15 oct. 2010

MYSTÈRES DE LISBONNE

Dans son livre Chagrin d’école, Daniel Pennac évoquait au détour d’un micro-chapitre la soudaine illumination qui s’empare parfois de certains cancres ou assimilés comme tels : venus s’asseoir paresseusement au fond de la salle de classe, ils sont soudain emportés par une idée, une phrase, un sentiment qui éveille soudain en eux une envie subite d’apprendre, de s’intéresser, de renoncer au moins pour un temps à leur fascination pour la chaleur du radiateur et les conneries en tous genres. À dire vrai, on partage un peu ce sentiment face à ces Mystères de Lisbonne qu’on va découvrir à reculons, non seulement parce qu’il dure 266 minutes, mais aussi parce qu’il est écrit Raoul Ruiz au bas de l’affiche. C’est que le cinéaste portugais, âgé aujourd’hui de 69 ans, s’est montré au cours de sa carrière aussi prolifique qu’inégal, basculant sans prévenir d’un cinéma traditionnel vers d’autres œuvres fantasques maniant allègrement le principe du coq-à-l’âne, tout en cédant épisodiquement aux sirènes américaines – on se rappelle l’éprouvant Jessie avec Anne Parillaud en fille à deux faces. On pénètre dans la salle en espérant tenir pendant près de 4 heures 30, et c’est là que l’art fait son œuvre. Car on oublie très vite l’aspect film-marathon des Mystères de Lisbonne, et la réputation mitigée de son réalisateur, pour plonger corps et âme dans cet univers passionnant, bouleversant et plein de ramifications qui le rendent en tous points singulier et fascinant.
Version raccourcie – si si – d’un 6x52 minutes destiné à une diffusion TV, le film de Ruiz ressemble de prime abord à un condensé de telenovela historique, avec ses amours contrariées, ses rebondissements incessants et ses personnages multi-facettes. C’est là qu’est toute la perversité de ce cinéaste roublard, qui délaisse cependant l’ironie de ses derniers longs : créer une véritable dépendance chez le spectateur, y compris celui qui avait jusque là pour principe de fuir comme la peste tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un feuilleton télé. Mystères de Lisbonne brille d’abord par son fonctionnement en étoile : d’un personnage central naîtront deux, trois, dix histoires fort différentes mais toujours reliées par leur point de départ. Le film sonne le triomphe d’une oralité que l’on croyait perdue : adapté d’une saga littéraire portugaise, il montre que le cinéma peut non seulement raconter des histoires, mais qu’il peut aussi rendre hommage à ceux qui aiment les raconter. C’est ainsi que, sans nous perdre pour autant, Ruiz parvient à multiplier les niveaux de lecture et de narration en nous présentant des personnages diserts et cultivés tenant à raconter eux-mêmes ce qu’ils ont vécu ou ce dont ils ont été témoins. Et, quand à l’intérieur même de leurs témoignages, les protagonistes souhaitent en faire autant, l’ensemble se corse et prend une dimension épique insensée. Le tout en filmant principalement des discussions de salon et des querelles de jeunesse. Le format télévisuel a encore donné naissance à un petit miracle : sous le poids de la contrainte – format, budget, hameçonnage du spectateur –, Raoul Ruiz est parvenu à faire d’un film titanesque une véritable leçon de suspense comme seules les séries TV peuvent encore nous en offrir.
Présenté en deux parties avec un entracte semblant presque inutile tant le souffle de l’ensemble fait oublier toute notion de temporalité, Mystères de Lisbonne est peut-être plus brillant dans sa première partie – la « portugaise » – que dans la seconde – la « française ». Sans doute parce que le portrait du jeune João, jeune garçon illégitime souhaitant vivre avec sa mère et découvrir l’identité de son père, est responsable de notre soudaine addiction. Souffrant de sa condition, vivant mal le fait de ne porter qu’un seul prénom quand ses camarades plus aisés en portent cinq ou dix, le jeune garçon est l’un des principaux points d’ancrage du film. Celui-ci, d’un haut niveau constant, tutoiera d’ailleurs le sublime dans sa superbe conclusion, qui bouclera la boucle avec autant de brio narratif que d’élégance visuelle. Entre les deux, un prêtre mystérieux, un brigand devenu gentilhomme et de nombreux autres personnages viendront sans arrêt relancer une grande machine étrangement cohérente en dépit de son grand nombre de personnages et de sous-intrigues. Si les personnages féminins y sont souvent moins intéressants que les hommes – misogynie ou réalité de l’époque ? –, Mystères de Lisbonne met sur un piédestal la beauté du sentiment amoureux et la toute-puissance de l’amour maternel. Ses cadrages précis, ses micro-bizarreries – car Ruiz reste Ruiz – et son refus du lyrisme le rendent définitivement attachant et quasiment inoubliable, moins pour chacun de ses détails que pour la vertigineuse grandeur de sa globalité.



Mystères de Lisbonne de Raoul Ruiz. 4h26. Sortie : 20/10/2010.

5 commentaires sur “MYSTÈRES DE LISBONNE”

Feu Gatsby a dit…

ça fait plaisir de lire cet article, et ça donne surtout très envie de voir le film, bien qu'on ne comprenne pas en te lisant pourquoi quatre étoiles seulement (la durée, qui passe comme lettre à la poste, comme on a coutume de dire). Non, ça fait très envie, et sans aduler Ruiz, j'ai toujours plus admiré ses films que je ne les ai vraiment aimés (ce qui paradoxalement le place parmi mes cinéastes favoris, le cas contraire d'un Carpenter que j'aime entièrement si on veut, BREF). Donc voilà, je ne voulais pas manquer l'occasion de saluer.

monsieur prudhomme a dit…

J'avais beaucoup aimé son "temps retrouvé"

Anonyme a dit…

Le commentaire est très éclairant mais je tiens à préciser que Raul Ruiz n'est pas portugais mais chilien

christian B a dit…

Trés beau film, qui passe plus vite que sa durée ne le fait craindre.
Une question à ceux qui l'ont vu : Qui est le personnage qui se suicide d'un coup de pistolet à la fin de la scène de duel ? (Rêve ou réalité)
Aux autres ; allez le voir, un apres midi inoubliable !

Révaz a dit…

Le suicide "imaginé" de Joao, humilié d'avoir perdu en duel, est une virtualité contredite par la suite. Ruiz joue de tous les possibles.
Film envoutant et fascinant que "Le temps retrouvé" laissait espérer.

 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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