9 avr. 2010

[reprise] LES CHAUSSONS ROUGES

Il y a des ressorties qui s'imposent plus que d'autres, qui sont de l'ordre de l'évidence et de l'indispensable, et c'est véritablement le cas en ce qui concerne Les chaussons rouges. Proposé en salles dans une version restaurée qui permet au Technicolor de s'exprimer avec force, le film de Michael Powell et Emeric Pressburger - dont c'était la dixième collaboration - date de 1949 mais semble en fait intemporel. Comme un Phantom of the paradise avant l'heure, le film déploie une véritable folie musicale et chorégraphique qui ne manquera pas d'emporter le moindre de ses spectateurs. Soixante ans plus tard, le charme est toujours intact, et même mieux : des années de cinéma donnent à l'oeuvre une nouvelle dimension, que l'on pourrait qualifier de lynchienne. Les couleurs parfois criardes - tout est assumé et calculé - créent autant une impression de chaleur qu'un sentiment de malaise face à ce monde de l'illusion dont on peut avoir l'impression qu'il nous manipule.
L'étrange force des Chaussons rouges, qui démarre comme un film de danse très bien exécuté mais possiblement classique, c'est que l'apparent premier degré de son postulat - un compositeur une danseuse, un spectacle incroyable, chabadabada - est sans cesse combiné avec une dimension très noire, où les personnages semblent d'une tristesse infinie même lorsqu'il sont supposés déborder de bonheur. Impression confirmée par LA scène du film, complètement déstabilisante, qui se déroule pendant la représentation des fameux "Chaussons rouges", ballet inspiré du conte d'Andersen. Là, un monde parallèle s'offre à nous sans prévenir, la danseuse incarnée avec grâce par Moira Shearer semblant avalée par les décors, évoluant de tableau en tableau comme si elle ne se trouvait plus sur une scène, mais à l'intérieur même des lieux du ballet. Ce trip pas loin d'être hallucinogène est l'un des moments les plus stupéfiants qu'il ait été donné de voir à l'écran. De Palma et Lynch ont sans doute vu Les chaussons rouges avant de construire leurs films les plus immersifs et obsessionnels...
Mais même s'il était "juste" un film de danse, Les chaussons rouges resterait mémorable. Entourés par la crème de la crème, Powell et Pressburger donnent dans le grand spectacle avec une emphase rarement vue, jouant magistralement de leur mise en scène pour mêler dans une symphonie bouleversante les émotions étroitement liées des danseurs, des spectateurs et de ceux qui sont à l'origine des spectacles. Ces derniers devraient être blasés par leur création, n'en voir que les rouages et les couacs, mais finissent par se laisser prendre comme les autres par la force absolue de dégageant du spectacle proposé. Montrant comment la vie personnelle et les sentiments amoureux finissent par prendre une place démesurée dans la création artistique - euphorie ou éclatement -, le film montre des artistes troublés par cette confusion des genres, et parvient qui plus est à nous la faire ressentir comme si nous étions à la fois les amoureux
et les danseurs. Il ne faudrait surtout pas passer à côté du magnifique cadeau que nous propose Carlotta Films en nous permettant de (re)voir sur grand écran ce bijou absolu et intemporel.




Les chaussons rouges (The red shoes) de Michael Powell & Emeric Pressburger. 2h15. Sortie : 10/06/1949. Ressortie : 07/04/2010.

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