29 oct. 2010

FIN DE CONCESSION

Y a-t-il documentaire plus passionnant que celui qui finit par inclure son propre making-of ainsi qu'un exercice d'auto-analyse et d'auto-critique de son auteur ? Probablement pas, et cette tendance ne fait que se confirmer avec cet excellent Fin de concession, work in progress partant d'un point A pour arriver à une multitude de points B, dans une farandole d'infos croustillantes, d'archives rarissimes, de commentaires laconiques et de murmures de désespoir. Tout commence chez Pierre Carles, journaliste et réalisateur aimant plus que tout pointer les contradictions et aberrations des grands du monde médiatique, par un désir tenace d'épingler le système TF1. Mais pas en critiquant ses programmes, puisque Carles confesse notamment s'être amusé devant "1ère compagnie". Non, ce qui intéresse fondamentalement le cinéaste, c'est tenter de comprendre pourquoi la légitimité du groupe Bouygues, qui devait faire de la première chaîne une station d'élite pleine de programmes exigeants et culturels, n'a jamais été remise en question par l'État. La fameuse concession du titre, c'est cette période de dix ans au bout de laquelle les autorités compétentes auraient dû se pencher sur le dossier TF1 afin de prolonger ou non la direction Bouygues pour la décennie suivante. Or, depuis la signature du contrat en 1987, rien. Ni en 1997 ni en 2007. TF1 n'a en rien respecté ses engagements de qualité, mais voilà 25 ans que le tissu de mensonges raconté à l'époque ne cesse de s'étoffer grâce à la bienveillance ou à l'aveuglement de nos gouvernements successifs.
Ce que propose d'abord le réalisateur de Pas vu, pas pris, c'est de constater l'étendue des balivernes alors débitées par Tapie, Bouygues et leurs sbires, et d'aller gratter ensuite là où ça fait mal en se demandant pourquoi seuls les journalistes les plus risque-tout ont osé l'ouvrir à ce sujet. Ce qu'il fait non sans s'amuser, en démontant cette gigantesque supercherie sur l'air de « plus c'est gros, mieux ça passe » : des opéras et de l'aviron en première partie de soirée ? Bien entendu... De Charles Villeneuve en Étienne Mougeotte, les interlocuteurs se suivent mais ne réagissent pas tous de la même façon ; à défaut d'obtenir de vraies réponses, qui de toutes façons n'existent pas, Pierre Carles aura au moins posé bien des questions dérangeantes. Loin de lui l'idée d'arrêter là son documentaire : plus ou moins consciemment, Fin de concession dérive ensuite vers deux sujets plus ou moins liés avec la thématique originelle du film. Tout d'abord, Carles va s'amuser à pointer du doigt les trop nombreuses connivences avérées entre le pouvoir et les grandes chaînes de télévision. C'est avec une délectation follement communicative qu'il épingle les Chancel, Cavada et autres Pujadas, souvent accusés non sans preuves d'avoir servi la soupe au pouvoir en place... quitte à retourner leur veste dans les périodes d'alternance. Plus amusant encore, Carles inclut dans son film la description des innombrables démarches effectuées pour joindre l'un ou l'autre des journalistes concernés, certains se rendant disponibls pour mieux tenter de l'amadouer, quand d'autres prétextent mille réunions et parviennent finalement à passer à travers les mailles du filet... bravo monsieur Chancel, que Pierre Carles n'aura jamais pu attraper comme il l'aurait souhaité.
Ce petit côté making-of n'est que l'un des nombreux éléments composant l'ultime facette de Fin de concession, qui donne à ce film précieux une dimension supplémentaire, qui dépasse le statut du doc informatif et rigolard. Pierre Carles s'y filme à plus d'une reprise, non pour se mettre en avant comme le ferait un Michael Moore trop avide de sa propre image, mais pour remettre en question sa propre crédibilité en tant que trublion des médias. Aurait-il, comme l'affirment certains de ses collaborateurs, perdu de sa verve avec les années ? Utiliserait-il des méthodes peu reluisantes pour parvenir à ses fins ? Serait-il lui aussi en train de sombrer dans la même tiédeur que les intervieweurs consensuels qu'il dénonce ? Le tournage de ce documentaire résulte-t-il d'une véritable envie de dénonciation, ou simplement d'une terrible soif de revanche ? C'est que Carles, peu à peu blacklisté par les grandes chaînes, a fini par se retrouver sans autre espace d'expression que le petit journal hélas confidentiel qu'il a fini par créer... Fin de concession évoque une autre fin possible, celle d'un homme peut-être trop vieux pour ces conneries, ayant perdu son mordant comme on perd ses cheveux, et ne souhaitant s'approcher des puissants que par pure vanité. Si nombrilisme il y a dans ce film, c'est parce que le nombril en question est cerné par les problèmes d'ego et de confiance, faisant de Carles un personnage bien plus attachant qu'il n'y paraissait de prime abord. Usant sa voix pour livrer un commentaire chuchoté, qui crée un climat d'intimité et de proximité, il nous charme et nous touche, nous poussant à l'indulgence lorsqu'il se trompe de chemin - l'affaire du scooter de Pujadas, ou sa façon de monopoliser la parole lors d'un débat public avec Franz-Olivier Giesbert. Le doc le plus passionnant de l'année est aussi le plus pétri de contradictions et donc d'humanité. Ces deux heures onze minutes constituent un véritable régal sur lequel tout citoyen possédant ou non une télévision devrait poser les yeux.



Fin de concession de Pierre Carles. 2h11. Sortie : 27/10/2010.

1 commentaire sur “FIN DE CONCESSION”

Phil Siné a dit…

je suis absolument fan du travail de pierre carles, qui parvient à questionner la société comme personne : sa critique des médias, sa façon d'interroger les concepts de travail ou de croissance/décroissance économique... je trouve son point de vue éminemment précieux et salvateur !
par contre je trouve l'affaire du scooter bien plus pertinente qu'elle n'y parait ! il n'y a quà voir le sourire de pujadas sur le moment et le caractère bon enfant de l'opération... et sa retrnscription dans les médias où elle est qualifiée d'"agression"... ça en dit encore long sur le travail des journalistes !

 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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