12 avr. 2010

DANS SES YEUX

Que ce soit dit une fois pour toutes : Ricardo Darin est l'un des plus fabuleux interprètes de ce siècle. Chez le regretté Fabian Bielinsky, chez la talentueuse Lucia Puenzo ou ailleurs, l'acteur argentin de cesse d'irradier la pellicule par la gravité dans laquelle il évolue et qui contraste de façon permanente avec la bleuté lumineuse de son regard. Grand parmi les grands, Darin mérite une vraie reconnaissance qu'il obtiendra peut-être avec ce Dans ses yeux célébré un peu partout, de la dernière cérémonie des Oscars - où il mit tout le monde d'accord, y compris Le ruban blanc et Un prophète - au récent festival de Beaune - c'est moins prestigieux, certes, mais ça compte. Juan José Campanella a su se montrer digne de ses compatriotes, les susdits et quelques autres, en proposant un storytelling élégant et subtil permettant d'entrer de plein fouet dans le polar sans pour autant sacrifier l'essence des personnages et de leurs relations.
Dans ses yeux raconte le travail d'écriture d'un ancien enquêteur tentant de devenir romancier, et qui décide de s'appuyer sur une affaire sordide survenue un quart de siècle plus tôt pour bâtir son ouvrage. Construit sur deux époques, le film revient très régulièrement en arrière pour tenter de comprendre les rouages de l'investigation passée et sa résonance sur l'existence actuelle de quelques-uns des protagonistes. C'est là qu'est l'incroyable force de Campanella : parvenir à préserver l'unité d'un long-métrage tout en y mêlant à la fois l'atmosphère extrêmement glauque de ce dossier criminel et un vent romanesque et exaltant qui émane des principaux personnages. L'affiche est en effet claire sur ce point : Dans ses yeux est aussi, et peut-être surtout, le récit d'une histoire d'amour, dont l'intérêt principal... est qu'elle n'a jamais eu lieu. Cette homme et cette femme se retrouvent après s'être longtemps côtoyés au quotidien, le courant qui passe entre les deux personnages est évident, et pourtant rien n'est dit, rien n'est fait, juste une relation cordiale et enjouée entre deux collègues - ou anciens collègues, selon l'époque.
On passe ainsi, et sans jamais s'en offusquer, du cadavre salement amoché d'une femme ayant dû être belle à une conversation de bureau entre un couple en puissance, ému comme lors d'une première rencontre ; de la description des affres de la création du héros à sa relation quasi burlesque avec son partenaire de travail. Car Dans ses yeux réussit aussi le pari d'être hilarant à ses heures, s'affirmant ainsi comme un cousin pas si éloigné du Memories of murder de Bong Joon-ho : éloge amusée de l'incompétence et élégie de la noirceur s'y juxtaposent sans arrêt. L'argument est digne d'un mauvais magazine télé, mais le film de Campanella passe vite, très vite, ses deux heures filant à toute allure tant chaque séquence est transcendée par une recherche aboutie dans la composition des plans comme dans l'esprit général. Il y a cette idée du temps dilaté par le sentiment amoureux et par la déprime qui guette le fonctionnaire tapi dans l'ombre comme l'auteur en attente d'inspiration. Magnifiquement cadré, une nouvelle fois transporté par ce Ricardo Darin dont il faut voir tous les films, Dans ses yeux n'a sans doute pas volé la plupart des prix et éloges reçus ces derniers temps. Chacun devrait aller s'en convaincre en salles.




Dans ses yeux (El secreto de sus ojos) de Juan José Campanella. 2h09. Sortie : 05/05/2010. Festival de Beaune 2010.
Critique publiée sur Écran Large.

5 commentaires sur “DANS SES YEUX”

chandleyr a dit…

tu confirmes donc tt le bien que j'entends sur ce film. Un de plus sur ma liste des films a voir.

déborah a dit…

... une petite merveille : récit, acteurs, suspense, sentiments, tout en subtilité, avec talent et émotion.

Anonyme a dit…

Stéphane si tu lis ce com , je partage l'avis de Rob sur le film ! ;o)
jérôme

Benjamin F a dit…

Bon et bien c'était brillantissime :) Encore plus emballé que toi !

http://www.playlistsociety.fr/2010/05/dans-ses-yeux-de-juan-jose-campanella.html

Anonyme a dit…

Je viens de voir ce film : il est absolument magnifique !

J'ai vu qu'il était tiré d'un roman, la pregunta de sus ojos, savez-vous s'il a été publié en France ? Merci.

PS : à propos de cette phrase : "BIENVENUE AU ROYAUME DU PISSE-FROID INCULTE QUI EST AU CINEMA CE QUE PHILIPPE MANOEUVRE EST AU ROCK", c'est de l'humour j'imagine !!!

 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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