3 oct. 2010

Tu verras des films, mon fils | #8 | BOYS DON'T CRY

Ami lecteur, toi qui lis cette rubrique depuis le début, il y a du rebondissement dans l'air.

« Tu vois, Junior, la vie réserve parfois des surprises qui font passer la fin d'Usual suspects pour un sommet de banalité. Je prends pour exemple ce premier vendredi d'octobre qui fut le théâtre d'un surprenant retournement de situation. C'était peu après 20 heures, à l'heure où tous les bons français n'avaient d'yeux que pour leur ticket d'Euromillions. Ta mère et moi nous trouvions dans une salle d'échographie avec le docteur G., gynécologue-obstétricien bigrement sympathique dont le rôle pourrait être tenu par Matthew Goode. Objectif : réaliser un check-up complet afin de vérifier que tu es bien normal et que tu ne ressembleras ni à Michel Petrucciani ni à Pascal Duquenne. Ton cerveau, tes reins, tes ventricules et oreillettes sont parfaitement normaux ; à vrai dire, il n'y a à l'écran qu'un léger petit problème. Il semblerait qu'un individu malfaisant ait subtilisé ton pénis entre la première et la deuxième échographie. Mais non, Junior, ne pleure pas, tout va très bien : en fait, personne n'a volé ton zizi, puisque tu n'en as pas.

Eh oui, Junior, c'est la grande nouvelle de ce début de mois : contrairement à ce qui avait été annoncé avec une apparente certitude par le docteur G., puis confirmé quelques temps plus tard par ce même doc, tu es une fille. Ne t'inquiète pas, ça n'est pas une maladie : il y a sur Terre 3 milliards d'êtres humains qui vivent avec et qui s'en sortent plutôt bien. Pour tout te dire, je rêvais d'avoir une fille, jusqu'à ce qu'on me dise que tu n'en étais pas une. Ce brusque revirement a provoqué chez moi une crise de fou rire et un enthousiasme non feint. Aucun problème : ta chambre, qui n'est pas encore prête, ne sera ni bleue ni rose ; quant au prénom, pas de souci, nous en avions un en réserve au cas où se produirait un pareil événement. Mais permets-moi, Junior, de continuer à t'appeler Junior : c'est plus unisexe qu'on ne croit et ça permet de tenir secret ton nouveau nom - puisque l'ancien, lui, n'avait rien d'unisexe.

J'ai cependant une petite crainte : et si, à cause de ce changement de sexe aussi soudain qu'inattendu, tu débarquais dans quelques mois avec la ferme intention de vivre comme si tu étais un garçon ? J'imagine quel pourrait être ton calvaire si tu choisissais d'adopter un mode de vie à la Teena Brandon, l'héroïne de Boys don't cry. Très bon film, je te le conseille. Une inconnue nommé Hilary Swank y joue cette jeune fille se faisant passer pour un mec aux yeux de ses nouvelles connaissances, parce qu'elle se sent mieux comme ça et parce que ça lui permet de lever plus facilement des gonzesses. Cheveux courts et bandeaux sur les seins, elle trompe tranquillement son monde grâce à une force de conviction innée. Et nous, spectateurs, on y croit. En tout cas on y croyait à l'époque, puisque depuis la petite Hilary a bien grandi et qu'elle ressemble désormais à ça. Mais quand même.



Seulement voilà : je ne voudrais pas te gâcher le film en te révélant son dénouement, mais le secret de Teena Brandon / Brandon Teena - pratique le coup du nom inversé, toi tu pourrais t'appeler Gordon quelque chose - finit par être découvert par une horde de jeunes gens ni tolérants ni pacifiques, qui n'ont plus alors qu'une idée en tête : la/le réduire en pièces. C'est une leçon que tu dois retenir, Junior : il faut de tout pour faire un monde, et s'il est parfois difficile de ne pas se moquer un peu, il est interdit de lapider les personnes un peu différentes dans leur tête ou dans leur corps. L'autre leçon, c'est que tu dois assumer ce que tu es. Si tu passes ta vie à te déguiser en mec, ta mère et moi l'accepterons, même si c'est forcément un peu difficile à avaler. Mais je suis certain que cela n'arrivera pas, et que tu seras une jeune fille extrêmement épanouie, qui sera simplement très amusée d'apprendre qu'on l'a prise pour un garçon pendant des mois.

Cela ne veut pas dire que tu ne dois pas avoir de traits de caractère un peu masculins : tu as parfaitement le droit de préférer les G.I. Joe aux Barbie, les films d'action aux comédies romantiques, le bleu au rose. Pas de sectarisme entre nous. C'est pour cela que je maintiens tous mes conseils précédents : tu dois toujours voir les films de cette liste, que tu devrais globalement apprécier de manière équivalente. Je n'ai jamais été pour différencier l'éducation des garçons et celle des filles. Je n'avais pas l'intention de faire de toi un champion de football, je ne compte pas spécialement te faire devenir une danseuse étoile. Je veux que tu sois heureuse, oui, heureuse, puisqu'il faut désormais accorder les adjectifs au féminin, avec ta jolie maman pour modèle. Elle qui aime tant Frank Henenlotter, Rob Zombie et autres fêlés pas franchement fleur bleue, se fera un plaisir de t'aiguiller en temps voulu vers des films qui ne feront pas de toi une petite fille lambda. Et de t'inculquer bien d'autres valeurs, puisque je te rappelle que la vie, ce n'est pas que du cinéma.

Je vais te dire un truc, Junior : je t'aime déjà, et que ton chromosome Y se soit brusquement muté en X n'y change évidemment rien du tout. Je ne t'en veux même pas de me contraindre à modifier le titre de cette rubrique, ce qui sera le cas dès la prochaine fois. Permets-moi en revanche, pour la blague et la postérité, de ne pas changer les intitulés des articles précédemment parus, ainsi que de celui-ci. Si je veux surprendre quelques lecteurs, il faut bien que je laisse le mot « fils » dans le titre pour cette fois. Qu'aurait-on dit si Usual suspects s'était nommé Keyser Söze est le boiteux, ou encore, pour nous rapprocher de notre sujet du jour, si Neil Jordan avait préféré que The crying game se nomme En fait, la fille c'est un mec ? Un peu de sérieux, voyons. Tu es une fille, cette fois c'est sûr, mais amusons-nous encore un peu de la confusion du docteur G., qui ne savait plus quoi dire pour faire passer sa gêne d'avoir cru pendant des semaines que tu étais pourvue d'un pénis. »


Boys don't cry de Kimberley Peirce. 1h54. Sortie : 05/04/2000.

2 commentaires sur “Tu verras des films, mon fils | #8 | BOYS DON'T CRY”

Charlie a dit…

Ohhh, jolie déclaration. Mais surtout, n'hésite pas à lui montrer des comédies musicales : Jacques Demy en fera une jeune fille pleine de joie de vivre, résolument optimiste ...
(bon, je suis très peu intelligent, quand je parle de bonheur pour enfants)

Mais ça mériterait un post, tiens. Quels films montrer à ses enfants pour leur donner une définition du bonheur (aussi fictif soit-il) ?

Bad Taste a dit…

Cet article est trop mignon. :-)

Pour répondre en partie à la question de Charlie, je propose Chantons sous la pluie et Mon voisin Totoro pour ces flims pouvant donner une définition du bonheur.

 
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