27 nov. 2010

MY JOY

Il se crée, dès le début de My joy, une intense fascination à l'égard de personnages dont on ne comprend pas forcément l'identité ou les motivations, mais chez qui se passe clairement une multitude de choses qui cohabitent, se télescopent, les rendent inquiets, fébriles ou graves. En compétition à Cannes, où il fut projeté peu avant le palmarès, le film de Sergey Loznitsa aurait pu connaître une toute autre destinée s'il avait été présenté au début de la quinzaine : c'est le genre d'œuvre qui nécessite une attention particulière et ne tolère pas l'assoupissement, la déconcentration, l'envie d'être ailleurs. Il faut s'y plonger corps et âme, en goûter chaque plan-séquence, en étudier chaque personnage pour en apprécier pleinement la saveur grave et drolatique, la tristesse laconique qui se dégage d'un titre totalement ironique.
Après un prologue énigmatique qui suit un homme bientôt balancé dans un trou pour y être enterré vivant, My joy reprend la main à la façon d'une comédie sociale roumaine, comme un segment non retenu des savoureux Contes de l'âge d'or chers à Cristian Mungiu. Un pauvre camionneur s'y retrouve bloqué par des flicards passablement arriérés, que seule la croupe d'une jolie dame également stoppée sur le bas-côté semble intéresser. D'une façon générale, Loznitsa nourrit peu d'estime pour ses semblables et pour l'ensemble de la société russe ; et sa misanthropie galopante et mal contenue se déverse délicieusement sur ce héros désabusé, consterné de devoir vivre encore et encore dans cet univers ubuesque. La suite n'a quasiment plus rien à voir : c'est une plongée de plus en plus noire dans les méandres d'un cerveau usé et totalement en perdition. La perte de repères du personnage principale est restituée avec brio par le cinéaste, qui s'adonne à un festival de digressions, de retours en arrières, de mises en abyme et de projections improbables, le tout dans un environnement visuel d'une beauté sans nom. La lumière est souvent blanche, mais jamais la noirceur ne quitte ce Georgy de malheur. Et Loznitsa, en bon spécialiste du documentaire (My joy est sa première fiction), fait le pari du sensoriel au lieu de plonger dans le narratif.
Il aurait pourtant pu aisément transformer son étrange postulat en polar façon Cormac McCarthy, monter de plusieurs crans le niveau de violence de ses personnages, appuyer davantage sur un humour noir qui lui tendait les bras. Mais Loznitsa est un vrai désabusé, pas un cynique de supermarché, et n'aime rien tant que faire patiner des situations qui auraient pourtant pu nous emmener très loin. Et c'est le surplace de ses protagonistes qui rend finalement le film assez grandiose, un peu comme si Beckett condamnait Vladimir et Estragon à attendre Godot pour le restant de leurs jours tout en leur faisant très clairement savoir qu'il ne viendra jamais parce qu'il n'existe pas. Mieux vaut ne pas être dépressif tendance suicidaire pour apprécier My joy, petit miracle indescriptible, contemplatif mais pas attentiste, qui fait de Loznitsa un cinéaste à suivre même s'il est hélas fort possible que son cinéma ne parvienne jamais à transcender un assez grand nombre de curieux.



My joy (Schastye Moe) de Sergey Loznitsa. 2h07. Sortie : 17/11/2010.

1 commentaire sur “MY JOY”

Jiem a dit…

Je kaïffe l'affiche.

 
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