1 oct. 2010

AMORE

Il y a peu, Claude Chabrol disparaissait, emportant avec lui sa légendaire délectation à croquer les travers de bourgeois ayant de plus en plus de mal à donner le change. Malgré tout l'attachement que l'on avait pour le père Claude, sa pipe et sa bonhommie, il faut bien reconnaître que la filmographie du réalisateur a connu au moins autant de bas que de haut, principalement en raison d'un refus d'évoluer avec son temps et d'adapter thématiques et surtout mise en scène aux nouvelles exigences du cinéma d'aujourd'hui. Bonne nouvelle : on a peut-être trouvé son successeur en la personne de Luca Guadagnino, qui semble prêt à prendre la relève tout en insufflant une bonne dose de modernité dans des intrigues et univers que le français n'aurait sans doute pas reniés. Avec Amore, l'Italien zoome en effet avec un talent monstre sur les micro-fêlures émaillant l'existence d'une riche famille italienne ayant bâti son succès dans l'industrie du tissu. Les tensions dues à la succession du patriarche et PDG, la fraîche et inattendue défaite de l'un des fils à la course et la présentation d'une nouvelle bru ne sont que de minuscules événements mais permettront, dès la première demi-heure, de dresser une radiographie sèche et franche de ces hautes sphères où rien n'est tout à fait net.
Rien de nouveau sous le soleil ? Pas tout à fait : car cette famille Recchi n'a finalement rien de particulièrement pourri en elle, aucun secret de famille capable de la détruire, pas de cadavre pour sortir du placard au plus mauvais moment. Plutôt que de miser sur les fantômes du passé, Luca Guadagnino compte sur la dure réalité du présent pour faire son oeuvre et acidifier l'ensemble. Après cette première partie en forme de gigantesque et prodigieuse exposition, où l'on s'attend à tout moment à une révélation façon Festen qui n'arrivera jamais, Amore quitte la salle à manger et emmène ses personnages prendre l'air, se croiser et se recroiser jusqu'à ce que se produise une chose impensable. Voilà qu'Emma, pièce rapportée et maîtresse de maison hors pair, et ayant plus d'un point commun avec une madame Bovary immortalisée - entre autres - par Chabrol, tombe dans les bras d'un fabuleux cuisinier, le même qui avait battu son fils à la course quelques mois plus tôt. C'est là que le film accélère son crescendo pour atteindre de petits sommets pervers et enivrants : ne négligeant pas la peinture de la folle passion qui unit les deux êtres, Guadagnino n'oublie pas non plus ses personnages secondaires, orchestrant également le long et difficile coming-out de la fille cadette d'Emma, jouée par une Alba Rohrwacher confirmant les promesses de Ce que je veux de plus. Réglée comme du papier à musique, cette grande famille un peu froide finit par se craqueler délicatement, ployant peu à peu sous le poids de l'imprévu.
Mais ce qui rend le film particulièrement jouissif et lui permet d'éclater perpétuellement en bouche jusqu'au feu d'artifice final, c'est cette mise en scène proprement hallucinante qui peut légitimement faire grincer des dents mais trouve pourtant une résonance parfaite dans les thématiques abordées. Guadagnino a opté pour un style plein de légers flous, de lumières tamisées, de plans montrant la nature et les gens avec une précision d'entomologiste, de sons habituellement masqués. On nage quelque part entre le giallo et David Hamilton, ce qui a pour effet de renforcer le trouble de chaque situation et permet de rendre plus palpable l'ivresse éprouvée par Emma Recchi au contact de son bel amant. Incarnée par une Tilda Swinton toujours aussi magistrale - à qui Guadagnino avait consacré un doc en 2006 -, cette femme glaciale mais pleine de fièvre est un personnage de cinéma magnifique, dont on guette avec attention les réactions et les souffrances, et dont la terrible destinée peut difficilement laisser indifférent. Même lorsque le scénario manque de tomber dans la facilité au gré d'un rebondissement légèrement grossier, le cinéaste et son actrice parviennent à relever la tête avec élégance et à gravir ensemble quelques marches les menant vers un succès inattendu et mérité, qui restera longtemps figé dans la rétine et l'esprit. Qui a dit que le cinéma italien n'avait aucun avenir ?



Amore (Io sono l'amore) de Luca Guadagnino. 1h58. Sortie : 22/09/2010.

4 commentaires sur “AMORE”

Pascale a dit…

autant de bas que de haut...

La première demi-heure INTERMINABLE est un calvaire.

La soi-disant passion n'est pas crédible un instant ! La faute à un amant aussi fade que peu passionné d'ailleurs. Mais bon, il sait couper les cheveux !

Les scènces de "bouche" sont à gerber.

"Qui a dit que le cinéma italien n'avait aucun avenir ?"
Personne.

MAIS
Tilda est divinement sublimissime.

Cine-emotions a dit…

Une très grande Tilda Swinton sans qui le film perdrait presque tout son intérêt. Une belle réalisation, une histoire intéressante avec un bon point de vue, malgré des très grosses longueurs difficilement avalables.

Jul a dit…

"Qui a dit que le cinéma italien n'avait aucun avenir ?"
Tout le monde non ?

Jul a dit…

Petite précision : je voulais dire qu'une large partie de la presse mésestime ce cinéma, mais ce que j'aime sur ton blog que je découvre un peu plus chaque jour, c'est justement ta vision du cinéma loin de toutes influences.
Voilà ;)

 
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