17 sept. 2010

POETRY

Déjà l'an dernier, Nuits d'ivresse printanière avait relancé le débat pour la énième fois : les jurys cannois n'auraient-ils pas tendance à considérer le Prix du scénario comme une sorte de médaille en chocolat attribuée à un film apprécié mais difficile à caser ailleurs ? Ne se distinguant pas franchement pour ses qualités d'écritures, le film de Lou Ye avait néanmoins été récompensé par le jury d'Isabelle Huppert. Rebelote cette année avec Poetry, film coréen de Lee Chang-Dong, dont l'écriture simplette a pourtant été célébrée par Tim Burton et les siens. Alors voilà : une dame d'une soixantaine d'années tente de trouver des sous pour soudoyer la mère de la fille qui s'est suicidée après avoir été violée par son petit-fils et ses potes ; pour souffler, elle prend aussi des cours de poésie et observe arbres et pommes afin de tenter de les décrire. Si Lee Chang-Dong parvient à ne pas sombrer dans le glauque alors que son sujet était propice à un déferlement de misérabilisme, il peine en revanche à donner du liant à son récit, à imbriquer les éléments entre eux, bref, à donner un minimum d'épaisseur à des personnages et situations bien trop translucides.
Vu de loin, Poetry a quelque chose de Mother, le dernier Bong Joon-ho, l'imbroglio policier en moins : le film est dédié tout entier à cette grand-mère courage qui se plie en quatre pour un petit-fils ingrat et tente malgré les obstacles d'exister non seulement en tant que chef de famille, mais également en tant que personne. Pourquoi pas choisir la poésie pour réaliser cet objectif ; mais, vu par Lee Chang-Dong, le processus de création de la vieille dame est plus pathétique qu'admirable : la voir suer sang et eau sans parvenir à aligner deux mots a quelque chose de profondément pénible, et qu'elle soit progressivement rongée par un Alzheimer galopant n'arrange rien : comme ses compagnons de non-écriture, Mija est mièvre, empotée, peu attachante. Poetry aurait pu faire de l'écriture poétique un exutoire permettant d'échapper, même de façon éphémère, à la laideur de la société ; celle-ci n'est finalement qu'un moyen de tenter d'injecter un peu de poésie factice dans ce monde de brutes. À l'arrivée, le film ressemble aux écrits de son héroïne : il tire laborieusement à la ligne en tentant vainement d'appliquer des recettes trop schématiques pour être convaincantes.
On attend sans trop y croire que Lee Chang-Dong mette enfin un coup de pied dans cette gigantesque fourmilière, mais le film conserve jusqu'à son terme ce ton si conventionnel, entre fausse subversion - mon dieu ! des vieux qui baisent ! - et dialogues mielleux, doucereux, empesés. Qu'un film prenne autant son temps pour déployer aussi peu d'idées de cinéma est parfaitement incompréhensible, sauf lorsqu'on jette un oeil à la filmo de l'ex ministre de la culture coréen, visiblement incapable de raconter quoi que ce soit en moins de deux heures.Pour finir, un message aux réalisateurs en manque d'inspiration : cessez donc de penser qu'un personnage dont la principale caractéristique est d'être digne peut suffire à justifier à lui seul l'existence d'un film. Cette petite sexagénaire sans aspérité, dirigée sans passion comme si la neutralité faciale était un but en soi, n'a évidemment pas la carrure pour dissimuler suffisamment la maigreur de ce scénario-là, le manque de style de la mise en scène, l'absence totale d'identité qui caractérise chacun des secteurs techniques et artistiques du film.



Poetry de Lee Chang-Dong. 2h19. Sortie : 25/08/2010.

2 commentaires sur “POETRY”

Pascale a dit…

Bon be, moi la poésie j'ai toujours pas compris ce que c'était et ça ne va pas bouleverser ma vie.
Par contre, dire que cette petite bonne femme est sans aspérités c'est de la mauvaise foi RobGordienne dans sa splendeur déraisonnante. LES choix qu'elle fait c'est pas de la crotte de bique mon Robbie !

Anonyme a dit…

un film que j'ai trouvé singulièrement beau. L'alchimie entre le scénario, l'interprétation des acteurs et la réalisation en font une œuvre qui a su me profondément me toucher. Un des rares films que je n'oublierai pas donc. Peut-être parce que je comprends à quel point la poésie peut bouleverser un mode de vie.

 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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