31 août 2010

Entretien avec Thomas Vinterberg : « Faire des films qui restent »

Il débarque d'un plateau TV encore maquillé, s'excuse pour les quatre-vingt-dix secondes de retard, prend des nouvelles de ma petite santé - j'ai une grosse crève et un nez rouge qui me fait ressembler à Rudolph -, s'installe avec le sourire et me fait signe d'y aller. Affable, ouvert, agréable, Thomas Vinterberg est aux antipodes du réalisateur dépressif et flippant qu'on aurait pu imaginer en voyant Submarino, son dernier film en date. Rencontre.




Entretien > Submarino est le titre du roman dont est tiré le film. Teniez-vous absolument à le conserver ? Quelle signification a-t-il pour vous ?

Thomas Vinterberg - Je ne suis pas un grand fan de métaphores, mais ce titre en est une. Submarino fait référence à une méthode de torture consistant à maintenir la tête des gens sous l'eau. Le livre et le film parlent de personnes immergées et cherchant à atteindre à nouveau la surface pour reprendre leur souffle. Dans le livre, le choix du titre est nettement plus justifié. Je le trouve approprié, assez beau, et je ne pouvais pas en trouver de meilleur.

La structure est extrêmement intéressante, puisque vous suivez les deux frères du film non pas de façon alternative, mais en consacrant la première partie à l'un et la deuxième partie à l'autre.

Mon film parle de la façon dont la vie peut séparer les membres d'une famille. Il y a dix ans, je réalisais Festen, qui montre au contraire qu'on ne peut pas échapper à sa famille. Submarino met en scène le long glissement qui s'opère et vous éloigne de vos proches. J'ai trouvé tout naturel de conserver la structure du livre, et même de la renforcer.





Submarino et Festen ont en commun cette façon de montrer à quel point l'enfance détermine le reste de l'existence et l'adulte que nous allons devenir...

C'est vrai, même si la psychologie moderne tend à affirmer que nous naissons tous avec un certain taux de pessimisme, une ceraine aptitude au bonheur, et que l'enfance ne joue pas un rôle si important dans tout ça. Mais je suis fasciné par la famille en tant qu'institution : j'aime observer la façon dont elle peut vous faire prendre la mauvaise direction et vous pousser à faire de mauvais choix de vie.

Le film débute par une scène extrêmement éprouvante, peut-être la plus dure des deux heures. N'aviez-vous pas peur de plomber le spectateur d'entrée ?

Bien entendu. Je pense sincèrement que cette scène est trop forte pour certains spectateurs, mais ce film n'est évidemment pas à mettre entre toutes les mains. Je sais que les spectateurs américains ont particulièrement du mal à accepter cette scène. Question de culture, sans doute. Ou de sensibilité. J'en ai beaucoup discuté avec mes collaborateurs, et nous sommes parvenus à la conclusion qu'il y avait deux films différents à faire à partir de ce matériau de départ. L'un serait très direct, brutal, sans illusions, et artistiquement peut-être plus intéressant. L'autre serait plus sentimental, plus confortable, moins choquant pour le spectateur. Alors il faut décider. Si j'ai de la chance, je réaliserai peut-être 20 films dans ma carrière. Je veux faire des films qui restent, qui ne s'oublient pas. Il y a évidemment un risque de rejet, mais ceux qui voient Submarino s'en rappelleront sans doute longtemps.





Qu'avez-vous envie de dire à ceux qui pensent que le film va trop loin dans le sordide ?

J'ai envie de leur dire que je suis désolé et que j'espère qu'ils trouveront d'autres films qui leur plairont davantage. Mais je ne peux pas regretter un seul instant d'avoir respecté la vérité de mon histoire et de mes personnages.

C'est la première fois que vous ne travaillez pas avec Anthony Dod Mantle, votre chef opérateur de toujours. Sa remplaçante, Charlotte Bruus Christensen, fait preuve d'un talent incroyable...

Si j'ai pu tourner Submarinoassez rapidement, c'est parce que j'ai accepté une exigence de mes producteurs, qui souhaitaient que la moitié de l'équipe du film soit constituée de débutants. J'adore ce principe : j'ai quarante ans, et c'est un âge où nous devenons tous vieux, gros et corruptibles. Avoir la chance de travailler avec de jeunes artistes et techniciens était donc une vraie chance pour éviter de rouiller. Il s'agit du premier long-métrage de Charlotte, dont j'avais vu les démos et qui m'avait réellement épaté. Je l'ai contactée, nous nous sommes rencontrés, et le courant est passé. Nous avons rapidement parlé de Bergman, l'une de nos idoles communes. C'est quelqu'un d'intelligent et de loyal. Nous avons toute de suite eu envie de travailler ensemble et nous nous sommes mis d'accord sur le principe d'injecter un peu ou beaucoup de lumière dans ce monde assez sombre. Les tonalités bleues et grises allaient bien avec ce sentiment d'avoir la tête sous l'eau en permanence. Sur le tournage, nous avions peu d'argent, peu de temps, et il a fallu faire les bons choix rapidement. Charlotte a pris ses responsabilités et s'est montrée très précise.



Les acteurs principaux sont-ils également débutants ?

Peter Plaugborg - qui interprète Nicks, l'un des deux frères - l'est quasiment. Quant à Jakob Cedegren - Nick, l'homme sur l'affiche -, il avait déjà tourné dans un certain nombre de films. Il ne ressemble pas du tout au personnage du livre, un petit brun aux traits fins et aux allures de séducteur, mais quand je l'ai vu arriver avec ses deux mètres et ses problèmes de peau, j'ai su que c'était lui qu'il me fallait. Il semblait à la fois si dur et si humble... Je voudrais retravailler avec lui.

Quelles sont les différences notables entre le roman et le film ?

Quelques-unes, mais j'ai souhaité être le plus fidèle possible. Adapter un livre est une chose difficile : il faut tout de même avoir l'impression d'inventer quelque chose, d'être partie intégrante du processus de création. À vrai dire, je ne sais plus vraiment ce qui était dans le livre et ce que j'ai imaginé. J'ai surtout modifié la morphologie de certains personnages, comme l'ami de Nick, qui est devenu obèse dans mon film. La modification principale se trouve à la fin, puisque le film se termine par une simple lettre écrite par Nick à son neveu Martin. Pas de rencontre. Je tenais à ce qu'il y ait contact physique et j'ai donc réécrit la conclusion.





Quels sont vos plans pour les années à venir ? Travailler au Danemark, refaire un film en langue anglaise ?

Je viendrais bien tourner en France. Hier je me promenais au jardin du Luxembourg avec ma famille, et tous ont essayé de me convaincre de venir travailler ici. C'est un peu le paradis, j'adorerais ça. Mais plus sérieusement, je vais sans doute tourner un film en Suède l'an prochain. Je retournerai peut-être aux USA ensuite, mais c'est tout de même assez effrayant pour des gens comme moi. Je m'y sens un peu comme paralysé.

Les États-Unis, c'était une mauvaise expérience ?

Non... (long silence) mais un peu quand même. Mais ça n'a rien à voir avec le pays en lui-même. J'aime les acteurs américains, le système de distribution des films est phénoménal... Mais j'ai rencontré des problèmes d'ordre artistique pendant mon expérience américaine. Mon problème, c'est que je viens du Dogme, que c'est vraiment mon truc, et que c'est la façon de travailler que je préfère. Mais après l'énorme succès de Festen, je me suis forcé à tenter de me renouveler, ce qui m'a contraint à m'éloigner de ce que j'aime le plus dans le cinéma. C'était une grande aventure, une exploration incroyable, mais ça a quand même été assez douloureux. J'aime beaucoup It's all about love, c'est peut-être mon film que je préfère même si je sais qu'il ne fonctionne pas parfaitement, mais j'ai l'impression d'être un peu le seul à penser ça.

Toujours en contact avec Lars von Trier ? Projetez-vous de retravailler ensemble ?

Je continue à voir Lars, à qui je vais aller rendre visite dimanche prochain sur son tournage, mais je pense que nous ne retravaillerons pas ensemble. Nous avons collaboré ensemble pendant dix ans, et Dear Wendy constitue en un sens le point final de notre travail en commun. On a fait ce film ensemble, je pense qu'il n'y a rien à tirer de plus de notre tandem. Lars et moi sommes très différents. C'est un génie d'avant-garde en terme de fond, un véritable joueur d'échecs, alors que j'ai un rapport plus sentimental à mes films, un regard plus fragile et naïf. Artistiquement, on ne fait pas partie du même monde.


Submarino de Thomas Vinterberg. 1h50. Sortie : 01/09/2010. Lire la critique.

1 commentaire sur “Entretien avec Thomas Vinterberg : « Faire des films qui restent »”

Pascale a dit…

La France c'est le paradis, il est trop chou.

C'est vrai qu'il est mignon en plus de faire des films qui restent...

 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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