20 mai 2010

POLICIER, ADJECTIF

Le cinéma roumain est décidément plein de surprises et de ressources, ne se limitant absolument pas à la dimension sociale et misérabiliste à laquelle on le réduit trop souvent. Faisant suite à l'excellent 12h08 à l'est de Bucarest, Policier, adjectif vient confirmer le talent extrêmement singulier de Corneliu Porumboiu, qui est actuellement le cinéaste le plus original de son pays. Le film suit Cristi, jeune policier qui file un lycéen soupçonné de dealer du haschich. Le résumé s'arrête là, et c'est là qu'est le génie du film, très difficile à faire partager, mais absolument incontestable à la vue du film. Tout comme il faisait durer ses plans pour accentuer le comique et le pathétique de ses personnages dans 12h08, Porumboiu prend ici un malin plaisir à les allonger encore, non comme un défi adressé au spectateur - « seras-tu capable de tenir pendant ce plan-séquence de 10 minutes ? » - mais comme le meilleur procédé visant à rendre palpable l'ennui profond de l'existence de Cristi.
Policier, adjectif est un film sur l'attente, qui réussit à magnifier l'expectative permanente dans laquelle se trouve le héros sans pour autant devenir aussi barbant que ce qu'il raconte. Le salut vient de la distanciation proposée par le cinéaste, qui crée une ironie délicieuse, décalée et d'autant plus jouissive qu'elle n'est absolument pas appuyée. Ainsi, il est tout à fait possible de se délecter d'un très long plan-séquence dans lequel Cristi suit le lycéen en attendant que se produise un évènement qui n'arrivera jamais. À son retour, il écrira un long rapport expliquant en détail qu'il ne s'est strictement rien passé au cours de la filature et qu'il n'y a aucune conclusion à tirer de ce vide. Le personnage a beau être très calme, être aussi patient que possible en attendant que quelque chose se produise, se préparer posément à dîner afin de se préparer à la journée suivante, on sent monter en lui un agacement très dissimulé mais néanmoins bien présent. Une montée en tension proprement passionnante.
Tout à fait cohérent sur le fond comme sur la forme, le film finit par justifier son étrange titre par le biais d'une scène extrêmement longue composée de deux plans-séquences à peine mobiles, dans lesquels Cristi est placé face à sa définition de la conscience par un de ses supérieurs qui ne partage pas son avis surnle dossier en cours. Faut-il vraiment arrêter le lycéen pour quelques misérables joints ? Où interviennent la bonne conscience, la mauvaise conscience, la loi et la morale ? Ces interrogations donneront lieu à un face-à-face saisissant dans lequel Cristi sera contraint de parcourir un énorme dictionnaire roumain afin de lire et assimiler les véritables significations de chacun de ces mots. Créer le suspense avec un dico, et notamment avec la définition du mot "policier", est une sorte d'exploit improbable ; pourtant, parce que son humour est aussi féroce que discret, Corneliu Porumboiu s'y emploie avec un brio incroyable, maîtrisant à la perfection un ton qu'il semble avoir créé de toutes pièces.




Policier, adjectif (Politist, adjectiv) de Corneliu Porumboiu. 1h53. Sortie : 19/05/2010.
Critique publiée sur Écran Large.

1 commentaire sur “POLICIER, ADJECTIF”

dasola a dit…

Bonjour, c'est un chef d'oeuvre.
On en redemande des comme ça. Bonne journée.

 
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