4 avr. 2010

ENTER THE VOID

Alors, le dernier Noé ? Plus choquant qu'Irréversible ou pas ? Y a du sexe cette fois ? Des bras retournés ? Des plans séquences ? Des cartons avec des messages ? Alors, c'est pire ou pas pire ? Hein ? Stop.
Gaspar Noé est un provocateur, c'est indéniable, mais dans le bon sens du terme : dans chacun de ses films, il a tenté de confronter le spectateur à ses pires angoisses et aux travers les plus sordides de l'espèce humaine et particulièrement masculine. Et tant pis si cela s'accompagnait de dispositifs que l'on pouvait juger trop artificiels, voués à inclure dans les films leur propre système d'auto-promotion, du "Attention, compte à rebours sordide" au "Attention, viol en temps réel dans un tunnel". Enter the void vient à la fois s'inscrire dans la directe continuité des premiers films du cinéaste et marquer chez lui une révolution de poche où la radicalité ne va crescendo que pour se mettre au service d'un univers et d'un esprit. Esprit, le mot convient parfaitement à la trame absolument inédite de cette oeuvre d'une splendeur plastique inégalée, dont la construction dramatique en trois parties permet à Noé de donner libre cours à ses étranges pulsions filmiques. Ce type est un génie, un grand malade, peut-être les deux : comme ses films précédents, Enter the void brille car s'y côtoient sans arrêt l'extrême rigueur du metteur en scène et la folie furieuse de l'auteur. C'est un film de schizophrène qui tisse peu à peu sa toile, ne cesse de prendre de l'ampleur, entre dans le crâne et ne le quitte plus.
Trois parties, donc, que précède le générique le plus démentiel de l'histoire. La première suit Oscar, jeune dealer installé à Tokyo avec sa soeur, en caméra subjective. Au gré de longs plans-séquences, Noé entame son exploration de la capitale nipponne et développe un dispositif tout sauf factice. Le procédé permettra notamment d'épouser la perception du jeune héros lorsqu'il fume une quelconque drogue dure. Visuellement, le choc a déjà commencé : plus encore que la composition des plans, c'est la lumière qui sidère. Le cinéaste intègre néons clignotants aux couleurs changeantes dans sa réflexion filmique, pour un défilé de sensations qui laisse pantois.
Mais Oscar meurt, ce n'est un secret pour personne, et voilà que le film évolue considérablement. Bien que son âme se soit détachée de son corps, Oscar ne prend pas réellement ses distances avec le monde des vivants puisqu'il opère, par une série de flashbacks s'apparentant plutôt à des réminiscences désordonnées, un retour sur quelques évènements-clés de sa vie. Un accident de voiture. Une promesse. Une conversation. Une enfance. Cette fois, la caméra se place juste derrière la nuque d'Oscar, comme si son esprit le surveillait de très près, pour offrir un regard allant au-delà de la simple subjection : ces séquences créent le trouble en jouant sur le décalage entre le point de vue de l'esprit d'Oscar et celui de son corps. On ne verra l'acteur que de dos, ou presque, mais le film est loin de nous laisser en dehors de toute émotion. C'est comme si la caméra subjective avait été inventée pour Gaspar Noé, comme s'il était le seul capable de faire réellement pénétrer l'oeil et l'esprit du spectateur à l'intérieur de ceux du héros. La beauté de cet exploit formel, c'est qu'il permet à Noé de lâcher un peu de lest et de ne pas en rajouter là où, par exemple, il aurait habituellement enchaîné quelques scènes choc pour camper la relation forcément incestueuse entre Oscar et sa soeur Linda. Lorsqu'un cinéaste aussi premier degré - ce qui, ici, est presque un compliment - découvre la suggestion, c'est absolument bouleversant.
Dans sa troisième partie, le film choisit de déambuler avec l'esprit d'Oscar dans ce Tokyo nocturne où évoluent sans lui les quelques proches qu'il a laissés. La ville toute entière continue à vivre comme si de rien n'était, et le voici qui profite de son statut de spectre pour jouer les passe-muraille, explorer cette ville incroyable et s'intéresser au destin de Linda et quelques autres. Au niveau du point de vue, le film s'enrichit d'une nouvelle dimension en utilisant la possibilité qu'a Oscar d'entrer dans la tête de n'importe quelle personne afin d'épouser son regard , un instant ou davantage. Le tout se terminera - ou presque - dans un Love Hotel où chaque pièce s'apparente à une sorte d'arène, toujours différente de la précédente, dans une frénésie visuelle à la fois plus accessible mais plus perturbante que celle d'Irréversible ou Seul contre tous.
On peut légitimement rester à côté de cette entreprise faramineuse qui permet à Gaspar Noé de se débarrasser de son étiquette de simple provocateur pour lui offrir définitivement une casquette de grand cinéaste expérimental. Enter the void est une sacrée expérience, de celles qui laissent le souffle court et vous condamnent au silence et à l'introspection pendant de longues minutes. De par son exigence absolue et son rythme quasiment parfait, le film épuise, comme le ferait une nuit de sexe débridé ou de discussions passionnées. Si dans Irréversible le temps détruisait tout, il semblerait qu'ici il n'existe plus, que la mort ne soit qu'une étape de l'existence, un second départ plus intéressant que ce qui précède. Hanté par les fantômes de 2001 -le monolithe n'est jamais loin -, Noé a réussi un grand film tragique et sensoriel qui devrait bien vieillir et se révéler année après année.




Enter the void de Gaspar Noé. 2h30. Sortie : 05/05/2010.

6 commentaires sur “ENTER THE VOID”

gaorl a dit…

Belle critique, plus qu'à aller le voir. Les claques que m'a mis Noé avec Seul contre tous et Irréversible font que je suis très attiré par toutes les expériences du bonhomme

Pascale a dit…

What is :
révoluion,
Vicuellement,
nivau,
comme le feraient... ?

Et Oscar viole Tokyo ou pas ?

Florian a dit…

Dorénavant, il faudra appeler Pascale Maîtresse Capello.

je comprends le trip sensoriel et j'y adhère, les visuels du films sont eux aussi impressionnants, la fin est bien vue aussi même si je ne vois pas de Gondry dedans... par contre qu'est-ce qu'on s'emmerde... non mais vrai de vrai, prendre un trip sous LSD je suis pas certain que ça ait pour but l'ennui, parce que la dernière heure je l'ai bien senti passer.
Je préfère me refaire 15 fois un Carne ou un Seul contre tous que de me retaper ce film (qui a pourtant de grandes qualités).

Jiem a dit…

Les concepts visuels, l'introspection et les jeux de points de vues fournissent-ils pour autant la matière à 2h30 de film ?...

Anonyme a dit…

C'est la première fois que je vois au cinéma un effet de trip aussi saisissant, et pourtant c'est un sujet que je connais un peu... Du grand art qui sent le vécu :)). Absolument incontournable.
Par contre comme dit le charcutier, vous pouvez rentrer chez vous tuer le cochon pour la dernière heure (ou passer à l'opium ?)

 
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