6 juil. 2010

TOURNÉE

On avait bien senti quelque chose dans ses premiers longs-métrages, mais rien ne laissait imaginer que Mathieu Amalric allait à ce point exploser avec son quatrième, Tournée, véritable bijou qui l'impose sans tambour ni trompette comme l'un des très grands cinéastes français de façon inconditionnelle. Sans doute transcendé par l'éclectisme absolu dont il a récemment fait preuve en tant qu'acteur - de Desplechin à Bonello, de Richet à à Odoul -, le voici devenu un metteur en scène gourmand, curieux, désireux de sortir le cinéma d'auteur français de tout carcan nombriliste. Avec Tournée, Amalric s'aventure sur les traces d'une troupe de new burlesque, qui pratique une sorte d'effeuillage vintage. Se donnant le rôle du producteur et impresario, il suit de près cette demi-douzaine de femmes pour le moins généreuses, qu'il est allé chercher aux États-Unis afin d'effectuer une tournée française. En résulte un feu d'artifice absolu, le film recréant d'abord la chaleur des tournées de Province avant de s'aventurer peu à peu dans un registre plus intime mais néanmoins toujours ouvert.
Tournée aurait pu n'être qu'un semi-documentaire sur ces curieuses filles, dont les corps sont des oeuvres d'art périssables qui s'érodent un peu plus à chaque représentation. Jamais dans le pur spectacle - les numéros sont montrés assez brièvement et toujours sous un oeil différent, depuis le public ou les coulisses -, le film nous fait certes partager leur intimité, mais avec un regard légèrement plus acéré que les fameux reportages diffusés par France 3 à chaque Noël et nous narrant le fabuleux destin des courageuses filles du Crazy Horse. Amalric réussit un grand écart parfait entre la description de l'harmonie euphorique d'une troupe et la peinture mélancolique de la détresse individuelle de celles et ceux qui la composent. Tournée, c'est Presque célèbre qui rencontrerait John Cassevetes, une peinture désabusée mais jamais plombante de ces existences qui se chevauchent un temps mais ne vont vraiment nulle part, de ces corps superbes mais fatigués qui dissimulent des coeurs cassés.
Le film est une succession de moments prodigieux qu'on a sans cesse envie de voir se prolonger, se ramifier. Un numéro d'effeuillage avec une étrange bulle géante. Une reprise de Radiohead (I will) dans un hall d'hôtel au petit matin. Une charmante rencontre à la station-service. Une discussion à bâtons rompus dans un couloir, pleine de fausse méchanceté et de tendresse en devenir. Et pourtant, par la force de la mise en scène - prix plus que mérité à Cannes - et la cohérence du montage, Tournée ne prend jamais des allures de compilation. C'est plutôt une longue glissade hors la vie, effectuée par des gens au quotidien irréel, éternel slalom entre jouissance et spleen. On aime férocement ces personnages - c'est le mot -, jamais réduits à l'état de bêtes de somme ou d'égéries warholiennes. Jamais écrasé par tous ces tempéraments, Amalric prend sa place et livre une prestation bouleversante dans la peau de cet ancien producteur de télé qui imaginait recommencer sa vie de façon plus prestigieuse. Absolument génial et prodigieusement imparfait, pourvu de petites manies qui n'ont l'air de rien mais vous campent un personnages, Joachim Zand est un parfait leader, qui mène sa troupe avec doigté mais peine à faire de même avec sa vie personnelle. C'est un type hors du monde et hors du temps, comme le montre notamment la relation désespérément décalée qu'il entretient laborieusement avec des enfants qui ne le comprennent déjà plus.
Pas étonnant d'apprendre que le montage initial de Tournée durait 3 heures 15 : on ne veut plus quitter ce film hors normes, équilibré même lorsqu'il sépare temporairement ses personnages, supérieurement malin lorsqu'il parvient à doses ses excès pour ne jamais devenir too much. Ces cent onze minutes sont sans doute ce qui s'est fait de plus beau cette année. Une beauté légèrement surannée, toujours sincère, jamais vue. Amalric est un grand et on a hâte d'avoir de ses nouvelles.




Tournée de Mathieu Amalric. 1h51. Sortie : 30/06/2010.

3 commentaires sur “TOURNÉE”

alexandre mathis a dit…

petit rectificatif, c'est le 4ème films d'Amalric, pas troisième : Mange ta soupe, Le stade de Wimbledon, la chose publique et donc Tournée.

Rob Gordon a dit…

Oh mon Dieu, j'avais oublié La chose publique.
Merci !

Fred a dit…

Si il y a une reprise d'I Will... Bon j'y vais alors.

 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
© 2009 TOUJOURS RAISON.. Tous droits réservés
Design by psdvibe | Bloggerized By LawnyDesignz