19 sept. 2010

Tu verras des films, mon fils | #6 | HIC - DE CRIMES EN CRIMES

Ami lecteur, désolé de t'avoir fait faux bond dimanche dernier en ne te livrant pas ton épisode hebdomadaire de cette série dont on parle déjà dans le monde entier.

« Tu vois, Junior, ta mère et moi nous sommes rencontrés grâce à notre amour commun du cinéma, de l'écriture, du débat et de l'ouverture. Mais on ne peut pas tout à fait dire que ce sont nos goûts qui nous ont rapprochés. Oh, bien sûr, de Vincent Gallo à Gaspar Noé, nous partageons évidemment quelques passions qui nous permettent de temps à autres de tomber d'accord et de vivre dans l'harmonie la plus paisible ; mais, le plus souvent, nous nous écharpons autour des derniers films vus, ou de nos opinions très divergentes sur Sam Mendes, Wong Kar-Waï ou le cinéma d'auteur français. Nos différends ne s'arrêtent pas là, puisque nous sommes régulièrement pris dans des querelles de chapelle dont nous ne sortirons jamais. C'est à la fois une bonne chose - car nous aurons toujours de quoi débattre - et une mauvaise - car nous finirons par ressembler à de vieux radoteurs plus cyniques que cinéphiles. Pour résumer, et même si elle risque de pousser des hauts cris en apprenant que je t'ai présenté les choses de cette manière, ta mère est une vilaine sectaire qui refuse d'entendre parler de films provenant d'une zone géographique globalement située dans le triangle Oslo - Tirana - Moscou.

Vois-tu, elle a tendance à définir cette zone comme une sorte de Tiers-Monde du septième art, un périmètre dans lequel le cinéma répond forcément au cahier des charges suivant : image crasseuse, bande originale à base de violon mal accordé, personnages à choisir parmi des travailleurs sociaux cancéreux, des enfants de cinq ans rongés par la gangrène ou des prostituées de campagne pratiquant leur activité à l'arrière de tracteurs même pas aux normes. Pour dire à quel point elle est sectaire, elle regroupe toutes les productions d'Europe de l'Est sous l'appellation « films kurdes ». Et se fiche de moi dès que j'entreprends d'aller voir un film roumain, serbe ou turc. Ta mère courrait sans doute voir les mêmes oeuvres si elles provenaient du Japon ou de Corée du Sud, mais elle a en elle cette sorte de snobisme qui la pousse à mépriser ses voisins européens tout autant que ceux qu'elle qualifie avec dédain de "provinciaux" - soit toute personne n'habitant pas Paris intra muros.

Oui mais voilà, Junior : je refuse que ta cinéphilie s'arrête à Sono Sion et Pen-ek Ratanaruang, cinéaste que tu dois découvrir mais qui ne sont pas les seuls à avoir un regard différent sur le monde. Plus près de chez nous, dans des contrées dont ta chère maman connaît à peine l'existence, il existe aussi des artistes capables de te chatouiller les neurones et de t'ouvrir à d'autres horizons. Je prends pour exemple Györgi Pálfi, réalisateur hongrois de très grand talent, dont tu verras l'incroyable Taxidermie en temps voulu. Mais pas tout de suite : je n'ai pas envie que ton enfance soit ponctuée de cauchemars pleins d'affreux obèses, de vomi, de boyaux, de quéquettes lance-flammes. En revanche, je serais ravi de te montrer dès ton plus jeune âge un film nommé Hic, ou Hukkle en hongrois, l'occasion d'apprendre quelle est l'interjection employée pour décrire le hoquet dans ce pays dont la capitale est... est... est... Budapest, bien joué. Bucarest, c'est en Roumanie.




Je sais, je sais : tu ne parles pas hongrois, tu refuses de voir des films sous-titrés avant d'avoir appris à lire, et tu as appris de tes chers parents qu'il fallait éviter au maximum les films en version française, principalement s'ils émanent de contrées obscures où l'accent et le phrasé revêtent une importance capitale. Mais ne t'inquiète pas, junior : Hic, sous-titré un peu abusivement De crimes en crimes, est un film muet. Non, ne t'enfuis pas en courant, muet ne veut pas dire ennuyeux : tu le découvriras aussi en piochant dans les quelques Chaplin qui composent la modeste dévédéthèque familiale. Hic est muet, mais pas dépourvu de sonorités, au contraire : c'est même un film extrêmement bruyant. Le principe est simple et pourrait bien te rappeler quelques-uns des livres d'éveil achetés par nous-mêmes ou par tes grands-parents, soucieux de ton ouverture au monde, laquelle se fait évidemment par l'apprentissage fondamental des différents cris d'animaux. Eh bien dans Hic, figure-toi que personne ne parle mais que chaque animal, chaque objet, chaque lieu a son bruit ou ses bruits caractéristiques, le tout se mêlant au gré d'un gigantesque orchestre de sonorités qui titillent les tympans et en disent parfois plus que bien des discours. Un vieux monsieur qui a le hoquet, un ragoût qui fristouille, un feu qui crépite, des cochons qui grognent, une porte de poulailler qui grince... Pour toi qui risque de ne pas prononcer un mot avant quelques mois - les bébés sont comme ça, ils ne parlent à personne tant qu'on n'a pas énormément insisté -, cela pourrait être instructif et rassurant. Je pense que nous pourrions beaucoup nous amuser avec ce film, même si ta mère risque de lever les yeux au ciel en maudissant le ciel de lui avoir apporté un amoureux aimant les « films kurdes ».

Je vais te dire un truc, Junior : j'imagine bien ta mère s'asseoir finalement avec nous devant ce film ayant le mérite d'être court, et tomber elle aussi sous le charme un peu étrange de cette symphonie cinématographique et auditive qui, l'air de rien, raconte quelque chose. Car figure-toi qu'au coeur du film de Pálfi se cache une mystérieuse affaire policière qui sera résolue comme le reste, c'est-à-dire sans que le moindre mot soit prononcé, mais juste à l'aide de quelques indices sonores. Ça m'amuserait beaucoup que Hic devienne un de tes films de chevet, et que tu en reparles à tes amis dans un quart de siècle, évoquant les étranges goûts de ton père qui préférait régulièrement voir des films avec des cris de porcs plutôt que d'aller mater du blockbuster comme tout le monde. Mais je ne te forcerai pas, mon fils : peut-être seras-tu un bête adorateur de Jerry Bruckheimer et Luc Besson, raillant ton stupide géniteur et ses films ringards. Si c'est le cas, j'aurai tout de même le léger sentiment d'avoir raté ton éducation. »


Hic - de crimes en crimes (Hukkle) de György Pálfi. 1h15. Sortie : 01/10/2003.

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