6 avr. 2010

[DVD] THE BROWN BUNNY

Cannes, 21 mai 2003 : Vincent Gallo présente son deuxième long-métrage, Brown Bunny, qui concourt pour la Palme d'Or. Une horde de cons siffle, vocifère, pourrit la projection de ce qui restera pourtant comme l'un des plus grands chefs d'oeuvre de ce début de siècle, un monument indépassable sauf par Gallo lui-même, s'il consent à montrer à nouveau son travail au public. Un moyen-métrage serait prêt, mais l'artiste polymorphe et polyvalent s'est-il tout à fait remis de cet accueil déplorable qui le poussa à se murer dans le silence et à sombrer dans une dépression dont il n'est jamais vraiment sorti ? Cannes 2003 fut sans doute le pire moment de la vie de Vincent Gallo, qui portait Brown bunny - redevenu The brown bunny pour sa sortie DVD, et c'est tant mieux - comme une sorte d'enfant absolu à offrir au monde. Mais sur l'autel cannois, Gallo a fini par se sacrifier lui-même, offrant sa chair et son coeur à une armée de cyniques en smoking qui n'ont sans doute jamais vraiment compris ce qu'était l'amour.
Dans sa version cannoise, The brown bunny durait 2 heures pleines. On ne (re)verra jamais ce montage, que Gallo refuse obstinément de montrer à qui que ce soit. Le DVD du film, qui sort enfin aujourd'hui en zone 2, ne contient donc que la version cinéma, amputée d'une demi-heure faisant office de fantasme absolu dans la tête et les tripes des fans du monsieur et du film. Sans version longue, sans bonus aucun, The brown bunny est présenté sur un disque épuré de toute fioriture, et c'est tellement à l'image de Gallo et du film que l'on n'a presque pas envie de s'en plaindre.
Le Billy Brown de Buffalo '66 a laissé place à Bud Clay, pilote de moto - numéro 77 - sillonnant les États-Unis pour participer à une prochaine course. Le sent-on passionné par sa discipline, avide de gagner ou de se faire voir ? Non. Bud Clay avale l'asphalte, aligne les kilomètres, mais tourne en rond plus qu'il ne pilote, comme un Sisyphe moderne devant revivre le même calvaire tour après tour. De même lorsqu'il prend le volant de son van pour traverser un pays dont il n'a que faire. Pour ce héros-là, la destination n'est pas une fin en soi puisqu'il n'y a pas de destination. La vie de Bud Clay est une errance, un long chemin qui n'a pour autre but que de retrouver Daisy, cette femme qu'il a toujours aimée et qu'il ne cessera jamais d'aimer. Qui est Daisy ? Où est-elle vraiment ? Le film ne joue pas sur cette question, la femme en question apparaissant régulièrement au gré des déambulations psychiques d'un Clay désemparé et désorienté. Mais une réponse, aussi claire qu'explicative, viendra sceller sur le tard le sort de ce couple maudit. Une résolution qui va au-delà du premier degré, pourrait repousser toutes les frontières de la mièvrerie et de la naïveté, mais n'est que l'expression de l'amour absolu, sans humour, que porte Bud à cette file dont il ne cesse de chercher la trace.
The brown bunny représente la quintessence du road movie, dégraissant le genre plus que de raison en refusant ce principe qui veut que tout chemin menant d'un point A à un point B permette d'effectuer un millier de rencontres enrichissantes permettent d'en apprendre plus sur soi-même. La route de Bud Clay ne pourrait pas être plus solitaire, sauf peut-être s'il n'y avait Daisy pour venir le hanter régulièrement. Quelles sont les seules rencontres montrées par Gallo dans le film ? Une brochette de demoiselles qu'il aborde puis rejette aussitôt, conscient de n'avoir face à lui que d'immondes ersatz de cette femme absolument irremplaçable. Le reste du temps, Clay est seul et bien seul face à cette route dont il se moque. Un essai de moto dans le désert et le voilà devenu mirage à nos yeux ; c'est sans doute l'image la plus représentative de la mentalité de cet homme qui n'existe pas, ou qui n'existe plus. L'amour a tué Bud Clay, qui erre de cuisines minables en animaleries sordides sans même tenter de donner l'impression qu'il est encore en vie.
En deux films, Vincent Gallo s'est construit une oeuvre plus cohérente et plus forte que l'immense majorité des cinéastes se disant artistes. Si, dans Buffalo '66, un Billy Brown allergique aux sentiments finissait par toucher la main de la fille incarnée par Christina Ricci avant d'aller lui acheter un cookie en forme de coeur, le Bud Clay de The brown bunny semble effectuer la trajectoire inverse, comme si dix ans plus tard le même personnage avait tenté de croire à l'amour avant de s'écrouler sous le poids d'une quelconque désillusion. Autant la mise en scène du premier était carrée, géométrique, implacable à l'image des bloquages multiples de son héros, autant ici elle est accidentée, heurtée, imparfaite et imprécise pour mieux caractériser le décalage permanent qui existe entre Clay, ce qu'il fait ou ne fait pas, ce qu'il pense, ce qu'il désire. La - trop - célèbre scène de fellation qui manque de clore le film est l'ultime reflet du nombrilisme de Gallo et de ses héros, qui ne pensent qu'à leur propre souffrance et éventuellement à leur propre plaisir que parce que se tourner vers les autres ne serait que pure perte. The brown bunny est un chef d'oeuvre, un film aussi sec que bouleversant, un film capable de modifier pour toujours le regard de celui qui s'y abandonne. Passer à côté serait un crime.





The brown bunny de Vincent Gallo. 1h30. Sortie en salles : 07/04/2004. Sortie DVD : 06/04/2010. Éditions Potemkine.
Critique publiée sur Écran Large.

3 commentaires sur “[DVD] THE BROWN BUNNY”

Benjamin F a dit…

Très bon analyse. Ça m'a donné envie de le rematter :)

Pascale a dit…

Comment as-tu osé commettre une faute pour parler du chef d'oeuvre des chef-d'oeuvres ???

que porte Bud à cette file !

Bon je comprends mieux ce qui s'est passé.
Tu l'avais vu à Cannes...
t'avais pas dormi depuis trois jours,
t'avais fait "tapis rouge", t'avais arrosé ça...
et paf,
Un Brown Bunny passait par là avec sa jolie petite queue et tu t'es fait eu !
Allez avoue.
C'est de l'humour !
Est-ce que Vincent a appris à tenir une caméra depuis ?

Bon allez, une dernière chose.
Est-ce que :
Passer à côté -sans le regarder- erait un crime ?

alexandre mathis a dit…

je tiens à te remercier de m'avoir donné envie de le voir Rob/Thomas. J'en suis tout secoué. Et, c'est bien involontaire de ma part, mais je me rends compte en relisant ton article que nos deux articles sont proches. Je n'ait pas copié mais je crois qu'inconsciemment tes termes et ta façon d'en parlé m'on influencé. Si le cœur t'en dit : http://www.plan-c.fr/article-the-brown-bunny-de-vincent-gallo-2003-48264898.html

ps : chanceux d'être à Beaune, moi j'habite pas loin et je ne peux pas y aller.

 
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