19 mars 2010

BAD LIEUTENANT : ESCALE À LA NOUVELLE-ORLÉANS

Werner Herzog qui réunit le couple de Ghost rider pour un remake de l'un des nombreux grands films d'Abel Ferrara : c'était le projet improbable de ces derniers mois, un machin qui sentait la haute concentration nanardesque, promis à une sortie en salles discrète voire inexistante. Mais Herzog n'a pas vu Bad lieutenant, et il s'en fiche royalement, tout comme il se moque éperdument de l'intrigue policière qui conduit le flic interprété par Nick Cage à sillonner la Nouvelle-Orléans de l'après Katrina. Un ouragan qui, d'une façon pouvant sembler anecdotique, est responsable de son dos bousillé et donc de son besoin d'enchaîner les anti-douleurs. Première réussite de ce Port of call New Orleans : montrer comment la dépendance peut conduire un être un peu fragile à devenir un sommet de nombrilisme, qui évolue dans une région dévastée mais ne s'intéresse qu'à son propre sort. Difficile pourtant d'ignorer les conséquences de cette catastrophe naturelle dont les conséquences sont présentes au détour de chaque plan. Herzog n'est pas loin d'être le premier à utiliser et à traiter Katrina avec justesse et épaisseur...
Cette gravité ambiante s'accompagne d'une atmosphère extrêmement déjantée qui épouse le ressenti de ce héros de plus en plus camé, de plus en plus euphorique, donc de plus en plus proche de l'auto-destruction. Jamais aussi bon que lorsqu'il s'agit d'interpréter des hommes sous influence (rappelons-nous Leaving Las Vegas ou À tombeau ouvert), Cage se lâche et multiplie consciemment les excès, comme une sorte de nouveau Klaus Kinski moins intense mais presque aussi passionnant. En acceptant d'endosser le point de vue du personnage, on tolère et on apprécie même les nombreuses et improbables montées d'acide d'un film qui n'a finalement rien à voir avec celui de Ferrara, si ce n'est le profil du fameux lieutenant et quelques scènes qui lui font forcément écho. À la branlette de Harvey Keitel derrière une portière de voiture succède ainsi un touche-pipi urbain effectué par une délinquante sur un Cage tout à fait prêt à se laisser corrompre de cette manière. Ou quand le remake se transforme en curieux film-miroir, dont l'existence même est difficile à analyser mais qui procure son lot de sensations fortes et singulières.
Mais la véritable héroïne de Bad lieutenant : escale à la Nouvelle-Orléans n'est autre que la mise en scène de Herzog. Celui-ci ne s'interdit rien, y compris parasiter l'action en filmant à travers le regard d'un iguane qui passait par là. Un film de fou furieux ? Oui, mais pas seulement : le cinéaste distribue en effet une série de plans absolument pénétrants, qui évoluent dans les décors comme le ferait un jeu vidéo type Resident evil, décuplant la paranoïa ambiante pour rendre l'ensemble anxiogène et irrespirable. La désorientation du flicard n'en devient que plus communicative, et le film plus perturbant. Semblant annoncer le début d'une collaboration régulière entre Herzog et Cage - les deux hommes se sont bien trouvés -, l'étrangeté numéro 1 de ce début d'année est aussi l'un des paris les plus inexplicablement réussis.




Bad lieutenant : escale à la Nouvelle-Orléans (Bad lieutenant : Port of call New Orleans) de Werner Herzog. 1h57. Sortie : 17/03/2010.

2 commentaires sur “BAD LIEUTENANT : ESCALE À LA NOUVELLE-ORLÉANS”

Indigenae a dit…

Wow. Et moi qui m'attendais à un sous-film tout droit venu des productions "J'sais plus quoi filmer, j'm'emmerde"...

Ca me fait plaisir d'avoir eu tort, quelque part.

BMR a dit…

Alchimie réussie entre ces deux givrés que sont Herzog et Cage.
Le résultat est un film surprenant qui, une fois ce décor polar planté, prend patiemment son rythme : le Bad Lieutenant traverse ce film comme une âme errant dans les mondes souterrains (l'enfer c'est ici et maintenant).
Perdu entre deux portes ou entre deux rives du Styx, il semble porter toute la misère du monde sur ses épaules, au figuré comme au propre puisqu'il se traîne à demi bossu, bourré de substances diverses - certaines licites d'autres beaucoup moins - pour ne pas trop souffrir d'un mal de dos chronique qui le plie en deux.
Accro à toutes sortes de drogues dont sa girl-friend, ce personnage très attachant survole cette enquête déjantée comme légèrement décalé, sachant que quelque part il doit forcément exister une paix inaccessible.
Le film est ainsi parsemé de scènes très poétiques : comme celle dans la remise du jardin à la recherche de la petite cuiller en argent perdue (la madeleine du Bad Lieutenant qui voyait là un trésor de pirates quand il était petit).
Les diverses rencontres, parfois agitées, avec le père alcoolo dans la vieille maison coloniale sont pleines de charme.

 
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