5 sept. 2010

Tu verras des films, mon fils | #5 | KENNEDY ET MOI

Ami lecteur, je ne sais pas comment tu fais pour ignorer l'existence de cette rubrique, mais merci de te mettre un peu à jour. Bisous.

« Tu vois, Junior, je voudrais te parler aujourd'hui d'un droit fondamental, un droit trop souvent méprisé, figurant très rarement dans les grands textes des philosophes humanistes : le droit à la mauvaise humeur. Je revendique haut et fort le droit de ne pas sourire béatement même lorsqu'il fait grand soleil, de trouver parfaitement insupportables certaines personnes dont le seul but est de faire preuve de gentillesse, de traiter de tous les noms tout objet récalcitrant ou tout meuble m'ayant volontairement défoncé le petit doigt de pied. Je suis actuellement très heureux, j'attends ton arrivée avec une joie mal contenue, mais rien ne m'oblige pour autant à jouer les ravis de la crèche et à me comporter dans la vie comme un enfant dans un parc d'attractions. Écraser les autres avec son propre bonheur est franchement malpoli.

Sur ce point, mon modèle se nomme Jean-Pierre Bacri. Pris en exemple dès qu'il s'agit de citer quelqu'un qui « fait la gueule », il paraît qu'en coulisses c'est un type parfaitement affable, qui se réserve juste la possibilité de râler si quelque chose ne lui plaît pas, et ce même si tout le reste est absolument parfait. Je pense que Bacri a dû beaucoup s'amuser sur le plateau de Kennedy et moi, premier et meilleur film de Sam Karmann : il y incarne Simon Polaris, écrivain déprimé par sa vie de famille un peu ratée et son rapport de plus en plus dépassionné avec les choses de la vie. Si Polaris fait la tronche, c'est généralement pour que personne n'aie le cran de venir le déranger pendant qu'il décortique son quotidien et celui des siens avec un réalisme impitoyable et désabusé. Ce type-là ne déteste pas l'espèce humaine, au contraire ; il l'aime tellement qu'il regrette amèrement de la voir s'abîmer à ce point dans une succession de conventions et de phrases toutes faites. Que sa fille, future dentiste, s'exprime déjà comme une septuagénaire, lui fait légèrement mal au coeur. Qu'elle s'apprête à se fiancer avec un type encore plus ennuyeux qu'elle est sans doute pire que tout. Polaris est déçu : déçu par ses enfants, déçu par ses relations, déçu par lui-même. Un autre droit fondamental, qui s'applique aussi au domaine de la critique cinéma en dépit de ce que peuvent dire les bien-pensants de tous poils : il est important de cultiver son droit à la déception. Un homme bien déçu est un homme qui nourrissait beaucoup d'ambition. Quelqu'un qui n'est jamais frappé par la déception est soit totalement dépourvu d'esprit critique - et c'est affreux -, soit tellement pas exigeant qu'il ne mérite pas de vivre.

Junior, en voyant Kennedy et moi, j'aimerais que tu comprennes plusieurs choses. Tout d'abord, tu es tout à fait autorisé à penser beaucoup de mal de certaines personnes que tu rencontreras, de certains films que tu verras, de certaines expériences que tu feras. C'est tout à fait sain et ça permet d'être d'autant plus enthousiaste avec les gens et les choses que tu apprécieras vraiment. Ensuite, que faire un peu la gueule de temps en temps est un excellent moyen d'entrer en communion avec soi-même, et qu'à condition de ne pas en abuser cela ne fera pas de toi un sale con. Enfin, pour clore cette liste non exhaustive, qu'être un rien taciturne n'empêche pas d'avoir des sentiments. Tu le réaliseras lorsque tu verras Polaris observer du coin de l'oeil Anna, sa femme, qu'il continue à aimer et désirer malgré un éloignement croissant. C'est là où je voudrais que tu prennes légèrement tes distances avec le personnage : il vit jour après jour avec l'incontestable amour de sa vie, mais la laisse pourtant s'éloigner et coucher avec le premier crétin venu, un ORL complètement pleutre. Si tu as la chance de rencontrer un jour la personne de tes rêves, ne t'avise surtout pas de la laisser filer par fierté ou par fainéantise. Il faut l'aimer activement, tenter de faire son bonheur, ne pas subir le quotidien mais le rendre aussi plaisant que possible. Simon a beaucoup de chance qu'Anna n'ait pas déjà claqué la porte et lui laisse plus ou moins consciemment une seconde chance. Toutes les femmes ne sont pas aussi tolérantes, tous les scénarios ne sont pas aussi ouverts.






Comme le très bon roman de Jean-Paul Dubois, que Karmann a fidèlement adapté en changeant simplement le prénom du héros - s'appeler Sam et écrire sur un Samuel l'aurait-il gêné ? -, Kennedy et moi est le cri du coeur de ceux qui ne supportent pas les flagorneurs, les cabots et les vantards. Polaris est un peu le porte-parole de ceux qui considèrent que la vie est trop courte pour se laisser emmerder par une armée de faux intellectuels, de pseudo-experts et de gens bien coiffés, bien polis, mais désespérément ennuyeux. Futur gendre dont les dents rayent le parquet, dentiste un peu trop sûr de sa réputation, vieux beau alignant les mots d'auteur inappropriés (« Water, water everywhere, and not a drop to drink ») : tous méritent d'être mordus sauvagement ou ramenés à leur consternante médiocrité. Junior, j'espère que tu auras la grande gueule nécessaire pour faire comprendre aux gens stupidement arrogants que tu croiseras qu'ils feraient mieux de la boucler, comme ça, juste pour voir.

Je vais te dire un truc, Junior : le risque avec la méthode Polaris, c'est de ne pas avoir le talent nécessaire pour être suffisamment cinglant avec ceux qui le méritent, et de n'hésiter qu'entre tiédeur et excès. Il te faudra travailler tout cela, apprendre de tes erreurs, mais ne jamais cesser d'aiguiser ton esprit critique. Je vois également un autre danger dans cette façon de faire : à force de pointer les défauts et aberrations qui caractérisent certaines personnes qui t'entourent, il ne faudrait pas que tu oublies de faire régulièrement le point sur toi-même et de te demander si tu es quelqu'un de bien, si ta vie correspond à ce que tu voulais en faire, et si tu aimes suffisamment ceux et celles qui le méritent. Ça me ferait quand même chier que tu sois un être uniquement aigri, pétri de certitudes, sans aucun recul sur la propre condition. Sois un Jean-Pierre Bacri, pas un Laurent Gerra. Merci d'avance. »



Kennedy et moi de Sam Karmann. 1h26. Sortie : 22/12/1999.

2 commentaires sur “Tu verras des films, mon fils | #5 | KENNEDY ET MOI”

catnatt a dit…

J'adore ce film. Mais alors je l'adore. La scène sur le bateau est monumentale.
Et le "Je voulais un fils unique, j'ai eu deux imbéciles" d'anthologie

Gael a dit…

J'avais manqué cet article.
Il est vraiment très bon. Bravo!

 
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