8 sept. 2010

L'Étrange Festival 2010 | DÉLIVRE-NOUS DU MAL

Il y a quelques années, on connaissait simplement Ole Bornedal comme un réalisateur s'étant laissé happer par la machine hollywoodienne en acceptant de tourner aux États-Unis un remake de son propre film, Le veilleur de nuit. Puis le cinéaste était rentré chez lui, la queue entre les jambes, semblant se destiner à tomber dans l'oubli. Mais un Just another love story de choix a depuis changé la donne, ce qui se confirme de très belle manière avec ce Délivre-nous du mal (ou plutôt Délivrez ? le titre français semble bicéphale) qui n'a absolument rien à envier aux fameux Chiens de paille de Sam Peckinpah. D'entrée, le film sidère par l'aisance avec laquelle il accomplit un grand écart entre la peinture sociale d'un univers pas folichon et une façon de filmer très classieuse, avec grands angles et découpage élégant. Il ne cessera de nous étonner encore et toujours en mettant en place une montée en tension qui pourrait sembler classique si elle ne faisait pas preuve d'une très grande finesse psychologique. Bornedal nous fait très vite comprendre que les choses finiront par s'envenimer, mais on est pourtant surpris par la façon dont la violence morale et psychique se déploie : avec de l'envergure et une certaine grâce.
Le film n'est pas exempt de bizarreries, dont on peut d'ailleurs se demander si elles sont absolument nécessaires ou si elles ne relèvent pas du simple artifice destiné à rehausser d'un cran l'originalité de l'ensemble : exemple avec cette narratrice qui apparaît face à nous au début et à la fin du film, nous présente les personnages en s'adressant directement aux spectateurs comme dans un aparté théâtral, nous explique qui sont les véritables héros et nous indique sans trop de détail ce qui devrait se produire dans les scènes suivantes. On entre intrigué dans ce qui ressemble un temps à un film fantaisiste et destructuré, puis Bornedal se met à frapper : son portrait de groupe d'une petite communauté rurale est fichtrement édifiant car il rappelle l'acidité des meilleurs Chabrol, mise en scène élégante en sus. On a peur et pitié du camionneur alcoolique et violent ; on ricane à la vue de ce couple un peu bigot où la femme porte la culotte et où le mari cherche ses gonades ; on imagine le pire lorsque le film s'attarde sur Alain, travailleur émigré venu d'ex-Yougoslavie après avoir perdu sa famille, et que les nombreux Dupont-Lajoie du village nomment 'le nègre' parce qu'il est étranger et musulman. Ce pire-là finira par arriver après une mise en place fascinante où chaque personnage apparaît comme plus complexe que ce qu'il laissait présager au départ.
La dernière partie, où éclatent sans retenue la xénophobie et la bêtise, est un sommet d'adrénaline qui ne massacre pas pour autant les profils psychologiques joliment affûtés par Bornedal. Celui-ci filme un état de siège intéressant par sa façon de rendre l'action tonitruante et addictive, mais aussi et surtout parce qu'il crée ou développe de nouveaux drames humains à l'intérieur comme à l'extérieur du bâtiment assiégé. C'est dans les situations les plus critiques que les masques tombent pour de bon, lorsqu'il s'agit de se déterminer en tant que personne et de mesurer son altruisme et son courage. Délivre-nous du mal est un film puissamment anti-religieux car il montre que sermons et engagements divins ne sont que sornettes dès lors qu'il faut passer des mots aux actes. Sa violence sourde n'est rien en comparaison des terribles enseignements apportés par cet ultime et extrême épisode, grandiose conclusion d'un film noir plein de souffle et de profondeur, dont les personnages nombreux et intenses ne nous quitteront sans doute pas de sitôt.



Délivre-nous du mal (Fri os fra det onde) d'Ole Bornedal. 1h33.

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"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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