26 oct. 2010

VÉNUS NOIRE

Multicésarisé pour ses deuxième et troisième films, Abdellatif Kechiche quitte avec Vénus noire la communauté maghrébine et l'époque contemporaine pour s'intéresser à un personnage emblématique ayant vécu au début du dix-neuvième siècle : Saartjie Baartman, sud-africaine stéatopyge, affublée du nom de « Vénus hottentote » en raison de son postérieur proéminent. Le film entend décrire le martyr enduré par la pauvre femme, d'abord exploitée comme un vulgaire phénomène de foire avant de devenir l'attraction numéro un d'un bordel puis de faire l'objet de l'intérêt malsain de scientifiques examinant son physique atypique pour mieux la rapprocher du singe. Kechiche aurait-il déniché le sujet idéal pour stigmatiser le racisme ancestral et ceux qui le pratiquent. On ne sait pas. On ne sait plus. On s'en fout.
Visiblement aveuglé par l'adoration soudaine qui lui a été portée par la profession, la critique et une partie du public, le réalisateur de La faute à Voltaire livre en effet un long-métrage copieusement raté, qui non seulement passe à côté de son sujet mais le fait avec une trivialité teintée de complaisance. Comme dans ses précédents films, Kechiche refuse de s'abandonner à un montage serré afin de restituer la vérité du moment et de favoriser le réalisme par dessus tout. Mais ce qui pouvait fonctionner auparavant n'est ici que prétexte à délayer chaque séquence au maximum pour accoucher d'un film racoleur comme pas deux, où le propos féministe et anti-raciste passe à l'as, éclipsé par la fascination malsaine du metteur en scène pour son personnage et pour son propre nombril. Vénus noire est clairement l'oeuvre d'un type s'étant imaginé un peu trop tôt pouvoir figurer au côté des auteurs les plus incontournables du cinéma classique français, et cela fait peine à voir.
Que Kechiche prenne d'abord son temps pour détailler le contenu du fameux spectacle de foire dans lequel Saartjie fut longtemps contrainte d'adopter un comportement animal afin d'être humiliée comme il se doit par le public londonien, soit ; le problème, c'est que cette scène, la deuxième du film, est ensuite prolongée, répétée, rabâchée sous plusieurs formes pendant près de deux heures et demie, simplement pour pousser toujours plus loin le malaise mais sans jamais se soucier de l'apport cinématographique réel. Saartjie dans une cage, Saartjie à quatre pattes, Saartjie cuisses ouvertes : tout ce que fait Kechiche, c'est pointer le spectateur du doigt et lui ordonner de faire pénitence, puisqu'il est obligatoirement le descendant de ces horribles nobles ricanants ou de ces prolétaires crasseux, venus dépenser leur trois sous pour voir une personne moins bien lotie qu'eux se faire ridiculiser en public. Repousser à ce point les frontières du manichéisme et de la manipulation émotionnelle a quelque chose d'absolument gerbant, d'autant que c'est à cela que se résume absolument le film. Il y avait déjà de quoi tiquer un peu avec la longue conclusion de La graine et le mulet, qui mettait complaisamment le spectateur face à sa position de vilain mateur occidental, assoiffé de couscous et de chair fraîche. Mais Vénus noire va plus loin, reproduisant la scène de danse ayant fait connaître Hafsia Herzi mais la dégraissant de tout ce qui pouvait en faire l'intérêt.
On marche littéralement sur la tête. La mise en scène inexistante, hideuse, n'est même pas là pour relever le niveau. Le réalisme parfois facile mais toujours énergique des précédents Kechiche n'y est plus, et celui-ci filme complètement à l'arrache, sans souci d'une quelconque cohérence visuelle ou d'une volonté de style. Il semble nous dire « le style, c'est moi », nous éructant au visage sa vision même pas savante de l'existence de la Vénus hottentote, dont il exploite le corps de façon aussi inhumaine que les salopards qu'il décrit. Aucun effort n'est fait pour faire comprendre leurs motivations, leurs agissements, la façon dont ils parviennent parfois à louvoyer entre les différentes strates de la société du dix-neuvième. Par manque de moyens ou par pur orgueil, Vénus noire ressemble à une brochette de scènes interminables, juxtaposées entre elles sans jamais prendre le temps de donner un peu de sens ou de logique, de fluidifier l'ensemble en le rendant moins pompeux et plus pénétrant. Ni le souffle épique du film d'époque, ni la vibrante émotion du plaidoyer humaniste ne viendront traverser cet affligeant spectacle en forme d'insulte aux personnages et aux spectateurs, qui fait d'Abdellatif Kechiche un vulgaire montreur d'ours d'autant plus détestable qu'il semble persuadé d'être un artiste.



Vénus noire d'Abdellatif Kechiche. 2h44. Sortie : 27/10/2010.

8 commentaires sur “VÉNUS NOIRE”

Jiem a dit…

Ouh dis donc ! Moi qui attend de le voir avec impatience...

Pascale a dit…

J'ai entendu une émission dans le poste et j'étais mal à l'aise...
Et alors ? Elle a vraiment un gros cul ?
J'ai hâte de voir ça !


Zéro faute.
J'suis déçue.

Dom a dit…

@Pascale, j'adore ton pragmatisme :D

La B.A. m'a tout de suite interpellé comme une variation d'Elephant Man...?

Rob a dit…

@Pascale : T'es fière, avoue.

Pascale a dit…

Franchement qu'est-ce qu'on a pas été obligés d'inventer pour que tu t'appliques !!!

Je serai encore plus fière quand tu arrêteras de jouer à Madame Irma.
ça m'énerve, mais ça m'énerve !!!

Sophia a dit…

Tout à fait d'accord, après avoir épluché toutes les critiques (étrangements élogieuses, excepté rue89) je suis plutot soulagée et ravie de lire celle ci.

Pascale a dit…

Bon j'ai vu...
Je suis obligée de reconnaître que (exceptées tes appréciations sur le réalisateur) je suis d'accord avec toi. Ce film est LAID !

Louis a dit…

Je viens de recevoir ma place, merci beaucoup.

Quoique vu tout ces commentaires je me demande s'il est judicieux d'aller le voir finalement !

Mais merci :)

 
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