7 nov. 2010

Tu verras des films, ma fille | #10 | THE MASK

Ami lecteur, après avoir peint la chambre de ma fille en vert, j'avais envie de poursuivre cette série en te parlant d'un héros ton sur ton.

« Tu vois, Junior, j'ai envie que tu ne grandisses pas, que tu restes mon petit bébé pour longtemps encore, mais ne nous voilons pas la face : tu finiras par grandir, devenir une ado insupportable puis te muer en une adulte que j'espère responsable et épanouie. Ce sera l'occasion pour toi de te retourner sur tes années passées et de te remémorer ton enfance et les madeleines qui s'y rattachent. Parmi ces souvenirs épars, j'imagine qu'il y aura quelques films ayant particulièrement marqué ton existence. Tu en parleras avec émotion, évoquant des souvenirs plus ou moins nets, plus ou moins précis, liés directement à ces films ou aux conditions dans lesquelles tu les auras vus et éventuellement rere(...)vus. L'évocation de ces pépites fera briller tes pupilles et te donnera envie de régresser pour un temps en regardant, juste pour le souvenir, l'une ou l'autre de ces oeuvres immortelles. Mais crois-en mon expérience, ma chérie : je ne te recommande absolument pas de concrétiser tes envies de soirées nostalgie. Il n'y a rien de plus terrible que de réaliser que les films chéris jadis ont pris un terrible coup de vieux.

Quand j'étais petit, ton grand-père paternel nous a emmenés, mon frère et moi, voir The mask au cinéma. Cela était prévu depuis des semaines, et j'étais absolument fou de désir pour ce film dont j'aurais regardé la bande-annonce en boucle si j'avais disposé à l'époque d'un ordinateur équipé d'Internet ou bien, n'en demandons pas trop, d'un lecteur de CD-Rom destiné à recueillir les précieuses galettes qu'édita en son temps le mensuel CinéLive, magazine de cinéma médiocre mais offrant chaque mois quelques trailers sur disque - mais je m'égare, puisque ce magazine n'avait même pas encore vu le jour à l'époque. À la place, je m'appliquais à recopier avec la plus grande patience l'affiche du film de Chuck Russell, et même à en concevoir de nouvelles - oui, à l'époque je me pensais artiste. Le tout avec de jolis feutres me permettant de juxtaposer des couleurs chatoyantes et harmonieuses, parmi lesquelles ce fameux vert que j'ai usé plus rapidement que les autres. Qu'est-ce que j'avais hâte de voir ce film, d'en goûter les effets visuels et les dialogues délirants, et d'en découvrir l'acteur principal, un nommé Jim Carrey, que personne ne connaissait encore puisque même Ace Ventura, détective chiens et chats, pourtant tourné avant, n'étais pas sorti en France.

Je ne fus pas déçu par le spectacle proposé. Quel plaisir de film, quelle inventivité, quel régal de subversion pour enfants... Et ce Jim Carrey, quel monstre... Et cette Cameron Diaz, quel canon... Euh, ah non en fait : si miss Diaz pouvait encore à l'époque passer pour un top model, je n'avais de toute façon pas l'âge ou en tout cas pas la vivacité pour être ému par une plastique féminine, aussi avenante soit-elle. Mais bref, quel pied, ce Mask, qui suscita chez moi deux attentes : premièrement, je guettais fébrilement l'arrivée de la VHS dans mon supermarché favori ; deuxièmement, je priais aussi fort que possible pour que Russell et Carrey nous offrent un jour une suite. Cette dernière demande fut à moitié exaucée de longues années plus tard, mais je pense que j'aurais mieux fait de me casser une jambe plutôt que de découvrir l'horrible Fils du Mask, où Jamie Kennedy - le petit rigolo de Scream - remplaçait Carrey sans jamais lui arriver à la cheville.






La VHS, elle, finit par arriver, et son acquisition marqua pour mes parents le début d'un long calvaire : pas un mois sans un visionnage pour mon frère et moi, avides de répliques aussi tordantes que « l'orange, c'est la santé », « splendide » ou « et pour toi, ma chérie, ma spécialité : la sulfateuse ». Hilarant non ? Non. Bon. Et bien justement, Junior, voilà où je voulais en venir : non, The mask n'était pas si drôle que cela. Et non, ses effets spéciaux n'étaient pas parfaits non plus. Le genre de constat que l'on ne peut hélas effectuer qu'après avoir tenté de revoir, après quelques années de sevrage, le film en question. Je peux t'assurer que mon envie nostalgique de renouer une énième fois avec mon héros verdâtre favori fut sanctionnée par une terrible prise de conscience : pour la première fois de ma vie, je me suis rendu compte que j'avais vieilli, que mes plaisirs d'antan n'étaient plus les mêmes, et que des milliers de films et de jours avaient coulé sous les ponts. Ça n'a l'air de rien, mais s'est alors opéré une sorte de divorce d'avec l'enfant que j'avais été un temps mais que je ne comprenais plus désormais. Je t'assure que c'est un constat terrible.

Je vais te dire un truc, Junior : les souvenirs d'enfance, principalement ceux liés à l'art, feraient mieux de rester des souvenirs. Ils nous aident à devenir qui nous sommes, à nous construire, mais mieux vaut ne pas trop aller farfouiller de ce côté-là. C'est prendre le risque d'aller au devant de grandes déconvenues. J'éprouve un mépris certain, ou en tout cas de la pitié, pour ces trentenaires aimant se rendre dans les spectacles de Chantal Goya ou de Dorothée afin d'y donner libre cours, et au premier degré, à leurs pulsions nostalgiques. Ou alors je les admire. Je ne sais plus. Peut-être qu'en fait j'admire en partie leur propension à être restés des enfants et à s'émerveiller encore et toujours des mêmes choses. J'avoue ne plus parvenir à me marrer devant Jim Carrey pissant du jus d'orange par tous les trous ou sortant de ses poches des objets improbables et surdimensionnés, comme dans un Tex Avery sous acide. Et ça m'attriste un peu. En revanche, je continue à me gausser comme un beau diable devant le même Carrey enflammant ses pets ou se gelant la langue sur un poteau de télésiège dans Dumb and dumber. Peut-être parce qu'à défaut d'être resté un mioche, je suis aujourd'hui encore un adolescent attardé. Et je crois que ça n'est pas près de s'arrêter. »


The mask de Chuck Russell. 1h40. Sortie : 26/10/1994.

6 commentaires sur “Tu verras des films, ma fille | #10 | THE MASK”

Pascale a dit…

Pauvre gosse, je donne pas cher de son orthographe dans cette famille d'illétrés :

"n'étais pas sorti en France."

Sinon ça va.

T'as dû trop le revoir et moi je rêverais que ça m'arrive.
J'étais tombée folle in love de Jim et ça ne s'est jamais démenti depuis(sauf que j'ai pas vu Dumb car je suis une ado, mais pas attardée !.

Explique moi un truc, si tu aimes tant le vert -ma couleur préférée- pourquoi ce blog orange est-il aussi orange ?

Et puis j'espère qu'elle te fera pisser le sang par les oreilles à pas faire ses nuits pendant 18 mois pour te faire payer de l'appeler Junior. C'était déjà nul pour un mec mais pour une tite fille !!!

jg81 a dit…

- C'est pas lui c'est l'autre.

- Qui quoi?

- Qui lechouille le télésiège.

- Ah!

Ph a dit…

Ah ! le choix des films se "féminise".
J'en garde un excellent souvenir de ce Mask.

Cette joie de la paternité à venir me fait penser à celle de Chef - Marcel Grobz (Trilogie Pancol) qui appelle son fils Junior :)

Dom a dit…

Moi aussi j'en garde un excellent souvenir de ce film, et je n'ose pas le revoir pour les mêmes raisons que tu as évoquées.

Je pense que, dans l'innocence juvénile, on aime tous les films. Aller au cinéma, c'est déjà merveilleux. On a aucun esprit critique, si le film a été fait, c'est qu'il est forcément bon.

Je me referai bien Mars Attack un jour, mais, je vois déjà la déconvenue se profiler...

C'est marrant, rien qu'en lisant ta chronique tout le film m'est remonté à la tronche... mais déjà à l'époque je ne trouvais pas ce film si drôle.
En revanche j'ai revu Qui veut la peau de Roger Rabbit ? et Beetlejuice il y a peu et je me marre toujours autant :)

Gaëlle a dit…

Je dois avouer que lire ceci me replonge dans les fastes d'une jeunesse humoristique et très portée sur les blagues à deux francs, inspirés dudit film...
Il n'est sûrement pas étranger à mon humour, mais comme tu le dis si bien, quand on le revoit la magie n'opère plus; pourtant ni moi ni mon frère n'avons oublié ces après-midi à se rouler par terre de rire en refaisant dans son intégralité toutes les scènes et les réparties du film.
Merci de me montrer également que je ne suis pas la seule mordue à avoir adoré au sens le plus strict le personnage du Mask...

 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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