10 avr. 2010

DANIEL & ANA

En voyant Daniel & Ana, on commence d'abord par imaginer ce qu'auraient fait d'autres cinéastes d'un tel postulat. Michael Haneke en aurait tiré une oeuvre clinique sur les ravages de l'Internet et la puissance destructrice de l'inceste forcé ; Carlos Reygadas aurait enchaîné les longs plans fixes et se serait concentré sur les scènes de sexe pour les examiner sous leur jour le plus sordide, examinant ainsi la face la plus détestable de l'être humain. Michel Franco, lui, choisit de prendre ces tendances poisseuses à revers en s'attelant à ce sujet grave comme il l'aurait fait pour n'importe quel autre drame à la trame plus classique. Pour résumer, Daniel et Ana sont un ado et sa soeur aînée - adulte, canon et à quelques jours de son mariage - que vont bientôt séquestrer de vilains messieurs qui vont les contraindre à coucher ensemble face caméra. Le porno incestueux est une tradition en Amérique du Sud ; les victimes ne voient jamais les images, introuvables, mais le simple fait de savoir qu'elles existent les empêchent globalement de mener une vie normale.
La fameuse scène où Daniel est contraint d'entreprendre Ana intervient au bout d'un quart d'heure de film, après une exposition relativement paisible. Michel Franco filme cet instant sordide de façon frontale, mais sans s'attarder des heures sur les réactions de l'un ou de l'autre : la situation parle d'elle même et il n'est en effet nul besoin d'insister sur le pathétique de la chose. C'est de toute façon l'après qui intéresse le réalisateur, à savoir comment le frère et la soeur vont parvenir à survivre après cette sorte de viol dont ils ont tous les deux été victimes et dont ils ne s'imaginent pas parler. La construction du film est extrêmement intéressante : il suit majoritairement Ana avant d'inverser progressivement la tendance pour au final s'intéresser au jeune Daniel, sur qui le drame aura eu des conséquences ravageuses. Ana est moins intéressante, et son envie d'annuler ou non son mariage est loin de constituer ce qu'il y a de plus fascinant dans le film.
En revanche, la trajectoire de Daniel est décrite de façon brillante, sans excès ni compassion dégoulinante : en pleine découverte de la sexualité - il flirte longuement avec sa copine sans pour autant aller plus loin -, il s'y retrouve confronté de plein fouet en vivant sa première fois avec sa propre soeur. Il y a de quoi être foncièrement troublé, d'autant que la demoiselle est extrêmement bien faite et qu'à cet âge le désir est parfois plus fort que tout. École buissonnière, enfermement, mutisme... Daniel vit un quotidien de plus en plus douloureux et de plus en plus isolé, sous le regard de parents évidemment bien loin d'imaginer ce qui se trame dans sa tête. On s'imagine alors une fin à la Haneke, ou à la Reygadas, avec le jeune homme qui bute toute sa famille ou décide d'exciser sa soeur en gros plan - tiens, c'est une idée - : mais Franco a plus de ressources que cela et livre une conclusion ronde en bouche et forte en gueule, qui ne surprend pas totalement mais s'impose comme une évidence. Faire d'un sujet aussi casse-gueule un drame digne et sans détour est un petit exploit que Michel Franco a su gérer de main de maître, en dépit de quelques longueurs ou baisses d'attention.




Daniel & Ana (Daniel y Ana) de Michel Franco. 1h30. Sortie : 31/03/2010.

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