31 août 2010

SUBMARINO

Le cas Thomas Vinterberg commençait à devenir désespérant : la bombe Festen n'était-elle en fait due qu'à l'effet de surprise créé par le fameux Dogme de Lars von Trier ? Une douzaine d'années d'années plus tard, et après des It's all about love et Dear Wendy singulièrement craignos, le réalisateur danois semble enfin s'être retrouvé. Adaptation du roman du même nom, dont le titre semble annoncer l'enfermement psychique et physique des personnages, Submarino donne à voir le quotidien plus que grisâtre de deux frères dont les chemins ont peu à peu divergé. Un éloignement progressif extrêmement compréhensible étant donné que leur enfance et leur adolescence a régulièrement atteint des sommets de glauquerie. Vinterberg ne tarde pas à annoncer la couleur et offre une introduction en forme de gigantesque baffe, de celles qui mettent le moral des spectateurs à zéro et suffisent à justifier la lente descente aux enfers de ses protagonistes. Un traumatisme d'enfance et ce sont plusieurs vies qui partent de travers : bienvenue en enfer.
La grandeur de Submarino réside justement dans l'aptitude de Thomas Vinterberg à montrer du sordide, du glauque, sans pour autant tomber dans un misérabilisme complaisant. Le but ici n'est pas d'entrer dans un schéma façon loi de Murphy et d'accumuler en permanence les tuiles et les drames dans l'existence des frangins Nick et Martin. En revanche, le cinéaste insiste avec brio sur la résignation dont ils font preuve face à chacun de ces évènements : taciturnes, souvent calmes, les deux hommes connaissent des infortunes diverses mais les traversent avec la même discrétion, comme s'ils avaient accepté depuis longtemps l'idée que leur vie ne puisse être qu'un chemin de croix. Ce mutisme, qui ne durera pas tout à fait jusqu'au bout, est l'une des plus grandes et belles idées du film. Il permet en effet à Vinterberg de pousser au maximum son utilisation des physiques froids et massifs de ses acteurs, proprement bouleversants. Il y a décidément au Danemark un sacré vivier d'interprètes rugueux mais pas inhumains, dont la charpente laisse cependant entrevoir de bien belles fêlures.
Peu ordinaire, la construction du film n'est pas qu'un artifice : s'il suit les deux frères, Submarino n'alterne pas les points de vue mais choisit grosso modo une construction en trois actes, suivant d'abord l'un, puis l'autre, avant d'orchestrer ce qu'on ne peut pas tout à fait qualifier de retrouvailles mais qui marque en tout cas une certaine convergence de trajectoires. Idéal pour mieux entrer dans le quotidien et dans le crâne de Nick, ex-taulard qui tente de retrouver une vie normale, puis Nicks, père de famille toxico et veuf. Oui, le descriptif des personnages est effrayant ; oui, le traitement offert laisse peu de portes de sorties et crée un étouffement qui peut faire peur ; non, jamais Vinterberg ne tombe dans la putasserie, même si la sortie de scène est loin d'être optimiste. C'est la force de sa mise en scène, qui explore les ténèbres des deux hommes mais n'oublie jamais de leur apporter un peu de lumière. Submarino n'est pas un film festif, mais c'est une oeuvre robuste et marquante sur les liens du sang et l'impact fondamental de l'enfance sur l'âge adulte.



Submarino de Thomas Vinterberg. 1h50. Sortie : 01/09/2010. À lire : l'interview de Thomas Vinterberg.

Entretien avec Thomas Vinterberg : « Faire des films qui restent »

Il débarque d'un plateau TV encore maquillé, s'excuse pour les quatre-vingt-dix secondes de retard, prend des nouvelles de ma petite santé - j'ai une grosse crève et un nez rouge qui me fait ressembler à Rudolph -, s'installe avec le sourire et me fait signe d'y aller. Affable, ouvert, agréable, Thomas Vinterberg est aux antipodes du réalisateur dépressif et flippant qu'on aurait pu imaginer en voyant Submarino, son dernier film en date. Rencontre.




Entretien > Submarino est le titre du roman dont est tiré le film. Teniez-vous absolument à le conserver ? Quelle signification a-t-il pour vous ?

Thomas Vinterberg - Je ne suis pas un grand fan de métaphores, mais ce titre en est une. Submarino fait référence à une méthode de torture consistant à maintenir la tête des gens sous l'eau. Le livre et le film parlent de personnes immergées et cherchant à atteindre à nouveau la surface pour reprendre leur souffle. Dans le livre, le choix du titre est nettement plus justifié. Je le trouve approprié, assez beau, et je ne pouvais pas en trouver de meilleur.

La structure est extrêmement intéressante, puisque vous suivez les deux frères du film non pas de façon alternative, mais en consacrant la première partie à l'un et la deuxième partie à l'autre.

Mon film parle de la façon dont la vie peut séparer les membres d'une famille. Il y a dix ans, je réalisais Festen, qui montre au contraire qu'on ne peut pas échapper à sa famille. Submarino met en scène le long glissement qui s'opère et vous éloigne de vos proches. J'ai trouvé tout naturel de conserver la structure du livre, et même de la renforcer.





Submarino et Festen ont en commun cette façon de montrer à quel point l'enfance détermine le reste de l'existence et l'adulte que nous allons devenir...

C'est vrai, même si la psychologie moderne tend à affirmer que nous naissons tous avec un certain taux de pessimisme, une ceraine aptitude au bonheur, et que l'enfance ne joue pas un rôle si important dans tout ça. Mais je suis fasciné par la famille en tant qu'institution : j'aime observer la façon dont elle peut vous faire prendre la mauvaise direction et vous pousser à faire de mauvais choix de vie.

Le film débute par une scène extrêmement éprouvante, peut-être la plus dure des deux heures. N'aviez-vous pas peur de plomber le spectateur d'entrée ?

Bien entendu. Je pense sincèrement que cette scène est trop forte pour certains spectateurs, mais ce film n'est évidemment pas à mettre entre toutes les mains. Je sais que les spectateurs américains ont particulièrement du mal à accepter cette scène. Question de culture, sans doute. Ou de sensibilité. J'en ai beaucoup discuté avec mes collaborateurs, et nous sommes parvenus à la conclusion qu'il y avait deux films différents à faire à partir de ce matériau de départ. L'un serait très direct, brutal, sans illusions, et artistiquement peut-être plus intéressant. L'autre serait plus sentimental, plus confortable, moins choquant pour le spectateur. Alors il faut décider. Si j'ai de la chance, je réaliserai peut-être 20 films dans ma carrière. Je veux faire des films qui restent, qui ne s'oublient pas. Il y a évidemment un risque de rejet, mais ceux qui voient Submarino s'en rappelleront sans doute longtemps.





Qu'avez-vous envie de dire à ceux qui pensent que le film va trop loin dans le sordide ?

J'ai envie de leur dire que je suis désolé et que j'espère qu'ils trouveront d'autres films qui leur plairont davantage. Mais je ne peux pas regretter un seul instant d'avoir respecté la vérité de mon histoire et de mes personnages.

C'est la première fois que vous ne travaillez pas avec Anthony Dod Mantle, votre chef opérateur de toujours. Sa remplaçante, Charlotte Bruus Christensen, fait preuve d'un talent incroyable...

Si j'ai pu tourner Submarinoassez rapidement, c'est parce que j'ai accepté une exigence de mes producteurs, qui souhaitaient que la moitié de l'équipe du film soit constituée de débutants. J'adore ce principe : j'ai quarante ans, et c'est un âge où nous devenons tous vieux, gros et corruptibles. Avoir la chance de travailler avec de jeunes artistes et techniciens était donc une vraie chance pour éviter de rouiller. Il s'agit du premier long-métrage de Charlotte, dont j'avais vu les démos et qui m'avait réellement épaté. Je l'ai contactée, nous nous sommes rencontrés, et le courant est passé. Nous avons rapidement parlé de Bergman, l'une de nos idoles communes. C'est quelqu'un d'intelligent et de loyal. Nous avons toute de suite eu envie de travailler ensemble et nous nous sommes mis d'accord sur le principe d'injecter un peu ou beaucoup de lumière dans ce monde assez sombre. Les tonalités bleues et grises allaient bien avec ce sentiment d'avoir la tête sous l'eau en permanence. Sur le tournage, nous avions peu d'argent, peu de temps, et il a fallu faire les bons choix rapidement. Charlotte a pris ses responsabilités et s'est montrée très précise.



Les acteurs principaux sont-ils également débutants ?

Peter Plaugborg - qui interprète Nicks, l'un des deux frères - l'est quasiment. Quant à Jakob Cedegren - Nick, l'homme sur l'affiche -, il avait déjà tourné dans un certain nombre de films. Il ne ressemble pas du tout au personnage du livre, un petit brun aux traits fins et aux allures de séducteur, mais quand je l'ai vu arriver avec ses deux mètres et ses problèmes de peau, j'ai su que c'était lui qu'il me fallait. Il semblait à la fois si dur et si humble... Je voudrais retravailler avec lui.

Quelles sont les différences notables entre le roman et le film ?

Quelques-unes, mais j'ai souhaité être le plus fidèle possible. Adapter un livre est une chose difficile : il faut tout de même avoir l'impression d'inventer quelque chose, d'être partie intégrante du processus de création. À vrai dire, je ne sais plus vraiment ce qui était dans le livre et ce que j'ai imaginé. J'ai surtout modifié la morphologie de certains personnages, comme l'ami de Nick, qui est devenu obèse dans mon film. La modification principale se trouve à la fin, puisque le film se termine par une simple lettre écrite par Nick à son neveu Martin. Pas de rencontre. Je tenais à ce qu'il y ait contact physique et j'ai donc réécrit la conclusion.





Quels sont vos plans pour les années à venir ? Travailler au Danemark, refaire un film en langue anglaise ?

Je viendrais bien tourner en France. Hier je me promenais au jardin du Luxembourg avec ma famille, et tous ont essayé de me convaincre de venir travailler ici. C'est un peu le paradis, j'adorerais ça. Mais plus sérieusement, je vais sans doute tourner un film en Suède l'an prochain. Je retournerai peut-être aux USA ensuite, mais c'est tout de même assez effrayant pour des gens comme moi. Je m'y sens un peu comme paralysé.

Les États-Unis, c'était une mauvaise expérience ?

Non... (long silence) mais un peu quand même. Mais ça n'a rien à voir avec le pays en lui-même. J'aime les acteurs américains, le système de distribution des films est phénoménal... Mais j'ai rencontré des problèmes d'ordre artistique pendant mon expérience américaine. Mon problème, c'est que je viens du Dogme, que c'est vraiment mon truc, et que c'est la façon de travailler que je préfère. Mais après l'énorme succès de Festen, je me suis forcé à tenter de me renouveler, ce qui m'a contraint à m'éloigner de ce que j'aime le plus dans le cinéma. C'était une grande aventure, une exploration incroyable, mais ça a quand même été assez douloureux. J'aime beaucoup It's all about love, c'est peut-être mon film que je préfère même si je sais qu'il ne fonctionne pas parfaitement, mais j'ai l'impression d'être un peu le seul à penser ça.

Toujours en contact avec Lars von Trier ? Projetez-vous de retravailler ensemble ?

Je continue à voir Lars, à qui je vais aller rendre visite dimanche prochain sur son tournage, mais je pense que nous ne retravaillerons pas ensemble. Nous avons collaboré ensemble pendant dix ans, et Dear Wendy constitue en un sens le point final de notre travail en commun. On a fait ce film ensemble, je pense qu'il n'y a rien à tirer de plus de notre tandem. Lars et moi sommes très différents. C'est un génie d'avant-garde en terme de fond, un véritable joueur d'échecs, alors que j'ai un rapport plus sentimental à mes films, un regard plus fragile et naïf. Artistiquement, on ne fait pas partie du même monde.


Submarino de Thomas Vinterberg. 1h50. Sortie : 01/09/2010. Lire la critique.

30 août 2010

SALT

Sitôt vu, sitôt oublié : Salt ressemble à un film sous vide, qu'on consomme parce qu'on a pas le temps de boulotter quelque chose de plus consistant, et qui ne comblera notre faim que pour quelques heures avant que notre ventre ne se remette à gargouiller. Il ne fallait guère attendre plus de la part de Phillip Noyce, gentil tâcheron dont la filmo recèle quelques vagues plaisirs coupables où chacun trouvera éventuellement son bonheur. Le scénariste Kurt Wimmer a beau tenter de nous leurrer plus d'une fois en s'abandonnant à une machinerie scénaristique retorse, Noyce semble s'en moquer comme de sa première culotte et continue à filmer l'action comme s'il n'avait rien remarqué. C'est à la fois regrettable lorsqu'on se souvient des noms de cinéastes chevronnés un temps pressentis pour le film, et salvateur lorsqu'on imagine quels mauvais yes men auraient pu se charger de la chose et la rendre bien moins supportable. Comme ses agents, Salt est un film sans identité, et il faut l'accepter pour pouvoir en apprécier les quelques qualités.
Le film joue sur la trame classique de l'agent secret seul contre tous suite à un terrible complot visant à le faire passer pour un traître. Angelina Jolie incarne avec une sorte de flegme cette Evelyn Salt qui devait au départ s'appeler Edwin et être interprété par Tom Cruise. Sans faire trop étalage de sa sexytude, elle règle son compte par dizaines aux différents assaillants chargés de lui mettre le grappin dessus. On a déjà vu plus crédible : l'apparente facilité avec laquelle elle se joue de ceux qui lui en veulent concorde mal avec le réalisme voulu par Noyce. Il y a là-dedans un côté 24 heures chrono, Salt rappelant à plus d'un titre ce pauvre Jack Bauer souvent contraint de faire semblant de faire semblant de faire semblant pour parvenir à tromper l'ennemi. Sauf qu'ici, le scénario ne propose que quelques retournements finalement assez simplistes, qui sont assez loin d'être aussi jubilatoires que ceux de la fameuse série.
Le problème de Salt vient peut-être du choix d'Angelina Jolie, qu'on n'imagine pas une seconde accepter de jouer une vilaine russe capable de shooter le président des États-Unis. La dame a beau avoir travaillé avec Timur Bekmambetov, elle est avant tout une défenderesse sans humour de sa belle patrie, ce qui tend à nuire à un scénario tentant plus d'une fois de nous faire douter sur la véritable nature du personnage. Une interprète plus ambiguë aurait sans doute été la bienvenue... Reste un film d'action court, sec et assez nerveux, excitant lorsque l'héroïne se prend pour McGyver en construisant une bombe avec un extincteur et un pied de table, amusant quand elle saute de camion en camion sans une égratignure, fatigant dès que le script tente d'être trop sérieux et de traiter de géo-politique et de guerre nucléaire. La fin ouverte laisse le champ libre à une suite éventuelle ; difficile d'éprouver autre chose qu'une certaine indifférence face à une telle possibilité.



Salt de Phillip Noyce. 1h41. Sortie : 25/08/2010.

29 août 2010

Tu verras des films, mon fils | #4 | JURASSIC PARK

Bon, ami lecteur, si tu n'as jamais entendu parler de cette rubrique, et c'est la dernière fois que je te le dis, tu ferais mieux d'aller voir là-bas si j'y suis.

« Tu vois, Junior, j'ai moi aussi été un enfant. Enfin, disons que moi aussi j'ai eu tour à tour 1 jour, 1 mois, 1 an, 10 ans et demi et j'en passe. Parce qu'intérieurement, je crois que j'ai toujours été vieux. Le premier film que je me souviens avoir vu avec mon papa, et c'est véridique, c'est Quatre aventures de Reinette et Mirabelle d'Éric Rohmer, un après-midi de pluie sur une VHS fraîchement louée.

Parenthèse explicative. Premièrement, Éric Rohmer est un réalisateur très connu en France et disparu récemment. Ses films parlaient d'amour, et ses personnages parlaient bizarrement. Tu te feras ta propre opinion quand tu seras grand. Deuxièmement, une VHS, encore appelée cassette vidéo, c'est une sorte de gros pavé noir qu'on insérait dans une grosse boîte nommée magnétoscope à l'époque où messieurs Dévédé et Blouray n'avaient pas encore mis leurs inventions sur le marché. Figure-toi qu'en fin de film, il fallait faire retour rapide afin de remettre la VHS au début, sous peine de se faire enguirlander par les gérants de vidéo-clubs. Ce qui nous amène au troisième point : louer une VHS dans un vidéo-club, ça signifie emprunter le film qu'on veut voir en échange de quelques euros et aller le rendre le lendemain. Oui, à l'époque, pour voir des films chez soi, il fallait payer ET se déplacer. Je sais, ça te dépasse.

Revenons à nos moutons : je disais donc que je n'avais jamais été un enfant. C'est vrai que je n'ai jamais été un grand mangeur de bonbons et que la lecture m'a toujours plus intéressé que les jeux de garçons. Mais si cela peut te rassurer - et ta mère par la même occasion -, il m'est tout de même arrivé d'adopter des comportements d'enfant dit normal et d'en conserver aujourd'hui encore quelques réminiscences. À ce titre, j'avoue mon amour immodéré et éternel pour Jurassic Park, qui est à mon sens le meilleur film du gentil mais surestimé Steven Spielberg - ne dis pas des choses comme ça en public, tu pourrais te faire casser la gueule. Il y a tout, là-dedans : des dinosaures qui fichent la trouille, un milliard de leçons de mise en scène, des acteurs qui donnent envie d'être d'acteurs... Bon, il y a aussi Laura Dern, certes. Mais elle mange du Jell-O avec une cuillère en plastique, et ça c'est vraiment trop la classe.

Je me souviens qu'à la sortie du film, ton cher tonton - âgé de 5 ans et demi à l'époque - avait harcelé ton cher grand-père pour qu'il daigne l'emmener avec lui au cinéma. Refus évident de mon cher papa : pour un film interdit aux moins de 12 ans, c'était un peu jeune. Faut dire qu'il y a des spectacles plus recommandables que celui d'un type s'asseyant sur les toilettes pour finir coupé en deux par les dents tranchantes d'un tyrannosaure. Au grand désarroi de mon pauvre frère, qui aimait tant ces gentilles petites bêtes, les connaissait par coeur et collectionnait sagement les fascicules des éditions Atlas qui lui offraient chaque semaine un splendide os de dino pour monter peu à peu un squelette de T-Rex en plastoc... Mais non, vraiment, Jurassic Park est un film trop violent, et tu attendras sagement d'avoir l'âge légal - ou au moins une dizaine d'années - avant de voir cette pauvre chèvre réduite en lambeaux par une horde de bestioles affamées. Triste spectacle, même lorsqu'on ne s'appelle pas Allain Bougrain-Dubourg.






Je me rappelle aussi que certains de mes copains de CM1 s'étaient vantés d'avoir pu voir le film grâce à des parents permissifs. Au lieu d'éprouver de la jalousie, j'aurais dû leur rire au nez et réaliser qu'ils n'étaient que de gros mythomanes qu'aucun caissier du cinéma Le Carillon de Saint-Quentin - transformé aujourd'hui en centre commercial pour greluches - n'aurait laissé entrer dans la salle. À chaque récréation, on les écoutait raconter des scènes prétendument terrifiantes qui ne figurent évidemment pas dans le film. Et heureusement, car Spielberg, David Koepp et ce salopard de Michael Crichton se sont montrés bien plus créatifs que mes camarades de classe, qui ne parlaient que de corps déchiquetés et de gros monstres de trente mille pieds de haut.

Non, mon grand, Jurassic Park c'est beaucoup plus que ça. C'est une réflexion angoissée sur la place de l'homme face à la science. Et c'est un prodigieux tour de montagnes russes, qui crée des temps morts apparemment sympathiques pour mieux faire redémarrer l'effroi, comme dans cette scène où les deux enfants se trouvent pris au piège dans la cuisine de l'un des restaurants du parc. Ça ne m'aurait pas gêné que la fille se fasse bouffer, au final : avec ses grands yeux éberlués et insupportables, elle finissait par ressembler pour moi à un gigantesque punching-ball n'attendant que d'être atomisé. Ne t'inquiète pas, Junior : je n'ai pas l'habitude de frapper les femmes, et je n'ai pas changé d'avis en voyant The killer inside me. C'est juste que j'éprouve parfois quelques difficultés à supporter les prestations crétines des enfants acteurs, qui ouvrent des yeux ronds comme des billes de façon terriblement scolaire en espérant que leurs parents, qui leur servent de coach et d'agent, les prennent dans leurs bras à la fin de la prise pour leur dire combien ils sont merveilleux. Si tu veux devenir acteur, Junior, et seulement si tu le veux vraiment, tu auras mon appui. Mais compte sur moi pour t'empêcher de faire partie de ces mouflets faussement prodiges qui se la jouent pendant deux ou trois films avant de sombrer dans la dope dès qu'ils réalisent que leurs parents leur ont menti sur leurs capacités pas si élevées.

Je vais te dire un truc, Junior : j'aimerais qu'en voyant Jurassic Park, tu en conclues par toi-même qu'être un enfant c'est bien, mais que ça ne dure qu'un temps. Qu'on ne doit pas jouer les dieux de pacotille et utiliser un monde disparu pour créer son parc d'attractions personnel et assouvir ainsi une lubie d'enfant gâté. Qu'un jeune acteur qui émerveille les foules à 10 ans ne sera pas forcément le grand comédien de demain. Et que les amoureux des dinosaures en culottes courtes finissent par laisser leur passion de côté - ou par devenir paléontologues. Junior, je te souhaite d'être un vrai enfant, pas comme moi qui fus un gamin si ennuyeux, mais je te souhaite aussi de réaliser en temps voulu que ton glissement vers l'âge adulte est inéluctable. Rassure-toi cependant : j'ai 26 ans et demi de plus que toi, mais je continue à prendre un plaisir enfantin devant ce film immortel qu'est Jurassic Park. »



Jurassic Park de Steven Spielberg. 2h02. Sortie : 20/10/1993.

28 août 2010

[Concours] GREEN ZONE : 5 DVD à gagner

Dans quelques jours sort le DVD de Green zone, dernier et très recommandable film de Paul Greengrass, qui retrouve Matt Damon pour la troisième fois. Grâce à StudioCanal, il vous suffit de répondre à la question ci-dessous afin de remporter l'un des 5 DVD mis en jeu. Envoyez votre réponse et votre adresse à rob@toujoursraison.com avant le 10 septembre 2010 à 20h...





La question, extrêmement compliquée : quel film de la trilogie Bourne Paul Greengrass n'a-t-il pas réalisé ?

Les followers de mon compte Twitter peuvent doubler leurs chances de gagner en retweetant ce message.

Bonne chance, et à bientôt pour les résultats...


[Concours terminé : bravo à David (Saint-Drezery), Evelyne (Lure), Mathieu (Nantes), Claudine (Courcy) et Stéphane (Feuquières)]

Green zone de Paul Greengrass. 1h55. Sortie en salles : 14/04/2010. Sortie DVD/Blu-ray : 31/08/2010. Lire la critique.

RUDO ET CURSI

Dans la famille Cuarón, je demande le frère : Carlos est le frère d'Alfonso et a notamment scénarisé le Y tu mama tambien qui l'a fait connaître. Mais si le talent du réalisateur du meilleur Harry Potter et des Fils de l'homme n'est plus à prouver, rien ne permettait jusque là d'évaluer le potentiel réel de son frangin. Il est toujours aussi difficile de trancher même après avoir vu Rudo et Cursi, qui fait avant tout parler de lui par l'envergure de son trio de producteurs - cités deux fois chacun sur l'affiche, c'est dire - et l'évident contre-emploi de son duo de comédiens vachement hype à l'échelle mexicaine. D'un sujet potentiellement alléchant - deux frangins rednecks deviennent footballeurs professionnels et se tirent la bourre de façon pas franchement saine -, Cuarón tire un film vaguement satirique, gentiment divertissant mais manquant d'acidité et de style.
Par endroits, le film est quasiment jubilatoire par sa façon de décrire la prétendue montée en puissance de ces nouveaux riches n'ayant visiblement pas compris qu'une fortune soudaine est propice à l'apparition de nouveaux amis et de jolies pépées. Rudo et Cursi sont des minables et le resteront, indépendamment de l'état de leur portefeuille. Et quand le second, incarné par un Gael Garcia Bernal assez déchaîné, décide de profiter de sa notoriété naissante pour accomplir son autre rêve et devenir un chanteur évidemment ringard, c'est la joie. Mais voilà : Carlos Cuarón n'est pas Alex de la Iglesia, qui aurait pu faire de Rudo et Cursi une sorte de Mort de rire version foot, c'est-à-dire un film explosif, décapant, faisant atteindre à ce duel fratricide et beauf de délicieux sommets de grand guignol. Las : après un crescendo relativement rapide, le film ne cesse de se dégonfler comme un soufflé, se terminant de façon assez prévisible.
Le manque de souffle de l'intrigue pousse Cuarón, seul scénariste à bord, à boucler son scénario avec un vrai-faux suspense qui accapare à lui seul une vingtaine de minutes de métrage. En passe d'être mis au placard par un club qui ne lui fait plus confiance, l'attaquant Cursi est sommé de marquer un but au prochain match... qu'il disputera contre son frère Rudo, excellent gardien de but de son état, qu'une dette de jeu contraint à prendre un but afin de remporter un pari truqué. Tout pourrait bien se passer pour les deux hommes s'ils n'étaient pas aussi crétins, et tout pourrait bien se passer pour le film si le déroulement de l'affaire n'était pas aussi lourdement exécuté. La seule véritable scène de football de l'ensemble - ce qui n'est franchement pas un problème - clôt de façon laborieuse cette fable néanmoins assez sympathique sur les ravages du succès, les pièges de l'argent facile et les sirènes de la célébrité. Pour le remake français, proposons Benzema et Ribéry, la récente actualité de ces queutards sans cervelle collant à merveille aux thèmes développés ici.



Rudo et Cursi (Rudo y Cursi) de Carlos Cuarón. 1h43. Sortie : 01/09/2010.

27 août 2010

PIRANHA 3D

Ses deux remakes précédents, La colline a des yeux et Mirrors, bien que de qualité inégale, n'en faisaient pas franchement un cinéaste rigolard. Pourtant, Alexandre Aja prouve avec son cinquième long qu'il sait aussi manier le second degré et s'épanouir dans le divertissement le plus potache qui soit. Sa sortie début septembre apparaît comme étrangement décalée : Piranha 3D est un film d'été, un pur et dur, de ceux qu'on verrait bien dans un drive-in, un gobelet de soda king size sur les genoux et la main sur la cuisse de sa - ou de son, pas de chichis entre nous - partenaire. Aja nourrit un seul objectif et s'y emploie à merveille : procurer un maximum de divertissement à son spectateur et lui donner envie de replonger dans les séries Z des années 70.
Pour cela, le frenchie a recours à un cocktail détonant et absolument imparable lorsqu'il est servi dans les bonnes quantités : gonzesses topless, monstres en toc, effets gore too much et personnages crétins. Et quoi de mieux pour cela que de permettre aux piranhas de faire leur apparition lorsdu fameux spring break, gigantesque fête étudiante qui tourne rapidement à la beuverie et à l'orgie, le tout au bord de la mer ou même dans l'eau. Ces poissons cannibales et anthropophages seraient-ils républicains ? Ils épargnent les militants religieux qui exhortent les vilains pêcheurs à aller prier au lieu de sombrer dans le stupre. En revanche, ils croquent sans vergogne tout ce qui ressemble à une fille à poil. Il y a donc de quoi faire, car leurs maillots de bain sont curieusement pauvres en tissu... Aja se délecte à filmer ces poitrines opulentes façon MTV puis à infliger à ses playmates des châtiments qu'il semble trouver méritées.
Mais ne condamnons pas trop vite les tendances politiques de ces prédateurs assez peu effrayants car moyennement convaincants sur le plan visuel. Les effets spéciaux de Piranha 3D sont souvent foireux, les membres arrachés sont assez peu crédibles, mais c'est justement là que réside le charme délicieux d'un film qui préfère la coolitude à l'effroi et met ainsi toutes les chances de son côté. Un Jerry O'Connell survolté, une Elisabeth Shue sexy malgré elle en MILF à poigne, et les légendaires Richard Dreyfuss et Christopher Lloyd en guest stars parachèvent le succès séducteur de ce film sans message aucun, débile et fier de l'être, qui annonce une suite encore plus jouissive et énorme. Dans quelques mois, restera-t-il beaucoup de souvenirs de ce pur divertissement ? Non, sans doute, hormis peut-être un pénis flottant ; mais le plaisir immédiat que fournit le film est largement suffisant.



Piranha 3D d'Alexandre Aja. 1h30. Sortie : 01/09/2010.

26 août 2010

[Concours] VAMPIRES : 5x2 places à gagner

Mercredi 1er septembre sort Vampires, film belge de Vincent Lannoo (Strass) interprété notamment par Julien Doré. Grâce à Cinetrafic, je vous propose de gagner vos places pour aller découvrir cette curiosité en salles.
Pour participer, c'est très simple : consultez la liste Films de Vampires créée sur Cinetrafic et envoyez moi par mail (rob@toujoursraison.com) votre top 5 des films de vampires...





Les followers de mon compte Twitter peuvent doubler leurs chances de gagner en retweetant ce message. Fin du concours mercredi 1er septembre à 16 heures.

Bonne chance, et à bientôt pour les résultats...

[MàJ] Concours terminé : bravo à Pascal (Strasbourg), Sophie (Paris), Thomas (Sarrebourg), Michel (Le Perray), Anthony (Paris)

TELL TALE

Réalisateurs de films indépendants hélas trop méconnus, Michael Cuesta s'est principalement fait un nom en apposant sa griffe si reconnaissable sur une demi-douzaine d'épisodes de l'excellente série Six feet under, puis sur la première - et meilleure - saison de Dexter. Rappelons pour les sériephobes que le héros de cette dernière série est un expert médico-légal qui officie également en coulisses en tant que tueur de tueurs. Cette ambivalence entre justicier bien intentionné et assassin, on la retrouve justement dans Tell tale, troisième long réalisé par Cuesta : le personnage principal y est en effet un homme enquêtant sur le meurtre de celui qui lui a donné son coeur - au sens propre - et réglant à sa manière ses comptes avec les vilains.
Pas étonnant que le film ait peiné à trouver son public au point de n'être distribué que dans une salle française : il ne cesse d'hésiter entre plusieurs genres, ce qui n'en fait pas un film inconfortable mais le rend cependant assez difficile à apprécier dans sa globalité. Du thriller mental évoqué par l'affiche à base de pièces de puzzle, on ne verra que quelques scènes vaguement torturées dans lesquelles le héros se demande pourquoi le coeur d'un autre prend peu à peu possession de son corps et de son esprit. En revanche, Tell tale ne néglige pas - et c'est une surprise - son côté vigilante movie, le scénario consistant principalement en une succession de rencontres avec tous les participants d'un crime, celles-ci se terminant généralement de la même manière : par une exécution froide, sommaire et de moins en moins inattendue.
Sans aller très loin, Tell tale a cependant bien du charme, notamment lorsque son héros un rien timoré - le trop rare Josh Lucas - se mue subitement en bourreau décomplexé. Dommage cependant que l'intrigue n'aille pas plus loin et que Cuesta soit contraint d'assurer seul le show en misant tout sur sa mise en scène élégante - qui a sauvé à elle seule plus d'un épisode de série TV - et sa direction d'acteurs sans relâchement, qui permet notamment aux scènes entre Lucas et Brian Cox d'atteindre de jolis sommets. Pour qui attend que le réalisateur revienne à des films plus indépendants ou se mette à un cinéma plus ambitieux, Tell tale constitue une parenthèse acceptable qui a pleinement conscience de sa propre modestie. Ce que confirme un épilogue sec et sans fioritures, que bien d'autres auraient mis en scène avec tambours, trompettes, flashbacks et tagada tsouin tsouin. La preuve que ce type-là a du talent et qu'il ne devrait pas rester méconnu toute sa vie.



Tell tale de Michael Cuesta. 1h33. Sortie : 18/08/2010.

25 août 2010

CRIME D'AMOUR

Stupéfiante homonymie : le cinéma français compte deux Alain Corneau. L'un est un cinéaste qui nous offrit notamment Série noire et Tous les matins du monde, mais dont personne n'a plus entendu parler depuis Le cousin, réalisé en 1996. Le second vient d'enchaîner Les mots bleus, Le deuxième souffle et Crime d'amour, sans jamais sembler s'interroger sur sa légitimité de metteur en scène. Profitons de cette amusante coïncidence pour s'intéresser à ce qu'aurait donné Crime d'amour s'il avait été réalisé par Alain Corneau n°1 et pas par Alain Corneau n°2.
Jadis, Alain Corneau n°1 était réputé pour sa direction d'acteurs au cordeau et pour ses choix de casting judicieux. Comment oublier le Patrick Dewaere de Série noire ou le Guillaume Depardieu de Tous les matins du monde, pour ne citer que ces deux acteurs trop tôt disparus ? Il est donc certain que jamais il n'aurait engagé Ludivine Sagnier, qui était encore prometteuse lorsqu'elle se laissait aller dans des rôles bien choisis de femme-enfant, et plus encore qu'il ne l'aurait jamais dirigée de cette manière. Car Alain Corneau n°2 l'encourage apparemment à aller toujours plus loin dans l'hystérie, les crises de larmes, le tapage de pieds et les regards perdus vers l'horizon. Grave erreur : la demoiselle mérite tous les Razzie Awards de la terre pour sa prestation.
Vieux briscard, connaissant comme sa poche les artisans du septième art hexagonal, Corneau n°1 n'aurait sans doute pas embauché Yves Angelo, réalisateur de pacotille et catastrophique directeur de la photo qui était déjà responsable des lumières clinquantes et ridicules du Deuxième souffle, impardonnable remake d'un film de Jean-Pierre Melville. Erreur effectuée par Corneau n°2, qui livre un film d'une absolue laideur, non seulement à cause de son image mais aussi de par les différents choix esthétiques - décors et autres - effectués. Crime d'amour ressemble à un catalogue Habitat filmé par un vidéaste amateur, et c'est extrêmement horripilant.
Dernière chose avant de laisser moisir aux oubliettes ce très très gros navet même pas assez fun pour devenir un bon nanar des familles : ayant jadis adapté Pascal Quignard et Jim Thompson, Corneau n°1 aurait su qu'il ne faut pas confier un scénario à un enfant de 12 ans, même si celui-ci a déjà dévoré quelques dizaines de romans de gare. Car à moins de vouloir jouer la carte de la parodie, aucun réalisateur ne peut se permettre d'aligner des dialogues aussi indigents et de mettre près de deux heures à développer une intrigue nulle, où la seule minuscule surprise concerne un revirement de situation qui survient à mi-film. Avant, après et même pendant, l'ensemble manque de crédibilité, de finesse et de classe, comme une dissertation de philo écrite au feutre mauve par une adolescente brouillonne et neurasthénique. On nous avait rarement servi ce genre de schéma criminel façon « je fournis toutes les preuves de la culpabilité et ensuite je retourne tout, et du coup j'ai l'air vachement honnête ». Alain Corneau n°2 ose, accumulant les détails grossiers et aberrants pour venir à bout d'une histoire qui ne passionne que lui. On conseille aux deux hommes de se rencontrer un de ces jours et de prendre le temps de confronter leurs filmographies. Numéro 1 parviendra peut-être à dissuader numéro 2 de continuer à faire du cinéma, et ce dernier pourra peut-être à son tour convaincre son illustre aîné qu'il n'est pas trop tard pour effectuer au moins un baroud d'honneur au lieu de laisser le nom de Corneau se faire salir comme c'est le cas depuis quelques années.



Crime d'amour d'Alain Corneau. 1h44. Sortie : 18/08/2010.

24 août 2010

GENTLEMEN BRONCOS

Il semblerait que Jared Hess ne soit pas près de conquérir la France : après Napoléon Dynamite et Super Nacho, voici que son troisième film s'apprête à être distribué lui aussi en loucedé. Comme si notre pays n'était pas assez pourvu en nerds. Hess est pourtant un cinéaste de qualité, qui jusqu'ici manquait régulièrement de se prendre les pieds dans le tapis en s'abandonnant à des délires trop poussés ou personnels pour ne pas perdre le spectateur. Si Gentlemen broncos est son meilleur film, c'est justement parce qu'il prend le soin de réguler les trips qu'il propose en les incorporant savamment à son récit. Et pour cause : ici, tout le matériau barré fait partie de l'oeuvre créée par Benjamin, adolescent solitaire passant le plus clair de son temps à écrire des romans de SF et de fantasy. Le moins qu'on puisse dire, c'est que les univers composés par le jeune homme sont pour le moins singuliers : dans Yeast Lords : The Bronco Years, le héros part à la recherche de ses gonades, qui lui ont été prélevées à des fins scientifiques avant d'être égarées...
Le film opère un zigzag permanent entre la mise en images délirante de l'«oeuvre» écrite par Benjamin - et jouée par un Sam Rockwell survolté - et le récit de sa jeunesse laborieuse. Incapable de séduire, peinant à se trouver, il participe à une convention de jeunes auteurs de science-fiction et se fait piquer son manuscrit par Ronald Chevalier, écrivain idolâtré, vaniteux et en sévère panne d'inspiration. Comme dans ses précédents films, Hess excelle à décrire la frustration intérieure d'un type convaincu de pouvoir faire de grandes choses mais incapable de rendre cette idée populaire. Cantonné jusque là à une majorité de seconds rôles, Michael Angarano se distingue par sa capacité à rendre le héros aussi attachant que pitoyable sans jamais tomber dans une pose un rien agaçante à la Michael Cera. Voilà enfin un loser magnifique, pas un ado se créant une fausse ringardise pour se rendre attirant. Hess s'impose comme le cinéaste ayant le rapport le plus sincère à la nerditude, et son film n'en est que plus touchant.
Gentlemen broncos ne manquera pas de parler à chacun. Ceux qui ne sont jamais parvenus à lire plus de 50 pages d'heroic-fantasy sans tomber dans les bras de Morphée se régaleront de ce qu'ils prendront comme une satire de ces bouquins déployant des trésors d'inventivité pour accoucher au final d'aventures dépourvues de chaleur et d'humanité. Quant aux fans du genre, ils apprécieront l'hommage tendre et jamais malfaisant apporté à ce genre qui continue de bercer des générations de puceaux en pull jacquard. Et que Jared Hess permette à l'un des personnages de réaliser une adaptation quasiment suédée des écrits déjà miteux du pauvre Benjamin n'est qu'un ravissement de plus, qui offre une dimension supplémentaire et encore plus succulente à cet excellent divertissement à portée sociologique. Il conviendra au moins de le rattraper en DVD.



Gentlemen broncos de Jared Hess. 1h25. Sortie : 25/08/2010.

23 août 2010

BE BAD !

Quand le réalisateur de Chuck & Buck et de The good girl rencontre Michael Cera, il est légitime de s'attendre à quelques étincelles. Spécialiste des rôles d'ados cultivés, décalés et puceaux sur les bords, l'acteur américain âgé de 22 ans ne semblait jusque là pas désireux de donner à sa carrière une inflexion différente, mais a sans doute trouvé dans le scénario de Be bad ! une source de motivation pour avancer enfin. Au départ, le Nick Twisp qu'il interprète est le parfait sosie des personnages qui ont fait son succès ; mais l'objectif final de Miguel Arteta est de faire exploser la carapace et d'en montrer une autre facette. Alors, comme son héros réalise qu'il est trop gentil pour pouvoir s'attirer les faveurs de celle qu'il aime, le voilà qui se crée un double maléfique afin de se pousser à se comporter comme une crapule lorsque nécessaire.
Hélas, cet ami imaginaire nommé François Dillinger est extrêmement sous-exploité et Be bad ! se retrouve assez rapidement dans l'impasse pour plusieurs raisons. D'abord, Arteta semble ne jamais parvenir à définir le ton qu'il souhaiterait donner à son film : ses envies de comédie noire foutraque et existentielle ne prennent jamais réellement le pas sur le gentil petit roman d'éducation indé US. Ensuite, le scénario manque cruellement de rythme et peine autant à mettre en place sa situation qu'à la développer. Concrètement, on commence par avoir hâte de voir Cera se démultiplier, puis on trépigne d'impatience avant d'être immédiatement et définitivement déçu par l'exploitation qui est faite de cette idée pourtant loin d'être inintéressante. Faire brûler des véhicules et exploser un bâtiment ne suffit pas vraiment à combler nos envies de vitriol.
L'atmosphère n'est pas désagréable, le casting bigrement sympa - de Steve Buscemi à Zach Galifianakis -, mais rien n'y fait : Be bad ! n'avance pas et semble devoir une partie de son immobilisme à Cera lui-même. Incapable de rendre son double convaincant, il se contente de la panoplie simpliste et ridicule censée le rendre plus adulte et plus rentre-dedans : une petite moustache et des clopes qu'il fume avec une confondante absence de virilité. Paradoxalement, ce que le film réussit le mieux est peut-être ce qu'il propose de moins inédit, à savoir l'obsession masculine de la perte de virginité. Quelques scènes plutôt bien vues voient Nick tergiverser, hésiter, se diriger vers un romantisme doucereux là où son double opterait davantage pour une stratégie offensive et sans langue de bois. Difficile de ne pas s'identifier à cet ado-là, même s'il est incarné par un acteur qui commence à se faire trop vieux pour ces conneries et risque d'éprouver quelques difficultés à trouver d'autres types de rôles.



Be bad ! (Youth in revolt) de Miguel Arteta. 1h30. Sortie : 01/09/2010.

22 août 2010

Tu verras des films, mon fils | #3 | LES LOIS DE L'ATTRACTION

Ami lecteur, si tu n'es toujours pas courant de l'actualité robgordonienne, sors de ta grotte et mets-toi à jour.

« Tu vois, Junior, je sens arriver le jour où, le bac en poche - avec félicitations du jury, sinon je te déshérite -, tu quitteras le splendide appartement parisien de tes chers parents pour aller t'installer dans un studio plus ou moins miteux et y entreprendre de longues et coûteuses études. Ne t'inquiète pas, ta mère et moi avons tout prévu : dès aujourd'hui, à chaque grossièreté prononcée, nous mettons un euro dans une tirelire-cochon dont le contenu sera ensuite transféré sur un compte bloqué. D'ici 2029, nous devrions donc disposer d'environ 30.000 euros destinés à financer tes années de fac, de classe préparatoire ou d'école de je ne sais quoi, ainsi que tes loyers mensuels. En revanche, et je serai inflexible, il est hors de question que nous continuions à te fournir un argent de poche suffisant pour que tu puisses te la couler douce et passer tes fins de semaines ou davantage à dilapider la fortune familiale en pintes de Guinness et en shooters d'Absolut - oui, tes géniteurs auront pris le temps de t'expliquer ce qui est vraiment bon. Tu devras donc effectuer un choix crucial entre une vie de paix intérieure et de culture à bas prix - je veux bien financer ta carte UGC et autres pass culturels - et une existence débridée mais exténuante, puisque tu seras contraint de te trouver un boulot ingrat pour financer tes beuveries. À toi de choisir, Junior. Réfléchis bien.

En tout cas, il est tout bonnement inconcevable que tu ressembles un jour aux personnages des Lois de l'attraction, jeunes types tellement friqués que ça en devient moche. Le problème n'est pas tant leur oisiveté insouciante que leur stupéfiante propension à être persuadés de valoir mieux que le reste de l'humanité, simplement parce qu'ils ont de plutôt belles gueules et les moyens de se défoncer sans s'inquiéter pour leurs finances. Mieux vaut que tu l'apprennes tout de suite, Junior : la vie n'est pas un open bar permanent, sauf pour une poignée de privilégiés qui ont certes l'avantage de pouvoir exaucer leurs propres 36.000 volontés en un claquement de doigts, mais sont si peu en contact avec la réalité de leur monde que j'ai presque envie de les plaindre. Non mais regarde un peu ces types : ils rodent dans les campus comme des spectres, le sourcil arrogant et le torse en avant, fiers de leurs pectoraux fraîchement formés. Ce ne sont en fait que des sommets de vacuité, capables certes de tenir quelques conversations, mais inaptes à évoluer dans un autre univers que celui de la superficialité. Ils boivent des bières, ont des bangs dans leurs chambres d'étudiants, et vont en soirée pour tringler des gonzesses au moins aussi paumées qu'eux. Junior, ne te méprends pas : je ne souhaite aucunement que tu entres dans les ordres et je te souhaite de beaux moments arrosés et de chouettes parties de jambes en l'air. Mais fais-moi le plaisir de faire ça proprement, sans avoir l'impression de baiser l'humanité toute entière dès que tu ramènes une gonzesse dans ta piaule.





Un peu de respect, que diable : je serais profondément triste que tu puisses ressembler, même l'espace de quelques heures, aux affreux types qui se tapent Lauren Hynde dans le film de Roger Avary. Quand on rencontre une fille qui ressemble à Shannyn Sossamon, on a au moins la classe de la séduire correctement, voire de lui faire la cour pendant de longues semaines si la demoiselle résiste. On ne lui sert pas un baratin moisi sur sa vision du cinéma avant de la ramener dans sa chambre et de la filmer en train de se faire culbuter par son colocataire. Surtout si la jeune femme en question est encore vierge - certes, ça n'est pas écrit sur son front - et que le coloc en question est si bourré qu'il finit par lui vomir dessus au moment de l'orgasme. Je ne dirais même pas que c'est beauf, parce que le beauf a souvent un côté sympa, une simplicité d'esprit qui fait qu'on l'excuse rapidement d'être ce qu'il est. Il n'y a pas de mots pour cette catégorie de gens qui se croient autorisés à souiller la terre entière sous prétexte qu'ils sont jeunes et qu'ils leur faut en profiter tant qu'il est encore temps. Desproges détestait ces jeunes-là, et il avait bien raison.

Je vais te dire un truc, Junior : les mecs présentés dans Les lois de l'attraction ne me font pas rêver une seconde, et aucun ne doit te servir de modèle. Franchement, qui peut avoir envie de ressembler à cette andouille cosmique de James van der Beek, qui fronce les sourcils pour se donner l'air méchant sans parvenir à faire oublier qu'il a une tête de Goofy ? Qui peut bien rêver d'avoir la tronche de Ian Somerhalder, endive absolue dont les jolis yeux bleux de minet et le corps un peu gaulé ne font pas tout ? Personne. À la rigueur, je préfère que tu sois une sorte de Victor, joué par Kip Pardue dans le film : si tu as la possibilité d'effectuer le même genre de road trips que lui et de les raconter avec les mêmes fulgurances de style comme dans la vidéo ci-dessous, alors c'est que tu as de quoi devenir un grand cinéaste ou écrivain. Si quelques années de débauche te permettent de développer ta personnalité et de devenir un artiste singulier, avec des bollocks et des choses à raconter, je vois mal comment ta mère et moi pourrions t'en vouloir. Je ne te rêve pas particulièrement en avocat au barreau de Paris ou en médecin pour grands brûlés : j'aimerais que tu trouves ta voie, et tout se jouera sans doute au moment de ta majorité. Tout ce que je demande, et tant pis si je me répète ou si mes propos te font penser à un mauvais morceau d'un mauvais groupe de reggae, c'est de respecter ceux qui le méritent et donc de te respecter toi-même. Te voir arriver à l'âge adulte en ayant accumulé de l'expérience mais pas sali ton honneur serait le plus beau des cadeaux. En attendant, Junior, commence par respecter tes chers parents en buvant sagement tes biberons et en faisant tes nuits dès ta naissance. Merci d'avance. »






Les lois de l'attraction de Roger Avary. 1h50. Sortie : 12/03/2003.

21 août 2010

Pendez-moi haut et court...

... c'est le titre d'une nouvelle rubrique permanente que vous pourrez retrouver grâce aux onglets situés sur la gauche de cette page. Le principe est le plus simple du monde : compiler les commentaires mémorables laissés par des lecteurs de ce blog, qu'ils soient hargneux, crétins ou judicieusement critiques à mon encontre. Un mix de pure bêtise et de mauvais esprit qui devrait vous ravir, et sera mis à jour aussi régulièrement que nécessaire.
Pour accéder à cette rubrique, cliquez sur l'image... et n'hésitez pas à laisser ici un commentaire pour désigner votre/vos commentaire(s) favori(s).



JOSEPH ET LA FILLE

Courts-métrages prometteurs, premier long accrocheur - le méconnu Frères - : il fallait suivre Xavier de Choudens, jeune réalisateur ayant sans conteste une patte de metteur en scène et une sensibilité à fleur de peau. Joseph et la fille marque hélas un terrible coup d'arrêt dans la carrière du cinéaste en herbe, tant le film semble remettre en question tous les espoirs placés en lui. Il ne faut guère plus qu'une poignée de minutes pour sentir se profiler une pure catastrophe, qui ne fera que se confirmer de bobine en bobine. Les films français du moment semblent se suivre et se ressembler, leur point commun étant la platitude vertigineuse de leur scénario et l'inaptitude effarante de leurs initiateurs à relever le niveau par quelque moyen que ce soit.
Joseph et la fille se présente comme un polar minimaliste doublé de la description d'une brève rencontre entre un vieux braqueur fatigué, fraîchement sorti de prison, et la fille rebelle de son ancien compagnon de cellule. Le tout dans une grande maison vide qui leur permettra de s'entraîner tranquillement pour piquer 6 millions dans le casino le plus proche - et, accessoirement, de faire un peu connaissance. Mais la crédibilité de l'ensemble est proche du niveau zéro : le heist movie semble être le fruit de l'imagination d'un gamin de 12 ans ayant un peu trop joué aux gendarmes et aux voleurs, et la rencontre intime entre cet homme mutique et usé et cette jeune gonzesse aux allures de doberman est relatée avec de très gros sabots. Rien ne se produit entre les personnages, et ni le suspense ni l'intensité des sentiments ne viendront dégager le film de sa totale torpeur.
On pourrait se contenter de dire que Joseph et la fille est un film avec Jacques Dutronc et que c'est une raison suffisante pour s'y risquer. Oui, certes. Mais c'est aussi un film avec Hafsia Herzi, nouvelle actrice surcotée du cinéma français, dont seul un Alain Guiraudie (Le roi de l'évasion) peut éventuellement tirer quelque chose. Sa prestation grossière et agressive est d'une terrible fausseté et ne laisse dès le départ aucune chance au film. Celui-ci se traîne pendant l'heure et demie la plus longue du moment, proposant çà et là quelques plans stimulants avant de retomber immanquablement dans ses travers - filmage sans relief, écriture approximative, jeu insupportable. Le final façon OK Corral apparaît alors comme un vrai soulagement.



Joseph et la fille de Xavier de Choudens. 1h26. Sortie : 18/08/2010.

20 août 2010

SEXY DANCE 3D - THE BATTLE

Jeune, si toi aussi tu aimes shaker ton booty au son des boomboxes, alors Sexy dance 3D est fait pour toi. Le film de Jon Chu - qui devrait bientôt s'atteler au biopic de Justin Bieber, star des trending topics sur Twitter - constitue en effet l'un des sommets du genre tant il pousse les possibilités de la street dance à leur climax. Inutile d'entrer dans la salle pour assister à une tragédie grecque ou prendre une leçon de scénario : le but clair, net et précis est simplement d'en mettre plein les mirettes en tirant profit au maximum de ces jeunes gens pas forcément très beaux mais qui le deviennent dès qu'ils entendent trois notes et commencent à se déhancher comme des malades mentaux de sa race.
Sexy dance 3D est  un divertissement extrêmement amusant car il exploite avec simplisme et ironie un concept usé jusqu'à la corde : le fameux tournoi, qui a tellement facilité la tache de certains scénaristes de films de sports. Il suffit d'enchaîner les différentes étapes, d'intercaler régulièrement des scènes "dramatiques", et le tour est joué. Le film n'échappe évidemment pas à la règle mais le fait avec une légèreté qui touche au second degré. Le petit héros a une tronche de ravi de la crèche, son love interest est une fille fadasse avec des tenus horribles genre "mouvement des jeunes sarkozystes chrétiens", l'autre héros se prend pour un réalisateur et se prend d'affection pour une gonzesse surmaquillée qui cache un terrible - mais alors terrible - secret... De quoi se poiler un peu entre deux énormes scènes de danse. Celles-ci sont principalement au nombre de trois, la fameuse battle du titre "français" étant le plus énorme tournoi de danse de l'histoire de l'humanité, avec des équipes venues des quatre coins du monde et un prix de 100.000 dollars à la clé... prix évidemment vital pour nos gentils héros, dont le local super beau et super grand risque d'être vendu aux enchères. Ne vous inquiétez pas, ils gagneront à la fin et l'amour triomphera.
Kamel Ouali trouvera peut-être à redire quant à la qualité de certaines chorégraphies, mais le spectateur béotien en prend en tout cas plein les yeux, transcendé par une 3D assez bien exploitée même s'il reste techniquement quelques efforts à faire concernant le rendu de certaines textures. Jon Chu exploite à merveille les matières et les atmosphères, qu'elles soient aquatiques ou poudreuses, filme large pour donner conscience du travail achevé par les équipes... Dommage que le scénario oublie un peu que dans "tournoi mondial", il y a "mondial". On aurait aimé que cette universalité se traduise autrement que par quelques drapeaux étrangers brandis par la foule lors des battles. Mais qu'importe : le plaisir est là, primaire et intact, avec également un bel hommage aux comédies musicales d'antan : le héros, Moose, y utilise soudain le mobilier urbain pour renouer avec celle qu'il a un peu trop délaissée pour la danse. Le plaisir qu'ont ces gens à danser est communicatif. Tout comme l'aspect métaphorique du film : destiné à tous les publics, et n'allant donc pas plus loin question nudité que quelques torses glabres et riches en muscles saillants - jalousie -, Sexy dance 3D aime contourner le sujet du sexe en utilisant la force de l'évocation. Ainsi, pour séduire la charmante - hum - Natalie, Luke n'hésite pas à lui faire souffler dans sa paille et à l'encourager vivement, avant de planter cette même paille dans le gobelet de la demoiselle, visiblement ravi d'être arrivé à ses fins.On a rarement fait aussi puissant.





Sexy dance 3D - The battle (Step-up 3D) de Jon Chu. 1h47. Sortie : 18/08/2010.

19 août 2010

Today is my birthday

Bon les mecs, aujourd'hui c'est mon anniversaire alors pas de critique, on verra ça plus tard. Pourtant j'ai vu Sexy dance 3D et ça dépote.

Concernant la charmante illustration de ce billet, j'ai tapé "Happy birthday Rob" dans Google Images et je n'ai trouvé que ça. Désolé.

À plus tard les amis.

Robert Pattinson

18 août 2010

D'AMOUR ET D'EAU FRAÎCHE

Pour sûr, ce n'est pas l'ambition qui étouffe Isabelle Czajka : son deuxième long est d'une incontestable modestie, laquelle constitue à la fois une gentille petite qualité et un insondable défaut. D'amour et d'eau fraîche est en effet une petite chose insignifiante, écrite et filmée platement, et qui ne présente un minimum d'intérêt que grâce à la présence des jolis et adorables Anaïs Demoustier et Pio Marmaï. Beaux à regarder, éminemment sympathiques, ils sont la minuscule raison d'être de ce film bâtard et sans épaisseur qui fait s'interroger sur le devenir de cinéaste de Czajka.
Cela commence comme une comédie sociale sur la terrible condition de nos Bac+5, qui slaloment entre les stages miteux et les CDD précaires. Au centre du film, Julie, néo-parisienne un peu naïve qui découvre, c'est affreux, la dure réalité du monde du travail. Soit trois quarts d'heures à base de commandes de plateaux-repas et de démarchages chez les petits vieux. Pourquoi pas : mais l'écriture est si peu documentée et manque tellement de finesse que l'ensemble peine à trouver son intérêt, plombé qui plus est par une mise en scène en roue libre. Comme si les choix de caméra n'étaient déterminés que par la place des meubles et la place disponible pour la poser.
Bref, c'est moche, mais un espoir subsiste pourtant, le titre et l'affiche semblant indiquer un brusque revirement de situation dans la vie de Julie et donc dans le film. Le problème, c'est que sa rencontre avec l'échevelé Ben, branquignol oisif au vrai bagout, ne mènera que sur un petit voyage en Espagne que Czajka choisira d'agrémenter d'une vague dimension policière. Oh mon Dieu, il a un flingue ! Les scènes s'enchaînent et confirment la propension de la réalisatrice à ne rien dire et à ne pas raconter davantage. Même une séquence potentiellement grisante, comme celle où les deux héros convoient une voiture chargée d'objets illicites en Espagne, est tuée dans l'oeuf par une écriture frileuse qui annihile toute possibilité de suspense.
D'amour, il n'est guère question ici. D'eau fraîche, encore moins. On nage en plein vide, en plein schématisme, comme si la réalisatrice avait filmé par erreur le premier jet de son scénario au lieu de la version définitive. Reste heureusement le couple Demoustier-Marmaï, qui prend visiblement un certain plaisir à évoluer ensemble. Plaisir relativement communicatif, comme s'il s'agissait pour nous de regarder leur film de vacances, scènes de full frontal incluses. Il est une nouvelle fois parfait dans son rôle de charmeur fou, et elle est impayable lorsqu'elle enchaîne les sarcasmes devant les types un peu trop vieux pour elle avec lesquels elle couche. À condition de ne pas espérer ressentir la gravité sociétale, le frisson policier ou l'intensité romantique, D'amour et d'eau fraîche pourrait finir grâce à eux par ressembler à une plaisante bouffée d'oxygène. Dommage que le film soit si crétin.



D'amour et d'eau fraîche d'Isabelle Czajka. 1h30. Sortie : 18/08/2010.

17 août 2010

CE QUE JE VEUX DE PLUS

Derrière ce titre mal fichu, dû sans doute à une traduction trop littérale, se cache un drame poignant sur un sujet ordinaire : l'adultère. Vu de loin, le film de Silvio Soldini présente les mêmes caractéristiques qu'un milliard d'autres oeuvres sorties depuis l'invention du cinématographe : c'est en effet l'histoire détaillée de la rencontre d'un homme et une femme déjà en couple. Elle vit avec un charmant nounours qui la chouchoute, l'écoute et la fait rire ; il a déjà deux enfants avec une femme dont il semble s'être déjà un peu éloigné. Anna et Domenico se croisent par hasard, se retrouvent ensuite, et ne cesseront plus de se télescoper jusqu'à approcher du point de rupture. Ce que je veux de plus est le parfait résumé de la détresse qui peut s'emparer d'êtres semblant soudain revivre au contact de l'autre, ce qui ne va pas sans une certaine douleur. Mentir, tricher, rentrer chez soi le soir et peiner à regarder en face la personne avec laquelle on vit... Sans en faire des victimes pour autant, Silvio Soldini montre que ces personnages sont humains avant tout, pas d'immondes salauds se moquant bien du mal qu'ils peuvent faire autour d'eux. L'adultère est au coin de la rue, et personne ne peut prétendre en être totalement protégé.
De la rencontre à l'heure des choix, le film balaie un certain nombre d'étapes et n'en saute pour ainsi dire aucune, sans pour autant être étouffé par un besoin d'exhaustivité. Soldini montre brillamment comment des gens raisonnables parviennent à frôler l'inconscience de façon soudaine et imprévisible, simplement parce qu'ils ont en face d'eux une personne qui leur donne envie d'envoyer leur existence passée dans le fossé et de se mettre à vivre enfin au lieu de se contenter de survivre. Il y a une certaine cruauté dans sa façon de montrer à quel point Alessio, l'adorable mari d'Anna, ne "mérite" pas d'être ainsi trompé ; mais le cinéaste ne juge pas, se contentant de dresser ce simple constat sans le commenter outre mesure. Et quand arrive l'instant où reculer n'est plus possible, lorsqu'il faut effectuer ce choix crucial entre une vie ordinaire mais peut-être confortable et un nouveau départ alléchant mais risqué, Soldini se mouille et fait un choix, encore une foi sans jamais approuver ou contester celui-ci.
Bienvenue dans deux heures d'une passion exaltée et forcément destructrice, qu'on ne cherche absolument pas à nous faire passer pour l'histoire d'amour la plus originale de notre époque, mais qui possède au contraire cet aspect universel assez effrayant pour qui nourrit trop de certitudes à propos de la solidité de son couple. Magnifié par une bande originale franchement réussie, qui lui confère une certaine modernité en même temps qu'un aspect baroque collant idéalement à la mise en scène, Ce que je veux de plus est une très belle réussite, qui révèle ou confirme deux interprètes : Alba Rohrwacher, petit poussin tombé du nid, pas franchement jolie mais incroyablement touchante, et Pierfrancesco Favino, curieux italien aux traits orientaux, dont le regard blessé est sans doute l'un des plus beaux qu'on ait pu voir cette année.



Ce que je veux de plus (Cosa voglio di piu) de Silvio Soldini. 2h. Sortie : 11/08/2010.

16 août 2010

DJINNS

Il semblerait qu'un mauvais génie se soit introduit par mégarde dans le cinéma français, et qu'il ait proféré une formule magique pour que nos films de genre soient pourvus soit d'un scénario moisi, soit d'une mise en scène rachitique - quand ce n'est pas les deux. Ainsi, Djinns a plutôt de la gueule mais atteint malheureusement des sommets d'ennui par la faute d'un scénario sans doute trop écrit. C'est bien dommage : le premier film de Sandra et Hugues Martin dispose en effet d'une photographie relativement admirable, qui aide à installer une certaine ambiance et à insuffler pas mal de mystère. Grands angles à couper le souffle, couleurs travaillées mais discrètes : sur ce point, il n'y aurait pas à rougir de la comparaison avec certaines oeuvres étrangères nous ayant récemment fait trembler.
Se déroulant dans l'Algérie de 1960, Djinns entend faire le grand écart entre réalisme militaire et phénomènes surnaturels. Avec finalement une certaine prédisposition pour le film de guerre : la bande de militaires qui servent de héros au film passe son temps à se hurler dessus, à régler ses problèmes d'autorité, puis à péter les plombs en défouraillant à tout va. Pour le thriller fantastique on repassera, en raison d'un apparent manque de moyens concernant les effets visuels. Sur ce point, les deux metteurs en scène jouent la carte du minimalisme en tentant de réduire autant que possible les plans à effets spéciaux ; le problème, c'est que ce désir d'économies à tout prix est bien trop voyant et que les apparitions des fameux djinns n'ont pas le temps d'être effrayantes. On comprend bien les problèmes des jeunes cinéastes qui tentent de financer leur premier long et sont contraints de se serrer la ceinture, mais lorsque le découpage semble moins destiné à gagner en efficacité qu'à éviter des dépenses, cela finit par être gênant.
Martin & Martin ont misé à fond sur les dialogues et les rapports entre les nombreux personnages qu'ils ont créés. Hélas, la plupart de ces protagonistes sont assez mal croqués, et interprétés avec outrance. En tête, Thierry Frémont et Grégoire Leprince-Ringuet piétinent allègrement leur partition. Cela ne pardonne pas lorsqu'un film tente de jouer au maximum sur la suggestion, ce qui est le cas ici : on voit très peu ces esprits maléfiques du désert mais on en parle beaucoup. Et finalement beaucoup trop. Bavard, longuet, sans réelle montée en puissance, Djinns se traîne et devient rapidement aussi inintéressant qu'abscons - ceci expliquant sans doute cela. On se contrefiche du devenir de ces personnages taillés à la serpe, tout comme on peine à saisir l'obstination des réalisateurs à vouloir à tout prix offrir un sous-texte politique premier degré alors que celui-ci ne présente visiblement aucun intérêt.



Djinns de Sandra & Hugues Martin. 1h40. Sortie : 11/08/2010.

THE KARATE KID

Voilà déjà un quart de siècle que Ralph Macchio a suivi les enseignements de Pat Morita afin de devenir un pro du karaté et de mettre leur misère à tous ses adversaires asiatiques. Hollywood semblant avoir du mal avec les films antérieurs aux années 90, il fallait bien que Karate kid ait droit à un remake. Avec deux différences de taille : la première, c'est que le film est censé se dérouler en Chine, que le héros et sa môman choisissent comme terre d'asile après leur départ des États-Unis ; la seconde, c'est que le héros en question est un gamin de 12 ans, et non plus un jeune adulte comme dans le film de John G. Avildsen. Désir d'authenticité et d'ouverture aux spectateurs les plus juvéniles : voilà ce qui caractérise le film de Harald Zwart, très loin d'être passionnant mais qui a sans doute de quoi plaire à son public, à savoir des 8-12 ans fans de street culture ou d'arts martiaux.
Étonnamment, The karate kid est relativement pauvre en scène de tatanne, l'inévitable tournoi auquel participe le petit Dre - hommage au docteur ? - ne débutant qu'à 25 minutes du générique de fin. Plus étonnamment encore, cela n'est pas si grave. Car le film, qui dispense cependant quelques séquences de baston et d'entraînement afin de ne pas trop ennuyer son monde, se veut avant tout comme le roman d'apprentissage d'un gamin totalement perdu dans une culture qui n'est pas la sienne. Résultat : il y a là-dedans un petit côté La Chine pour les (jeunes) nuls qui est franchement loin d'être déplaisant, le scénario ayant le bon goût de ne verser ni dans l'angélisme ni dans l'excès de clichés. La langue, la cuisine, les traditions : chaque domaine fondamental est passé au crible et donne lieu à des scènes gentiment amusantes et assez instructives pour qui n'a jamais entendu parler de l'Empire du Milieu.
On évite globalement la niaiserie inhérente au genre, notamment parce que le petit héros est un amerloque un peu trop sûr de lui, qui ne perd jamais son arrogance même après avoir essuyé des désillusions ou reçu de bonnes leçons de la part de son maître. Le côté un peu tête-à-claques de Jaden "je suis le fils de mon père et j'en suis un peu trop conscient" Smith sied à merveille au personnage et rend le film paradoxalement moins agaçant que ce qu'il aurait pu être. Face à lui, Jackie Chan joue la carte du profil bas dans le rôle du coach et c'est assez salvateur. Le tout est idéal pour permettre à une famille pas trop exigeante de passer un bon moment en commun, à condition cependant d'avoir des enfants capables de passer près de deux heures vingt sur leur fauteuil sans bouger... C'est en effet le gros reproche qu'il convient de faire à Harald Zwart : ne pas avoir su resserrer le montage ou se passer de certaines séquences, ce qui aurait sans doute rendu l'ensemble plus digeste et donc plus adapté à des mioches forcément un peu turbulents lorsqu'ils commencent à trouver le temps long.



The karate kid de Harald Zwart. 2h19. Sortie : 18/08/2010.

15 août 2010

Tu verras des films, mon fils | #2 | HARRY, UN AMI QUI VOUS VEUT DU BIEN

Ami lecteur, si tu es en retard, il te faut jeter un oeil aux origines de cette série.

« Tu vois, Junior, j'aimerais pouvoir t'affirmer que la famille est le ciment de ta vie, qu'elle permet de te construire et de trouver qui tu es. Oh, bien sûr, c'est en partie vrai, mais tu croiseras sur ta route un certain nombre de personnes en total désaccord avec ce principe. Elles te diront que le cercle familial n'est qu'un frein à ton épanouissement personnel et le moteur de bien des frustrations. Écoute-les, Junior, nourris-toi de leurs points de vue, mais prends bien garde à ne pas te laisser aveugler par leur conception de la vie. Ces gens voient leur existence comme une course à l'efficacité et ne veulent pas risquer que qui que ce soit puisse leur barrer la route au nom de prétendus liens du sang. J'aimerais que tu n'oublies pas que l'important n'est pas d'arriver, mais d'avoir bien voyagé.

Mais bref, je m'égare. Junior, quand tu auras suffisamment vieilli, à une époque où les biberons et les couches ne seront déjà plus qu'un lointain souvenir, j'aimerais que nous regardions ensemble Harry, un ami qui vous veut du bien. D'abord, certes, parce qu'il s'agit de l'un des mes films fétiches - contrairement à Bébé part en vadrouille, oui -, mais aussi parce que le film de Dominik Moll peut t'aider à décider quels rapports tu souhaites entretenir avec les tiens.

Une chose est sûre : si tu deviens comme Éric, le frère cadet joué par Michel Fau dans le film, je te mets dans un sac en toile de jute et je te balance dans la Seine. Ce type méprisant, ingrat, au look ringard de biker centriste, se moque du poème jadis écrit par son frère Michel (Le grand poignard en peau de nuit*), se fiche de la mort de ses proches comme de sa première culotte... Je hais ce genre de mec qui toise sa famille d'un regard totalement dédaigneux, alors que depuis toujours il en est le fardeau, le boulet, une véritable aberration génétique et éducationnelle. Junior, ta mère et moi ne pouvons déjà plus rien pour tes chromosomes, alors nous nous contenterons modestement d'essayer d'éviter que tu deviennes une grosse sangsue ingrate. Ne nous remercie pas.

Je préfèrerais encore que tu ressembles à Harold Ballesteros, Harry pour les intimes. Pas physiquement, hein : si l'on reparle un peu de génétique, il y a assez peu de chances pour que tu aies le teint ibérique et le torse velu - mais sait-on jamais. Non, je pensais plutôt à la personnalité du monsieur, qui a choisi de n'avoir aucune attache dans la vie : ni enfants, ni relations familiales, juste une petite amie qu'on imagine jetable, une grosse bagnole avec air conditionné et des projets aussi plaisants qu'éphémères. Harry pense que c'est comme ça qu'on avance et qu'on se fait plaisir. Je vais te dire une chose, Junior : si tu décides un jour de te couper de moi parce que c'est la condition sine qua non poiur vivre la vie dont tu rêves, je suis prêt à l'accepter. Je sombrerai sans doute dans la dépression, comme ces gens vieillissants qui réalisent qu'ils n'auront jamais de petits-enfants, ou en tout cas qu'ils ne les connaîtront pas. Il faut cependant que tu aies conscience d'une différence majeure entre Harry et toi : s'il a la chance d'être pété de thunes, je ne suis pas certain de gagner au Loto d'ici ta majorité. Harry semble oublier que sa richesse est une chance et qu'elle lui permet de mener son existence exactement comme il l'entend ; avec moins de pognon, il te faudra beaucoup plus d'imagination pour parvenir à être heureux. Et c'est tant mieux.


Je vais te dire un truc, Junior : le plus sain serait que tu deviennes comme Michel, pas forcément avec la même coupe que Laurent Lucas dans le film, mais en tout cas avec la même envie de rendre heureuses ta femme et tes filles. Rassure-toi, mon grand : ta mère et moi ne sommes pas comme ses parents, et nous ne te ferons jamais une surprise aussi bizarre que te faire installer une salle de bain moderne dans la vieille bâtisse que tu es en train de retaper. Deux raisons à cela : premièrement, la salle de bain du film est rose, et jamais nous ne commettrions cette terrible erreur ; deuxièmement, tu seras élevé comme un sale parisien, et je ne suis pas sûr que tu aies envie de passer tes années de trentenaire à faire des travaux de toutes sortes dans une bicoque que tu auras achetée avec tes économies. Remarque, on ne sait jamais.

Michel se met en quatre pour le bien de sa famille. Il souffre un peu mais sait pourquoi, et c'est beau. C'est quelqu'un d'admirable, et je sais que tu seras quelqu'un d'aussi bien que lui. À ta façon, évidemment : loin de moi l'idée de vouloir te mettre dans un moule. En revanche, et c'est là que tu devras être vigilant, j'aimerais que tu rencontres une fois dans ta vie quelqu'un d'aussi radical que Harry, qui stimule ta créativité et t'encourage à ne jamais lâcher tes velléités artistiques - car tu en auras, c'est certain. Que tu écrives sur les singes volants, les oeufs ou tout autre sujet, que tu choisisses un art ou un autre, j'aimerais que tu t'épanouisses, pour toi-même et pour les autres. Il y a à prendre et à laisser chez Harry, et je te fais confiance pour avoir suffisamment de discernement pour n'en garder que les bons enseignements. Mais méfie-toi quand même, Junior : si, comme Michel, tu te mets à conduire un gros 4x4, je risque de ressortir le sac en toile de jute et tu sais où tout ça se finira. »

*Il s’est approché lentement
Avec son grand poignard en peau de nuit
Il a pris, il a pris tout son temps
Avec son grand poignard en peau d’ennui
Il a reniflé dans le vent
Avec son grand sourire de trop de nuit
Il a souri de toutes ses dents
Pour laisser t’approcher lentement
Il a pris tout, tout son temps
De son flanc a délogé une lame de fer
Avec son grand couteau en peau de fer
Il s’est mis à tuer le temps
Il avait froid dans ses grands vents
Il avait de la poule à chair
Il était nu, nu comme un ver
Avec sa lame en peau de fer
Avec son grand couteau de nuit
Il ne savait vraiment pas quoi faire
Il faisait froid, il est parti.
(écrit en fait par Francis Villain)




Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll. 1h57. Sortie : 15/08/2000.

CAÓTICA ANA

On a toujours parlé de Julio Médem comme d'une sorte de Claude Lelouch espagnol, souvent pour souligner la nette supériorité du cinéaste ibérique dans la façon de filmer les miracles de la vie, du hasard, des coïncidences et de l'amour. Les deux hommes partagent d'ailleurs un penchant pour la superstition pure et dure, puisque si Lelouch est obsédé par le nombre 13 - le nombre de lettres de son patronyme -, Médem est quant à lui obnubilé par les palindromes - jetez donc un oeil à son nom de famille. Les héros de son meilleur film, Les amants du cercle polaire, se nommaient Anna et Otto ; le personnage principal de Caótica Ana se nomme... Ana. Mais pour Médem, le palindrome va bien au-delà des simples jeux de lettres : le réalisateur a souvent montré la vie comme un processus réversible et tout sauf rectiligne, une sorte de gant qui a parfois tendance à se retourner qu'on le veuille ou non.
Le problème de Médem, c'est que Caótica Ana risque de le voir à nouveau comparé à Claude Lelouch, cette fois sans porter de jugement de valeur sur qui est meilleur que qui. À base de vies antérieures et d'hypnose, ce voyage dans le subconscient d'une jeune femme belle et perturbée est d'un ridicule achevé par sa mise en scène comme par son propos. On a connu Médem en réalisateur baroque et touchant, chantre d'un érotisme parfois dérangeant mais jamais graveleux, artisan de grandes fresques souvent déconstruites mais rarement décousues en raison d'une grande maîtrise formelle et d'une cohérence rare dans l'assemblage des morceaux. Ici, tout ce talent singulier semble avoir été jeté au vide-ordures pour laisser place à un vaste gloubi-boulga de réflexions pseudo-philosophiques qui empruntent autant au bouddhisme qu'au chamanisme comme le ferait un charlatan qui se ferait passer pour un gourou new age.
Dès le début on peine à croire à cette Ana si naïve qu'on a envie de la réveiller à grands coups de tartes ; on se pince lorsque Charlotte Rampling débarque dans la grotte de cette peinturlureuse sans talent pour lui proposer de rejoindre le groupe d'artistes qu'elle finance ; on ricane lorsque la jeune femme rencontre un grand monolithe sans charisme joué par Nicolas Cazalé... Une vingtaine de minutes suffit amplement à décrocher de l'histoire absconse de cette jeune femme qui aurait besoin d'aller fouiller dans ses vies passées pour résoudre ses problèmes d'aujourd'hui. Dans le genre, on préfèrera revoir The fountain de Darren Aronofsky, en se rappelant que le cinéaste disposait évidemment de davantage de moyens pour réaliser son beau projet, mais qu'écrire un bon scénario ne coûte pas plus cher à écrire qu'un mauvais. Médem semble avoir totalement pété les plombs, tournant certaines scènes en caméra subjective, d'autres à l'épaule, d'autres encore en plan large... Le tout est sans doute destiné à nous montrer la multiplicité de cette Ana si mal jouée par l'horripilante Manuela Vellés, qui fait les yeux ronds dès qu'elle veut exprimer la moindre émotion. Caótica Ana ressemble en fait à un énorme et immonde patchwork de deux heures, secoué dans tous les sens pour avoir l'air torturé, orienté roots libertaire pour ressembler à un produit de commerce équitable, et conclu de façon interminable par un chapitre noir et sanglant censé boucler la boucle avec force mais sonne juste l'heure de la délivrance pour les spectateurs risque-tout qui ont eu le courage de rester jusqu'à la fin. Espérons que ce gigantesque accident industriel ne vienne pas sonner l'hallali pour la carrière d'un Julio Médem jusque là extrêmement intéressant, et dont il faut absolument découvrir le reste de la filmographie.




Caótica Ana de Julio Médem. 1h58. Sortie : 11/08/2010.

14 août 2010

[court-métrage] 00h17, de Xavier de Choudens

Mercredi 18 août sortira Joseph et la fille, deuxième long-métrage interprété par le duo Hafsia Herzi - Jacques Dutronc, et réalisé par Xavier de Choudens. Je me rappelle encore avec une certaine émotion avoir assisté au printemps 2004 à l'avant-première grenobloise de son film Frères, premier long qui m'avait bouleversé. Une avant-première suivie d'une rencontre avec ce passionnant jeune réalisateur, pour qui cette soirée était d'autant plus importante que ses parents étaient dans la salle pour découvrir le fruit de son travail.

Entretemps, alors qu'il travaillait sur un projet asiatique qui n'a vraisemblablement pas abouti, Xavier de Choudens a réalisé 00h17, un court-métrage que j'avais pu voir en première partie de Wassup rockers. Univers complètement différent mais talent inchangé. Autant vous dire que j'ai hâte de découvrir Joseph et la fille, film dont je viens de découvrir l'existence et dont j'espère qu'il confirme le brio de cet artiste que je continuerai de tout façon à suivre.

Regardez donc 00h17 :



00h17 de Xavier de Choudens. 10 min. Sortie en 2005.

DROIT DE PASSAGE

Wayne Kramer n'a pas de bol : pour une raison obscure, la sortie française de ses films est irrémédiablement massacrée. Il fallait être sacrément motivé pour parvenir à voir Lady chance, son premier long, tout comme La peur au ventre, son deuxième. Droit de passage a failli subir le même sort avant d'être opportunément remis en avant à la faveur d'un mois d'août modeste en sorties d'envergure. Un choix moyennement judicieux, la période estivale ne semblant pas la plus propice pour sortir un film choral autour de différents problèmes d'immigration.
Pour aborder un sujet aussi sensible, Wayne Kramer a choisi une structure en étoile et engagé Harrison Ford pour en être le centre. L'acteur, qui peine de plus en plus à trouver des rôles convaincants, incarne un agent des services d'immigration des services de Los Angeles qui se trouve confronté jour après jour à des cas extrêmement épineux et peine à trouver sa place. Difficile en effet de choisir entre adopter une posture purement autoritaire et outrepasser sa fonction pour offrir une aide sociale lorsque cela est possible... Cette question, qui ne cesse de créer le débat dès qu'il s'agit d'immigration, est relativement bien traitée à travers ce personnage plutôt âpre mais pas dépourvu de coeur, qui aimerait pouvoir se démultiplier et proposer une aide individualisée à ceux qu'il croise sur son chemin, mais doit le plus souvent rester dans les clous et se contenter d'appliquer les procédures qui lui ont été inculquées.
Pour le reste, Droit de passage est un film choral relativement classique, c'est-à-dire aussi instructif qu'ennuyeux. On sent chez Kramer un désir d'exhaustivité qui s'exprime dans la variété des nationalités choisies (Bangladesh, Australie, Corée, Mexique...) comme dans le type de difficultés rencontrées par les personnages, qu'ils soient en passe de s'installer légalement aux États-Unis ou qu'ils aient été contraints d'employer des méthodes plus ou moins douteuses pour avoir le droit de tenter le rêve américain. On sent peser sur le film le regard d'un cinéaste démocrate, c'est-à-dire mollement centriste, qui offre donc un regard légèrement tiède sur la religion, le racisme et la politique d'immigration. De ce fait, ce sont peut-être les storylines les plus occidentales, et donc les moins connotées, qui sont les plus intéressantes : on pense notamment au personnage de l'actrice australienne jouée par Alice Eve, qui se fait faire une fausse carte verte pour percer aux States et se retrouve prise dans un engrenage assez moche. L'occasion de rappeler que l'immigration n'est pas qu'un problème de gens basanés et de langages exotiques. Certains de nos ministres feraient bien de jeter un oeil au film pour se mettre dans le crâne ces quelques évidences...




Droit de passage (Crossing over) de Wayne Kramer. 1h52. Sortie : 04/08/2010.
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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