur et ses films ringards. Si c'est le cas, j'aurai tout de même le léger sentiment d'avoir raté ton éducation. »


Hic - de crimes en crimes (Hukkle) de György Pálfi. 1h15. Sortie : 01/10/2003.

18 sept. 2010

SOLDAT DE PAPIER

Rares sont les films hors États-Unis à s'être focalisés sur les premiers conquérants de l'espace ; ce Soldat de papier semblait d'autant plus alléchant qu'il s'intéresse principalement à la préparation et à l'entraînement des premiers cosmonautes russes. Démarrant six semaines avant le départ du voyage spatial, le film d'Alexei Guerman Jr. se déroule uniquement à terre et se focalise sur les états d'âme et les angoisses des futurs conquérants de l'espace et de ceux et celles qui les entourent. Il ne fallait donc pas s'attendre à ce que le cinéaste se comporte comme un Michael Bay de l'ouest, c'est certain ; de là à proposer une oeuvre aussi lénifiante et interminable, il y avait pourtant de la marge.
Soldat de papier nous propose de passer pas loin de deux heures avec ces gens torturés à tort ou à raison par des idées noires. Guerman pose sur ces personnages un oeil complètement torve, les filmant avec une froideur s'apparentant à de la tiédeur, comme dans une mauvaise adaptation d'un sous-Beckett. Dans des décors dépouillés, pour ne pas dire vides, ils multiplient les allées et venues, le regard porté vers l'horizon et tenu le plus longtemps possible sans cligner de yeux... Pendant une grande partie du film, c'est un véritable cauchemar qui se crée sous nos yeux, ce qui n'était sans doute pas l'objectif du réalisateur russe.
Il y avait pourtant de quoi tirer une oeuvre puissante sur la peur de l'inconnu - un voyage spatial, ce n'est pas rien - et la tentative de la population de l'époque de dire adieu au stalinisme. Le tout ne se matérialise hélas qu'à travers des couloirs de dialogues indigestes, débités par des acteurs dont les visages expriment tous une tristesse bien forcée, comme s'il fallait être à l'unisson de ce film terne par son image et pas son ton. La déception est d'autant plus grande que la dernière bobine, de loin la meilleure, trouve enfin le contrepoint idéal entre tragique et réalisme. On ressent enfin cette montée d'adrénaline qui caractérise les instants précédents les entrées en scène ou les grands moments d'une vie. On comprend enfin la détresse de ceux qui restent à terre, finalement plus angoissés que les aventuriers chargés d'aller écrire tout là-haut l'histoire de leur pays. Mais tout cela se produit beaucoup trop tard pour éviter à Soldat de papier d'être considéré comme une purge qu'il vaut mieux se sortir rapidement de la tête.



Soldat de papier (Bumažnyj Soldat) d'Alexei German Jr. 1h53. Sortie : 15/09/2010.

[DVD] Coffret Fatih Akin : SOUL KITCHEN | L'ENGRENAGE | JULIE EN JUILLET | SOLINO

Fatih Akin n'est pas né avec Head-on, le film qui le fit émerger grâce notamment à un Ours d'Or reçu en 2004 : c'est ce que nous prouve ce coffret regroupant, outre son dernier et très bon Soul kitchen, trois de ses films précédents, parmi lesquels un seul est sorti dans les salles françaises. Akin aurait-il pu être révélé bien plus tôt à la face du monde ? Témoignage émouvant mais limité des premiers élans mal assurés d'un cinéaste toujours en devenir, le coffret a pour principal intérêt de nous faire comprendre que non, tous les metteurs en scène ne naissent pas avec du talent, mais ont parfois besoin de se construire en alignant les oeuvres bancales mais sincères jusqu'à trouver le point d'équilibre.










Chronologiquement, cela commence avec L'engrenage (1998), chronique cradingue et rigolarde de l'amitié de trois potes natifs de Hambourg et d'origines diverses, jadis membres d'un même gang, et dont les relations se ternissent lorsque l'un d'entre eux intègre la mafia albanaise. Sur le papier, le film a tout d'un Mean streets à l'allemande, avec sa façon de faire d'un simple quartier le théâtre plus qu'animé de guerres fratricides de plus en plus sanglantes, berceau et tombeau de personnages qui se destinent ou s'obstinent à rester dans le seul endroit qu'ils connaissent, que celui-ci soit chéri ou haï... Le problème, c'est que le film frise l'amateurisme par sa mise en scène, son montage, et l'hétérogénéité de son interprétation. Si ce vague téléfilm à l'image trouble atteint parfois sa cible, c'est lorsqu'il fait de son propre amateurisme un atout, servant notamment un cocktail d'humour affectueux, un rien potache mais pas franchement détonnant. Dans le même esprit, Soul kitchen a fait beaucoup mieux des années plus tard, notamment par sa propension à faire sienne la chaleur émanant des personnages.



En 2000, Akin revient avec Julie en juillet, road movie délirant et coloré qui marque une nette progression vers le style et les thèmes qui feront son succès. Dans un rôle au départ très sérieux qui rappelle sa prestation des Particules élémentaires, Moritz Bleibtreu est à la tête de ce film généreux et rond en bouche, qui fait l'apologie du voyage comme révélateur absolu de la vraie nature de l'humain. L'idée n'est pas neuve, mais Akin s'en acquitte avec une simplicité désarmante : on prend énormément de plaisir à voir ce jeune prof coincé s'émanciper enfin au contact de celle dont il est tombé amoureux au premier regard. S'y développe l'idée, toujours présente chez le cinéaste, que les frontières ne sont que des lignes tracées à la craie dans nos vies, et qu'elle sont faites pour être déformées, contournées, dépassées... Pas si angélique, se terminant de façon plus dramatique que prévue, le film laisse enfin entrevoir ce qui alimentera la fulgurante popularité du réalisateur germano-turc.



Passant à un univers différent sans sombrer pour autant dans l'incohérence, Akin s'attaque en suite à Solino (2002), dans lequel il est à nouveau question d'immigration, de choix de vie, de querelles fratricides mais chaleureuses. La mise en scène s'est musclée mais cède trop souvent aux pièges du classicisme, comme si cet artiste fantasque s'était forcé de façon trop excessive à rester calme, posé, respectueux d'un scénario dont il n'est, pour une fois, pas l'auteur. Une fois encore, Moritz Bleibtreu est immense et tient la dragée haute à l'émouvant Barnaby Metschurat, connu pour son rôle du coloc allemand dans L'auberge espagnole. Voilà un film assez appréciable, linéaire jusque dans sa construction en flashback, qui rappelle des oeuvres académico-émouvantes comme le Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore. On peut aussi s'en moquer complètement.



Dernier film proposé dans le coffret - pourquoi ne pas avoir inséré également Head-on et De l'autre côté, les deux films qui ont réellement fait connaître Akin ? -, Soul kitchen - dont la critique intégrale est disponible ici - est une comédie délicieuse, appétissante et chaleureuse qui marque de nouvelles retrouvailles pour le cinéaste et son acteur fétiche. Tournant autour de la métamorphose d'un boui-boui mal fagoté en restaurant populaire mais pas ordinaire, ce film de cuisine renoue avec la veine comique d'un Akin à qui certains avaient reproché de s'être trop pris au sérieux dans ses films précédents. Un rien foutraque mais jamais bordélique, prônant avant tout un épicurisme détendu, voilà un divertissement quatre étoiles doublé d'une étude sociale d'autant plus passionnante qu'elle est menée en filigrane par un metteur en scène plus fin qu'il n'y paraît. Chouette film.



Soul Kitchen. Sortie : 17/03/2010. 1h39.

L'engrenage (Kurz und schmerlos). Sortie : 07/07/1999. 1h40.

Julie en juillet (Im Juli). 1h40.

Solino. 2h04.

Quatre films de Fatih Akin. Sortie du coffret : 08/09/2010. Pyramide Vidéo. Disponible sur Amazon.

Pepper Steak est de retour...

... et c'est une chouette nouvelle. Après pas loin d'une demi-année d'absence, la revue "Culture Pop Culture Geek" fait enfin son come-back. Et c'est ce samedi que ça se passe, avec une soirée de lancement (ou plutôt de re-lancement) organisée au cinéma parisien Nouveau Latina.




À 21h30, vous pourrez déguster bière et lait fraise gratis, avant de découvrir Merantau, film d'arts martiaux projeté à l'occasion de l'Absurde Séance hebdomadaire. Le tout pour donner un coup de boost à ce mag qui, après 25 numéros parus sur Internet entre avril 2008 et avril 2010, vient de passer trimestriel papier et inclut désormais une soixantaine de pages en couleurs, avec des rubriques fixes, des critiques, des retours en arrière... et des pin-ups.



Réinitialisant sa numérotation pour se refaire une sorte de virginité, Pepper Steak propose dans son numéro 1 un grand dossier "Retour à l'école" avec une interview de François Bégaudeau, un retour sur les blockbusters de l'été, un hommage à Piranha 3D... Bref, du bon, du beau, de l'alléchant, le tout orchestré par Constantin, créateur et rédac chef de ce magazine auquel on souhaite longue vie.

17 sept. 2010

POETRY

Déjà l'an dernier, Nuits d'ivresse printanière avait relancé le débat pour la énième fois : les jurys cannois n'auraient-ils pas tendance à considérer le Prix du scénario comme une sorte de médaille en chocolat attribuée à un film apprécié mais difficile à caser ailleurs ? Ne se distinguant pas franchement pour ses qualités d'écritures, le film de Lou Ye avait néanmoins été récompensé par le jury d'Isabelle Huppert. Rebelote cette année avec Poetry, film coréen de Lee Chang-Dong, dont l'écriture simplette a pourtant été célébrée par Tim Burton et les siens. Alors voilà : une dame d'une soixantaine d'années tente de trouver des sous pour soudoyer la mère de la fille qui s'est suicidée après avoir été violée par son petit-fils et ses potes ; pour souffler, elle prend aussi des cours de poésie et observe arbres et pommes afin de tenter de les décrire. Si Lee Chang-Dong parvient à ne pas sombrer dans le glauque alors que son sujet était propice à un déferlement de misérabilisme, il peine en revanche à donner du liant à son récit, à imbriquer les éléments entre eux, bref, à donner un minimum d'épaisseur à des personnages et situations bien trop translucides.
Vu de loin, Poetry a quelque chose de Mother, le dernier Bong Joon-ho, l'imbroglio policier en moins : le film est dédié tout entier à cette grand-mère courage qui se plie en quatre pour un petit-fils ingrat et tente malgré les obstacles d'exister non seulement en tant que chef de famille, mais également en tant que personne. Pourquoi pas choisir la poésie pour réaliser cet objectif ; mais, vu par Lee Chang-Dong, le processus de création de la vieille dame est plus pathétique qu'admirable : la voir suer sang et eau sans parvenir à aligner deux mots a quelque chose de profondément pénible, et qu'elle soit progressivement rongée par un Alzheimer galopant n'arrange rien : comme ses compagnons de non-écriture, Mija est mièvre, empotée, peu attachante. Poetry aurait pu faire de l'écriture poétique un exutoire permettant d'échapper, même de façon éphémère, à la laideur de la société ; celle-ci n'est finalement qu'un moyen de tenter d'injecter un peu de poésie factice dans ce monde de brutes. À l'arrivée, le film ressemble aux écrits de son héroïne : il tire laborieusement à la ligne en tentant vainement d'appliquer des recettes trop schématiques pour être convaincantes.
On attend sans trop y croire que Lee Chang-Dong mette enfin un coup de pied dans cette gigantesque fourmilière, mais le film conserve jusqu'à son terme ce ton si conventionnel, entre fausse subversion - mon dieu ! des vieux qui baisent ! - et dialogues mielleux, doucereux, empesés. Qu'un film prenne autant son temps pour déployer aussi peu d'idées de cinéma est parfaitement incompréhensible, sauf lorsqu'on jette un oeil à la filmo de l'ex ministre de la culture coréen, visiblement incapable de raconter quoi que ce soit en moins de deux heures.Pour finir, un message aux réalisateurs en manque d'inspiration : cessez donc de penser qu'un personnage dont la principale caractéristique est d'être digne peut suffire à justifier à lui seul l'existence d'un film. Cette petite sexagénaire sans aspérité, dirigée sans passion comme si la neutralité faciale était un but en soi, n'a évidemment pas la carrure pour dissimuler suffisamment la maigreur de ce scénario-là, le manque de style de la mise en scène, l'absence totale d'identité qui caractérise chacun des secteurs techniques et artistiques du film.



Poetry de Lee Chang-Dong. 2h19. Sortie : 25/08/2010.

16 sept. 2010

TOUT VA BIEN, THE KIDS ARE ALL RIGHT

Pour sûr, tout va bien pour Lisa Cholodenko : son dernier film sort en salles, contrairement à un Laurel canyon injustement relégué dans les bacs des vidéo-clubs malgré d'incontestables qualités et un casting quatre étoiles (de Christian Bale à Frances McDormand). Ah oui, vraiment, tout va bien : cette cinéaste très attachée à la cause homosexuelle n'a jamais été aussi positive, voire bêtement optimiste, comme si la vie n'était qu'un bout de chemin beau et simple comme bonjour. Pourtant, avec en son sein deux ados nés d'un père donneur de sperme et de deux mères différentes (mais en couple ensemble), Tout va bien aurait aisément pu voguer vers des horizons sombres et torturés, des crises identitaires douloureuses et de déchirantes auto-révolutions. Mais non, car tout va bien, et ce quoi qu'il arrive. Une bonne humeur permanente et persistante qui fait du film de Cholodenko l'équivalent cinématographique d'une chanson de Guy Béart, sauf que celui-ci chantait « Qu'on est bien dans les bras d'une personne du sexe opposé », ce qui est légèrement arriéré, il faut bien le reconnaître.
On comprend bien que puisse naître chez une réalisatrice « sérieuse » un certain désir de fantaisie et de légèreté, une envie de ne plus être cataloguée comme une cinéaste chiante et austère - ce qui n'est pas le cas - : mais fallait-il vraiment concrétiser tout cela avec un film aussi naïf, candide, dépourvu de matière et de réflexion ? Quand les deux adolescents du film rencontrent pour la première fois leur géniteur, il ne se produit rien qu'une minuscule gène un peu amusante ; quand le couple lesbien tente d'enrayer la routine sexuelle qui le guette, on sourit brièvement mais rien de plus ; et lorsque, de façon totalement improbable, le gentil papa se met à lutiner l'une des deux mamans, leurs galipettes sont brièvement tordantes mais leur traitement est lui aussi inoffensif. Bien que réalisé et interprété sans complexe par des artistes sûrs de leur fait, Tout va bien lorgne moins vers le cinéma que vers les téléfilms diffusés le mercredi soir sur les chaînes publiques, de toutes petites leçons de vie éventuellement sympathiques mais ne se faisant jamais plus instructives que le premier dépliant que l'homosexualité féminine. De la part d'une cinéaste ayant souvent su magnifier le sujet en pointant zones d'ombre, c'est un peu court.
Finalement, pour apprécier un tant soit peu le film de Lisa Cholodenko, il faut en accepter l'aspect théâtre de boulevard, les quelques rires francs provoqués n'étant dus qu'à de bonnes vieilles mécaniques comiques assez efficaces mais franchement pas novatrices. Mark Ruffalo se délecte à incarner ce personnage plein de maladresses - qu'elles physiques ou verbales-, et le reste du casting est à l'unisson. Notamment une Mia Wasikowska enfin appréciable après son insipide prestation dans l'Alice de Tim Burton. L'air de rien, son personnage est sans doute le plus intéressant car le plus inquiet : entre deux âges, entre deux mondes, elle s'apprête à quitter un foyer familial en ébullition pour aller rejoindre les bancs de la fac et enfin s'émanciper un peu. La voir défaire ses cartons, s'installer dans sa nouvelle et modeste demeure, a quelque chose de plus touchant, de plus attirant que l'ensemble des bobines précédentes, qui tiennent vraiment trop peu au corps pour que Tout va bien mérite qu'on s'y attarde autrement qu'en flânant. Pourvu que Lisa Cholodenko redevienne vite la cinéaste de High art et la réalisatrice inspirée de quelques très bons épisodes de The L word et Six feet under.



Tout va bien, the kids are all right (The kids are all right) de Lisa Cholodenko. 1h44. Sortie : 06/10/2010.
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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