29 août 2010

Tu verras des films, mon fils | #4 | JURASSIC PARK

Bon, ami lecteur, si tu n'as jamais entendu parler de cette rubrique, et c'est la dernière fois que je te le dis, tu ferais mieux d'aller voir là-bas si j'y suis.

« Tu vois, Junior, j'ai moi aussi été un enfant. Enfin, disons que moi aussi j'ai eu tour à tour 1 jour, 1 mois, 1 an, 10 ans et demi et j'en passe. Parce qu'intérieurement, je crois que j'ai toujours été vieux. Le premier film que je me souviens avoir vu avec mon papa, et c'est véridique, c'est Quatre aventures de Reinette et Mirabelle d'Éric Rohmer, un après-midi de pluie sur une VHS fraîchement louée.

Parenthèse explicative. Premièrement, Éric Rohmer est un réalisateur très connu en France et disparu récemment. Ses films parlaient d'amour, et ses personnages parlaient bizarrement. Tu te feras ta propre opinion quand tu seras grand. Deuxièmement, une VHS, encore appelée cassette vidéo, c'est une sorte de gros pavé noir qu'on insérait dans une grosse boîte nommée magnétoscope à l'époque où messieurs Dévédé et Blouray n'avaient pas encore mis leurs inventions sur le marché. Figure-toi qu'en fin de film, il fallait faire retour rapide afin de remettre la VHS au début, sous peine de se faire enguirlander par les gérants de vidéo-clubs. Ce qui nous amène au troisième point : louer une VHS dans un vidéo-club, ça signifie emprunter le film qu'on veut voir en échange de quelques euros et aller le rendre le lendemain. Oui, à l'époque, pour voir des films chez soi, il fallait payer ET se déplacer. Je sais, ça te dépasse.

Revenons à nos moutons : je disais donc que je n'avais jamais été un enfant. C'est vrai que je n'ai jamais été un grand mangeur de bonbons et que la lecture m'a toujours plus intéressé que les jeux de garçons. Mais si cela peut te rassurer - et ta mère par la même occasion -, il m'est tout de même arrivé d'adopter des comportements d'enfant dit normal et d'en conserver aujourd'hui encore quelques réminiscences. À ce titre, j'avoue mon amour immodéré et éternel pour Jurassic Park, qui est à mon sens le meilleur film du gentil mais surestimé Steven Spielberg - ne dis pas des choses comme ça en public, tu pourrais te faire casser la gueule. Il y a tout, là-dedans : des dinosaures qui fichent la trouille, un milliard de leçons de mise en scène, des acteurs qui donnent envie d'être d'acteurs... Bon, il y a aussi Laura Dern, certes. Mais elle mange du Jell-O avec une cuillère en plastique, et ça c'est vraiment trop la classe.

Je me souviens qu'à la sortie du film, ton cher tonton - âgé de 5 ans et demi à l'époque - avait harcelé ton cher grand-père pour qu'il daigne l'emmener avec lui au cinéma. Refus évident de mon cher papa : pour un film interdit aux moins de 12 ans, c'était un peu jeune. Faut dire qu'il y a des spectacles plus recommandables que celui d'un type s'asseyant sur les toilettes pour finir coupé en deux par les dents tranchantes d'un tyrannosaure. Au grand désarroi de mon pauvre frère, qui aimait tant ces gentilles petites bêtes, les connaissait par coeur et collectionnait sagement les fascicules des éditions Atlas qui lui offraient chaque semaine un splendide os de dino pour monter peu à peu un squelette de T-Rex en plastoc... Mais non, vraiment, Jurassic Park est un film trop violent, et tu attendras sagement d'avoir l'âge légal - ou au moins une dizaine d'années - avant de voir cette pauvre chèvre réduite en lambeaux par une horde de bestioles affamées. Triste spectacle, même lorsqu'on ne s'appelle pas Allain Bougrain-Dubourg.






Je me rappelle aussi que certains de mes copains de CM1 s'étaient vantés d'avoir pu voir le film grâce à des parents permissifs. Au lieu d'éprouver de la jalousie, j'aurais dû leur rire au nez et réaliser qu'ils n'étaient que de gros mythomanes qu'aucun caissier du cinéma Le Carillon de Saint-Quentin - transformé aujourd'hui en centre commercial pour greluches - n'aurait laissé entrer dans la salle. À chaque récréation, on les écoutait raconter des scènes prétendument terrifiantes qui ne figurent évidemment pas dans le film. Et heureusement, car Spielberg, David Koepp et ce salopard de Michael Crichton se sont montrés bien plus créatifs que mes camarades de classe, qui ne parlaient que de corps déchiquetés et de gros monstres de trente mille pieds de haut.

Non, mon grand, Jurassic Park c'est beaucoup plus que ça. C'est une réflexion angoissée sur la place de l'homme face à la science. Et c'est un prodigieux tour de montagnes russes, qui crée des temps morts apparemment sympathiques pour mieux faire redémarrer l'effroi, comme dans cette scène où les deux enfants se trouvent pris au piège dans la cuisine de l'un des restaurants du parc. Ça ne m'aurait pas gêné que la fille se fasse bouffer, au final : avec ses grands yeux éberlués et insupportables, elle finissait par ressembler pour moi à un gigantesque punching-ball n'attendant que d'être atomisé. Ne t'inquiète pas, Junior : je n'ai pas l'habitude de frapper les femmes, et je n'ai pas changé d'avis en voyant The killer inside me. C'est juste que j'éprouve parfois quelques difficultés à supporter les prestations crétines des enfants acteurs, qui ouvrent des yeux ronds comme des billes de façon terriblement scolaire en espérant que leurs parents, qui leur servent de coach et d'agent, les prennent dans leurs bras à la fin de la prise pour leur dire combien ils sont merveilleux. Si tu veux devenir acteur, Junior, et seulement si tu le veux vraiment, tu auras mon appui. Mais compte sur moi pour t'empêcher de faire partie de ces mouflets faussement prodiges qui se la jouent pendant deux ou trois films avant de sombrer dans la dope dès qu'ils réalisent que leurs parents leur ont menti sur leurs capacités pas si élevées.

Je vais te dire un truc, Junior : j'aimerais qu'en voyant Jurassic Park, tu en conclues par toi-même qu'être un enfant c'est bien, mais que ça ne dure qu'un temps. Qu'on ne doit pas jouer les dieux de pacotille et utiliser un monde disparu pour créer son parc d'attractions personnel et assouvir ainsi une lubie d'enfant gâté. Qu'un jeune acteur qui émerveille les foules à 10 ans ne sera pas forcément le grand comédien de demain. Et que les amoureux des dinosaures en culottes courtes finissent par laisser leur passion de côté - ou par devenir paléontologues. Junior, je te souhaite d'être un vrai enfant, pas comme moi qui fus un gamin si ennuyeux, mais je te souhaite aussi de réaliser en temps voulu que ton glissement vers l'âge adulte est inéluctable. Rassure-toi cependant : j'ai 26 ans et demi de plus que toi, mais je continue à prendre un plaisir enfantin devant ce film immortel qu'est Jurassic Park. »



Jurassic Park de Steven Spielberg. 2h02. Sortie : 20/10/1993.

4 commentaires sur “Tu verras des films, mon fils | #4 | JURASSIC PARK”

Mg a dit…

Ah oui, incontournable. Pour le coup, mon premier souvenir de ciné! Et oui, j'avais 11 ans... Ou à peine 12. Mais ça n'était pas un Disney!

Dom a dit…

Oh bordel, mes parents étaient cool finalement puisque je l'ai vu à 8 ans ! Comme Mg, et comme de nombreux gosses, ça reste mon souvenir ultime de cinéma dans l'enfance. Le diplodocus en début de métrage : "Waaaaaouohouhaaaaaaaaaaaaaaaaaa c'est trop biiiiiiiiiien, comment ils ont fait les monsieurs ?!!?!"

Ph a dit…

Ca serait un beau cadeau que vous lui feriez si vous faisiez un recueil des Tu verras des films, mon fils. Beaucoup plus de valeur qu'un reader, je trouve.

Anonyme a dit…

Ce film ma bercé toute mon enfance de mes 4 ans a mes 19 ans actuels... Vue la première fois par erreur chez mes cousins alors qu'ils venaient d'avoir la VHS, depuis je n'ai plus lâcher ce film et je l'ai regarder comme un enfant se passe un bon vieux Disney. Mais je n'avais pas peut de ce film j'étais fasciné !

 
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