8 sept. 2010

DES HOMMES ET DES DIEUX

Un titre simple et une mise en scène simple : pour son cinquième long-métrage, Xavier Beauvois a choisi d'adopter le dénuement de ses personnages afin de permettre à Des hommes et des dieux de viser au plus juste, de toucher au coeur et aux tripes en réinterprétant un fait divers datant d'une quinzaine d'années. Paradoxalement, celui qui a souvent été taxé de nombrilisme n'a jamais été aussi ouvert qu'en filmant ces moines reclus, rongés par la peur de périr sous les coups de feu de leur opposants, mais détruits plus encore par la crainte de décevoir Dieu en quittant leur poste par sécurité. Le fait de connaître la fin de l'histoire - ces moines cisterciens furent finalement enlevés en 1996 - ne changerait en rien ce cruel dilemme qui anime chacun des protagonistes.
Des hommes et des dieux est tourné tout entier vers cette question, se demandant avec le plus grand sérieux si Dieu vaut la peine qu'on se batte pour lui jusqu'au bout. C'est à travers des discussions de couloirs et des conciliabules longs et passionnés que se jouera éventuellement le destin de ce petit groupe de moines vivant dans le recueillement, l'instruction et l'ouverture d'esprit. Ceux-là n'ont pas fait voeu de silence, mais participent activement à la vie de la communauté algérienne qui vit non loin de leur monastère. En particulier le frère Luc, personnage le plus intéressant du film, médecin vieillissant et bienveillant joué par un Michael Lonsdale toujours égal et pourtant toujours surprenant. C'est dans sa voix de vieil animal enroué et fourbu que se trouvent les plus belles sonorités de l'oeuvre de Beauvois. Ce dernier semble admiratif, dans un état de quasi béatitude, face aux prestations de ses acteurs comme face au courage insensé de ces moines.
Et c'est peut-être là qu'est l'immense limite du film : Des hommes et des dieux est un film ému par son propre statut d'hommage vibrant mais sobre rendu à une poignée de héros. À vouloir se dissimuler derrière son sujet et ses personnages, Beauvois finit par livrer une copie instructive, parfois touchante, mais terriblement impersonnelle, dont la quête tenace de dignité finit par lasser sur le long terme. Étrangement, le film néglige en partie sa dimension politique et se limite à la simple question du partir / rester, le tout entrecoupé de scènes de communion dont on peine à comprendre la justification. Ces hommes-là sont très croyants et dévoués à leur Dieu, on le sait ; pourquoi alors insister encore et encore à travers des scènes de chant religieux filmés de façon si carrée qu'elles finissent par sembler plates ? Jadis condamné pour ses tendances provocatrices à propos du SIDA, de l'armée ou de la police, Beauvois est devenu étonnamment mièvre devant ce sujet qui méritait certes d'être traité avec respect, mais aurait très bien supporté quelques partis pris de cinéma. Il est quand même curieux qu'un sujet aussi fort ne parvienne à émouvoir que grâce à une scène, fort belle il est vraie, au cours de laquelle les moines écoutent Le lac des cygnes en retenant mal leurs larmes. Reste un film fort pédagogique, qui mériterait d'être montré dans tous les collèges et lycées dans le cadre de leçons consacrées à la laideur de toutes les formes d'intégrisme.



Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois. 2h. Sortie : 08/09/2010.

5 commentaires sur “DES HOMMES ET DES DIEUX”

Jérôme a dit…

pour ma part j'ai justement aimé cette distance qui laisse l'esprit du spectateur vagabonder. Pas donneur de leçon pour un sou, pas mièvre et pourtant fort c'est dire l'exploit que Xavier Beauvois accompli !

Marine a dit…

Critique encore une fois lucide et très éclairante... je n'ai pas vu pourtant ce film à travers le même prisme, je dirais plutôt que "Des hommes et des dieux" est tourné tout entier vers une question : l'homme vaut-il la peine qu'on se batte pour lui ?

Wilyrah a dit…

Merci pour cette première impression :)

Anonyme a dit…

Quel film magnifique et fondamental : il nous parle de nous au plus profond de notre être. A ce titre on ne peut pas dire que Beauvois soit "mièvre". Il a osé un film à contre pied des standards actuels de réussite. Cela me paraît au contraire très audacieux car il accepte le risque de laisser des spectateurs en route pour servir cela. Bravo et, surtout, merci à lui et Etienne Comar le producteur instigateur du film.

Jiem a dit…

Je ne suis pas, pour ma part, aussi indulgent que toi. Je l'ai trouvé franchement barbant et parfois hors sujet... Mais je rejoins ton avis sur plus d'un point !

 
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