20 oct. 2010

BASSIDJI

À l'heure où certains fantaisistes profitent de documentaires sur la condition de leur pays pour se donner en spectacle et jouer les redresseurs de torts, faisant leur beurre sur le dos de leurs concitoyens, il reste heureusement des cinéastes droits dans leurs bottes pour qui le genre documentaire fait encore office de laboratoire de recherche permettant de poser les bases de débats réactualisés, en phase avec la réalité du moment. Déjà réalisateur d'un moyen-métrage, l'Iranien Mehran Tamadon est de ceux-là, se présentant en toute modestie comme un simple curieux, témoin de la détresse de son peuple et souhaitant en apprendre davantage. Notamment sur les bassidjis, résistants défendant corps et âme la cause islamique, sur lesquels le cinéaste a pu enquêter avec une patience d'ange et une volonté de fer. C'est un documentaire peu commun qu'il nous propose, pas facile d'accès mais disposant d'un atout de taille : une totale transparence qui lui permet de ne pas tomber dans un registre polémique parfois un peu trop facile.
Tout au long des 2 heures de Bassidji, Tamadon ne cessera d'interroger des membres de la société civile iranienne, de pointer du doigt les frustrations d'un peuple devant se soumettre aux règles archaïques édictées par une poignée d'hommes ayant visiblement interprété à leur façon ce Coran qu'ils disent chérir. La question politique est au coeur du film, mais ne prend jamais le pas sur la dimension humaine : car derrière les considérations idéologiques évidemment fondamentales, c'est tout un peuple qui souffre. Mais quoi de mieux pour tenter de comprendre ces fanatiques que de les interroger directement ? De rencontre en rencontre, Tamadon finit par obtenir un rendez-vous avec plusieurs bassidji, qu'il place face caméra, en plan fixe, soumis à des questions posées anonymement par des citoyens iraniens. C'est le très grand moment du film : les voilà enfin face à leurs contradictions, leur médiocrité, leur sens de la manipulation. Bien conscients de l'impact que leurs interventions pourraient avoir sur des spectateurs occidentaux chez qui ils souhaiteraient continuer à semer le doute et la peur, on les voit contourner les questions, tenter de se rendre sympathiques, masquer leurs faiblesses et leur humanité. Le réalisateur n'est heureusement pas dupe et livre un regard amusé mais jamais rigolard sur cette hypocrisie crasse, émanant d'hommes semblant n'assumer leurs dires et leurs actes que lorsqu'ils sont certains de ne pas être observés par plus puissants ou plus malins qu'eux.
Sans doute un peu trop long pour maintenir une attention constante chez le spectateur, Bassidji va néanmoins crescendo dans le mordant et le subversif. L'approche semble presque trop timide, excessivement contemplative, et l'on pense au début que Tarandon n'a peut-être rien à dire. Puis la caméra se pose, les coeurs s'ouvrent et les langues se délient, dans un climat d'absolue sincérité. Celle-ci est assurée par le refus pour le réalisateur de céder aux sirènes d'un montage serré. Il laisse ses interlocuteurs hésiter, revenir en arrière, réfléchir en silence, et donne une impression de proximité qui se fait de plus en plus rare dans les documentaires d'aujourd'hui. On excuse du même coup les quelques longueurs de l'ensemble. Si la question iranienne n'est pas résolue avec ce documentaire — les cinéastes sont rarement des magiciens —, il y a fort à parier que le film de Tarandon ouvrira plus d'un débat et plus d'une prise de conscience au coeur d'une société occidentale souvent trop peu informée du calvaire quotidien de millions d'autochtones. Il fallait un vrai humaniste, pas un Michael Moore ou une Sabina Guzzanti, pour réussir un tel éveil des consciences.



Bassidji de Mehran Tamadon. 1h54. Sortie : 20/10/2010.

1 commentaire sur “BASSIDJI”

Cédric a dit…

Je partage en tous points ta critique de ce beau film !

 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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