15 août 2010

Tu verras des films, mon fils | #2 | HARRY, UN AMI QUI VOUS VEUT DU BIEN

Ami lecteur, si tu es en retard, il te faut jeter un oeil aux origines de cette série.

« Tu vois, Junior, j'aimerais pouvoir t'affirmer que la famille est le ciment de ta vie, qu'elle permet de te construire et de trouver qui tu es. Oh, bien sûr, c'est en partie vrai, mais tu croiseras sur ta route un certain nombre de personnes en total désaccord avec ce principe. Elles te diront que le cercle familial n'est qu'un frein à ton épanouissement personnel et le moteur de bien des frustrations. Écoute-les, Junior, nourris-toi de leurs points de vue, mais prends bien garde à ne pas te laisser aveugler par leur conception de la vie. Ces gens voient leur existence comme une course à l'efficacité et ne veulent pas risquer que qui que ce soit puisse leur barrer la route au nom de prétendus liens du sang. J'aimerais que tu n'oublies pas que l'important n'est pas d'arriver, mais d'avoir bien voyagé.

Mais bref, je m'égare. Junior, quand tu auras suffisamment vieilli, à une époque où les biberons et les couches ne seront déjà plus qu'un lointain souvenir, j'aimerais que nous regardions ensemble Harry, un ami qui vous veut du bien. D'abord, certes, parce qu'il s'agit de l'un des mes films fétiches - contrairement à Bébé part en vadrouille, oui -, mais aussi parce que le film de Dominik Moll peut t'aider à décider quels rapports tu souhaites entretenir avec les tiens.

Une chose est sûre : si tu deviens comme Éric, le frère cadet joué par Michel Fau dans le film, je te mets dans un sac en toile de jute et je te balance dans la Seine. Ce type méprisant, ingrat, au look ringard de biker centriste, se moque du poème jadis écrit par son frère Michel (Le grand poignard en peau de nuit*), se fiche de la mort de ses proches comme de sa première culotte... Je hais ce genre de mec qui toise sa famille d'un regard totalement dédaigneux, alors que depuis toujours il en est le fardeau, le boulet, une véritable aberration génétique et éducationnelle. Junior, ta mère et moi ne pouvons déjà plus rien pour tes chromosomes, alors nous nous contenterons modestement d'essayer d'éviter que tu deviennes une grosse sangsue ingrate. Ne nous remercie pas.

Je préfèrerais encore que tu ressembles à Harold Ballesteros, Harry pour les intimes. Pas physiquement, hein : si l'on reparle un peu de génétique, il y a assez peu de chances pour que tu aies le teint ibérique et le torse velu - mais sait-on jamais. Non, je pensais plutôt à la personnalité du monsieur, qui a choisi de n'avoir aucune attache dans la vie : ni enfants, ni relations familiales, juste une petite amie qu'on imagine jetable, une grosse bagnole avec air conditionné et des projets aussi plaisants qu'éphémères. Harry pense que c'est comme ça qu'on avance et qu'on se fait plaisir. Je vais te dire une chose, Junior : si tu décides un jour de te couper de moi parce que c'est la condition sine qua non poiur vivre la vie dont tu rêves, je suis prêt à l'accepter. Je sombrerai sans doute dans la dépression, comme ces gens vieillissants qui réalisent qu'ils n'auront jamais de petits-enfants, ou en tout cas qu'ils ne les connaîtront pas. Il faut cependant que tu aies conscience d'une différence majeure entre Harry et toi : s'il a la chance d'être pété de thunes, je ne suis pas certain de gagner au Loto d'ici ta majorité. Harry semble oublier que sa richesse est une chance et qu'elle lui permet de mener son existence exactement comme il l'entend ; avec moins de pognon, il te faudra beaucoup plus d'imagination pour parvenir à être heureux. Et c'est tant mieux.


Je vais te dire un truc, Junior : le plus sain serait que tu deviennes comme Michel, pas forcément avec la même coupe que Laurent Lucas dans le film, mais en tout cas avec la même envie de rendre heureuses ta femme et tes filles. Rassure-toi, mon grand : ta mère et moi ne sommes pas comme ses parents, et nous ne te ferons jamais une surprise aussi bizarre que te faire installer une salle de bain moderne dans la vieille bâtisse que tu es en train de retaper. Deux raisons à cela : premièrement, la salle de bain du film est rose, et jamais nous ne commettrions cette terrible erreur ; deuxièmement, tu seras élevé comme un sale parisien, et je ne suis pas sûr que tu aies envie de passer tes années de trentenaire à faire des travaux de toutes sortes dans une bicoque que tu auras achetée avec tes économies. Remarque, on ne sait jamais.

Michel se met en quatre pour le bien de sa famille. Il souffre un peu mais sait pourquoi, et c'est beau. C'est quelqu'un d'admirable, et je sais que tu seras quelqu'un d'aussi bien que lui. À ta façon, évidemment : loin de moi l'idée de vouloir te mettre dans un moule. En revanche, et c'est là que tu devras être vigilant, j'aimerais que tu rencontres une fois dans ta vie quelqu'un d'aussi radical que Harry, qui stimule ta créativité et t'encourage à ne jamais lâcher tes velléités artistiques - car tu en auras, c'est certain. Que tu écrives sur les singes volants, les oeufs ou tout autre sujet, que tu choisisses un art ou un autre, j'aimerais que tu t'épanouisses, pour toi-même et pour les autres. Il y a à prendre et à laisser chez Harry, et je te fais confiance pour avoir suffisamment de discernement pour n'en garder que les bons enseignements. Mais méfie-toi quand même, Junior : si, comme Michel, tu te mets à conduire un gros 4x4, je risque de ressortir le sac en toile de jute et tu sais où tout ça se finira. »

*Il s’est approché lentement
Avec son grand poignard en peau de nuit
Il a pris, il a pris tout son temps
Avec son grand poignard en peau d’ennui
Il a reniflé dans le vent
Avec son grand sourire de trop de nuit
Il a souri de toutes ses dents
Pour laisser t’approcher lentement
Il a pris tout, tout son temps
De son flanc a délogé une lame de fer
Avec son grand couteau en peau de fer
Il s’est mis à tuer le temps
Il avait froid dans ses grands vents
Il avait de la poule à chair
Il était nu, nu comme un ver
Avec sa lame en peau de fer
Avec son grand couteau de nuit
Il ne savait vraiment pas quoi faire
Il faisait froid, il est parti.
(écrit en fait par Francis Villain)




Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll. 1h57. Sortie : 15/08/2000.

3 commentaires sur “Tu verras des films, mon fils | #2 | HARRY, UN AMI QUI VOUS VEUT DU BIEN”

Benjamin F a dit…

Il est top ce texte (et ce indépendamment de son contexte cinématographique)

Rob Gordon a dit…

T'es chic.

Anonyme a dit…

C'est "de la poule la chair", ducon.

 
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