17 oct. 2010

Tu verras des films, ma fille | #9 | HIGH FIDELITY

Ami lecteur, je sais, ça fait déjà deux dimanches que je te pose des lapins, alors pour me faire pardonner, je poursuis cette série avec un film bien particulier.

« Tu vois, Junior, voilà une quinzaine de jours que ta mère et moi avons appris avec stupeur, tremblements et bonne humeur qu'en fait tu étais une fille. C'est là que j'ai réalisé que je n'avais pas pris le temps, lorsque tu étais encore un garçon, de m'entretenir avec toi des incroyables vertus de High fidelity, que je tiens pour mon film préféré même si j'ai bien conscience qu'il n'est pas grand chose aux côtés des plus grands chefs d'oeuvre du cinéma. Qu'à cela ne tienne : son héros Rob Gordon a beau être un mâle pur et dur, le film de Stephen Frears n'est pas, et j'y tiens, un film réservé à la gent masculine. C'est peut-être un peu un film de mecs, mais en aucun cas un film pour mecs. La nuance est immense : les films pour mecs sont bien souvent des films d'action aussi testostéronés que décérébrés, où les gonzesses sont souvent représentées en train de frotter négligemment leur poitrine surgonflée contre des capots de voiture divers et variés. Alors que les films de mecs tournent de façon plus générale autour d'hommes en tous genres, pointant du bout de la caméra leurs caractéristiques, leurs petites médiocrités et leurs défauts, rendant l'identification possible pour une partie des spectateurs XY et permettant aux spectatrices XX de se prendre d'affection ou de pitié pour certains de ces personnages.

Et donc, High fidelity est un film de mecs. Il y est question de conversations de mecs dans une boutique tenue par des mecs, ou de monologues tenus par un mec dans son appartement de mec. Mais franchement, Junior, si tu veux bien démarrer dans la vie et apprendre à connaître ton père et les 3 milliards de messieurs qui peuplent cette planète, je te conseille de regarder attentivement ce documentaire ultra-réaliste. Si je l'ai vu autant de fois, ma fille, c'est principalement parce que ce film fait office de miroir rassurant qui permet à son spectateur mâle d'avoir temporairement bonne conscience et d'assumer sa lâcheté, son orgueil mal placé et son étroitesse d'esprit. Est-ce à dire que c'est un film facile ? Je ne sais pas. Car j'imagine que d'un point de vue féminin, l'adaptation du roman de Nick Hornby - que tu DOIS lire avant tes 20 ans si tu ne veux pas que ton père te renie - est à la fois un petit délice d'acidité et un gigantesque message d'avertissement. S'il y avait un jour un grand procès mondial dans lequel l'ensemble des femmes poursuivrait l'ensemble des hommes, le film pourrait sans nul doute faire office de pièce à conviction essentielle. Après cela, difficile pour nous de jouer les âmes sensibles, les jolis coeurs, les romantiques invétérés. Dans High fidelity, l'homme a des sentiments, certes, mais c'est aussi et surtout un monstre d'égoïsme prêt à montrer sa fierté à tous les passants. J'imagine que ça pourrait presque pousser n'importe quelle femme à devenir lesbienne. Heureusement que j'ai tellement de charme que ta mère n'a pu me résister.

En voyant High fidelity, tu apprendras environ un milliard de choses sur nous, les gars au chocolat, aussi obsédés par les filles à la vanille que par leur petit nombril. Récapitulons. Un mec peut laisser partir une fille par pure fierté. Mais il peut avoir envie de péter la gueule à son successeur éventuel. Un mec peut atteindre des sommets d'insensibilité avec celle qu'il aime. Mais c'est parfois parce qu'il est trop stupide pour s'en rendre compte par lui-même. Un mec peut se féliciter que la femme de sa vie n'ait pas encore couché avec celui qui le remplace. Et décider de fêter ça en se dépêchant d'aller se taper la fille vers laquelle se sont dirigés ses derniers fantasmes en date. Un mec peut parfois trouver que la fille avec laquelle il vient d'entamer une relation est trop bien pour lui. Et se pisser dessus au lieu de tenter de relever ce beau challenge. Un mec peut se plier en quatre pour obtenir ou récupérer la femme dont il rêve. Avant de tout foutre en l'air en deux secondes parce qu'une fille à joli minois passe par là. Le catalogue est loin d'être exhaustif, et je t'assure que le film est presque léger si on le compare au roman plus que plombant mais extrêmement jouissif de ce cher Hornby - qui fut autrefois un excellent écrivain, avant de devenir un petit écrivaillon trop mainstream pour rester honnête.





Tu peux aussi prendre le film comme une simple - voire simplette - ode à la vie, aux amis, à la musique et à l'amour. L'air de rien, High fidelity est un vrai film épicurien : ça manque un petit peu de bons repas, mais à part ça, le tableau pour un bonheur de base est parfaitement rempli. J'espère que tu n'auras pas attendu de voir le film pour apprécier les discussions superflues autour de micro-détails inutiles, de chansons ou de films ; que tu apprécieras autant que ta môman et moi le plaisir des joutes orales et des télescopages verbaux sans limite ; que tu aiguiseras peu à peu ton esprit critique afin de ne jamais, jamais, jamais, clore un débat par "bah, de toute façon, les goûts et les couleurs ça ne se discute pas". Mon professeur de philosophie de terminale n'a absolument pas suivi le programme imposé, à tel point que je me suis viandé le jour du bac, mais je ne le remercierai jamais assez pour avoir passé trois mois à nous montrer et à nous démontrer que si, les goûts et les couleurs, ça se discute, et que c'est même à ça que sert l'art si l'on admet que l'art serve à quelque chose. Je trouve que High fidelity, derrière sa façade de gentille comédie romantique à la sauce film de mecs, est bourré de leçons de vie absolument fondamentales. Il faut assumer sa personnalité, ses idées, sa mauvaise foi et son sale caractère, quitte à passer pour un sale con. Je ne compte plus le nombre de gens qui me tiennent pour le type le plus con / snobinard / intolérant / agressif de la planète ; crois bien que je m'en contrefiche et que j'espère que tu sauras toi aussi te faire des amis et des ennemis. Je pense qu'on peut deviner si une personne vaut le coup simplement en parcourant la liste des personnes qui la détestent et qu'elle déteste. Il n'y a pas de raison que ça marche autrement pour toi.

Je vais te dire un truc, Junior : même si je lui ai piqué son pseudo pour faire mon malin sur ce blog, je ne prétends pas être Rob Gordon. D'une part, je n'ai pas le charisme ou le charme de ce type ; d'autre part, contrairement à lui, je m'apprête à fonder une famille, puisque tu devrais débarquer parmi nous début 2011. Monsieur Gordon - qui s'appelait Fleming dans le bouquin mais a été rebaptisé suite à un déménagement de Londres à Chicago - n'est visiblement pas prêt à avoir des gosses. C'est un grand gamin, et même s'il récupère sa Laura en fin de film - oups, spoiler, mais tu t'en doutais, hein -, je doute qu'ils soient tout à fait disposés à se reproduire sous peu. Hornby a traité la question de la paternité, y compris la sienne, dans d'autres livres, mais je pense que Rob est pour lui l'homme qu'il aurait aimé être s'il avait souhaité ne pas fonder de famille. Je suis assez d'accord avec ça, mais moi, je veux des Juniors pour pourrir mes nuits, égayer mes dimanches, me balancer leur purée de carottes au visage et me ramener des punitions de l'école. Entre autres. Je veux aussi que le BFF de leur papa puisse leur raconter le début des années 2000, l'internat de leur classe prépa et les réveils réglés à 3 heures du matin afin de gagner en silence la salle de télé pour visionner en duo la VHS de High fidelity, emmitouflés sous de bonnes grosses couettes. Bref, tu n'as pas fini d'entendre parler de ce film, et c'est pourquoi je te conseille vivement de l'aimer, de le chérir, de l'idolâtrer afin de ne jamais parvenir à t'en lasser. Sinon, ne t'inquiète pas, je t'aimerai quand même et accepterai tant bien que mal de passer pour un vieux radoteur fan de films archi datés, c'est-à-dire datant du tout début des années 2000. Je vais m'y préparer de ce pas. »


High fidelity de Stephen Frears. 1h44. Sortie : 06/09/2000.

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