24 avr. 2010

Entretien avec João Pedro Rodrigues : « Un musical sans musique »

Un an après la présentation cannoise de Mourir comme un homme, João Pedro Rodrigues est en plein périple pour défendre son troisième long. Arrivé en bus depuis Madrid - un certain volcan islandais l'y a contraint - après un crochet par Buenos Aires, le cinéaste portugais semble épuisé mais ne ménage pas ses efforts pour nous parler de ce film formidable et singulier qui sortira dans nos salles ce mercredi 28 avril. Entretien.






Comment pourrait-on résumer ou décrire votre film ?

Je suis très mauvais à ça (rires)… L’idée était d’abord de faire un film de guerre classique, comme ceux des années 40 ou 50, par exemple Aventures en Birmanie de Raoul Walsh. C’est un film de guerre dans tous les sens du terme, puisqu’il s’agit d’un personnage qui lutte contre soi-même. On assiste donc à une guerre intérieure chez Tonia, ce transsexuel dont le film raconte l’histoire.


Le film est parti de ce personnage de Tonia ?

J’ai fait beaucoup d’interviews avec des travestis et des transsexuels avant d’écrire le scénario. Je me suis inspiré de quelques personnes ayant réellement vécu. Quelques-unes sont déjà mortes, d’autres sont encore en vie, d’autres ont changé de vie et ont cessé de faire des spectacles de travestis. J’ai pris des bouts d’histoires, mais l’idée n’était pas de faire un portrait de la transsexualité ou des travestis. Avec mon scénariste, on voulait à tout prix faire une fiction et suivre la structure d’un mélodrame ou d’une comédie musicale.






Ce qui est frappant dans le film, c’est la façon dont vous utilisez la musique. Il y a notamment une scène où les personnages en forêt s’arrêtent pour écouter un morceau de musique. Quelles étaient vos envies concernant l’emploi de la musique ?

L’idée était de faire un musical sans musique. La plupart du temps, les personnages chantent a capella. Ce que j’ai essayé de faire, c’est de partir de genres classiques (film de guerre, mélodrame, musical) et de les tordre ensuite pour mieux me demander comment traiter ces genres dans le Portugal d’aujourd’hui. On a suivi la structure d’un film musical, avec une action qui parfois s’arrête pour laisser place à un numéro musical qui raconte des choses sur les personnages. Concernant ce moment où on écoute une chanson dans la forêt, un morceau que j’aime beaucoup et qui en dit long sur le personnage, l’idée était que les personnages s’assoient comme le spectateur dans la salle, et écoutent cette chanson du début à la fin. L’émotion peut venir de là. Mon but est toujours d’arriver vers une émotion, même si j’essaie de faire un mélodrame peut-être un peu froid, comme le faisait Fassbinder dans les années 70, mais je veux faire passer des émotions d’une façon personnelle et unique. J’essaie de trouver un chemin dans le cinéma qui soit un peu le mien. Je pense toujours à cette question du genre et comment on peut travailler avec.


De quoi parle cette chanson ?

Le morceau se nomme Calvary, de Baby Dee, une chanteuse transsexuelle américaine dont le travail me fait penser à Antony and the Johnsons. Ils ont d’ailleurs travaillé ensemble. Ça parle du calvaire, et des enfants qui meurent. Ce n’est pas exactement l’histoire du film, mais elle est très liée au calvaire de Tonia. L’émotion n’est pas que dans les paroles ; elle réside également dans la musique et dans la façon dont cette chanson est chantée, extrêmement émouvante. Je pense que Tonia ne comprendrait pas ce que dit le morceau, mais il y a une solennité dans cette chanson et dans cette scène qui fait ressentir des choses fortes. Quand Tonia entre dans la forêt c’est comme si elle mourait la première fois. Cette forêt semble un peu hantée par des fantômes, on ne sait pas très bien si ceux qui l’accompagnent existent ou pas… L’idée était de faire de cette forêt un décor de conte de fée mais aussi un lieu peuplé de fantômes.






Le film est tourné en 1.33. Pourquoi ce choix ?

L’idée était aussi de faire un film qui soit anti-spectaculaire, et ce bien qu’il parle de gens travaillant dans le spectacle. Je voulais l’anti-Cinémascope. Je voulais revenir au cadre des films muets. Je voulais une certaine austérité pour parler de ces transsexuels, qui aille à l’encontre de films que je n’aime pas comme Priscilla, folle du désert, des films flamboyants qui ne m’intéressent pas beaucoup. Je suis davantage intéressé par les films des années 60-70 comme ceux d’Andy Warhol. J’ai pensé que je pouvais être plus expérimental que jamais. J’ai tenté des changements de couleurs, je me suis permis beaucoup de choses comme dans le musical. C’est comme créer une féérie un peu dissimulée, pas flamboyante.


C’est un format qui n’est plus beaucoup utilisé. Cela n’a pas posé de problèmes ?

Ça en pose beaucoup, d’autant que très peu de salles sont encore équipées pour pouvoir projeter des films dans ce format. J’ai eu énormément de problèmes dans des festivals. Il m’est arrivé de refuser que mon film soit projeté dans tel ou tel festival parce qu’ils n’avaient pas la bonne fenêtre de projection. Je savais que j’aurais ce genre de soucis, mais j’y étais préparé car je ne voulais pas d’un autre format.






À l’image de sa fin, le film est à la fois mélancolique et tout à fait euphorisant, justement comme certaines comédies musicales. Teniez-vous absolument à ne pas sombrer dans la tragédie pure ?

Je pense que Tonia, notamment par ses convictions religieuses, conçoit la vie sur Terre comme une première étape avant autre chose. C’est pour elle un véritable chemin de croix, une épreuve quasi permanente, mais elle s’y sent prête car elle sait que l’éternité l’attend après sa mort. Je ne suis pas croyant, mais c’est une idée que je trouve très belle, et c’est pourquoi j’ai voulu que le film ne soit pas un bloc de tristesse, mais qu’il soit toujours tourné vers l’après, vers les bonnes choses de l’avenir. J’aurais pu travailler ma dernière scène en ne cherchant qu’à déclencher les larmes, et j’y serais probablement arrivé, mais je voulais que cette issue apparemment triste résonne de façon positive, que ma façon de filmer et la chanson utilisée évoquent un nouveau départ plutôt qu’une fin.


Le film est très différent des précédents. Comment construisez-vous vos projets ? Êtes-vous animé par l’envie de faire « autre chose » ou est-ce un sujet qui s’impose à vous ?

Je ne trouve pas que mes films soient si différents. À vrai dire, je les trouve même très proches. Mourir comme un homme me semble être la parfaite synthèse entre O fantasma et Odete.
C’est souvent une rencontre qui crée le déclic. Ici, j’avais ce sujet en tête depuis longtemps, puisque j’ai longtemps assisté à des spectacles de travestis. J’ai eu envie de m’intéresser de près au sujet, et j’ai opéré comme d’habitude en effectuant des interviews et des rencontres avec des gens de ce milieu avant de commencer à écrire l’ébauche de mon film. Je ne suis pas quelqu’un de très prolifique, je n’ai pas dix idées de scénarii à l’avance, d’ailleurs je suis toujours angoissé à l’idée de savoir si je vais réussir ou non à trouver de bonnes idées pour mon prochain film. Ces entretiens m’aident énormément.






Le film a été présenté à Cannes il y a un an. Comment vit-on avec un film qu’on a terminé si longtemps auparavant ? Les rapports évoluent-ils ?

Habituellement, quand je termine un film, j’aime tourner la page et passer au suivant. C’est ce que j’ai essayé de faire ici : je travaille sur mon quatrième film et j’ai donc laissé celui-là derrière moi. Je ne revois jamais mes films, ils ne m’appartiennent plus. Mais c’est la règle pour tout réalisateur : être tourné vers ses créations futures tout en étant obligé de parler de celles qu’il a terminées et dont il pense avoir fait le tour…


Cliquez ici pour retrouver la critique du film.
Entretien publié sur Écran Large.

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