22 févr. 2010

TATARAK

Une chambre vide qu'aurait pu peindre Edward Hopper. Une actrice, Krystyna Janda, y évoque les dernières heures de son mari Edward Klosinski, chef opérateur du cinéaste Andrzej Wajda. On la retrouvera quelques temps plus tard en train de répéter avec le réalisateur en vue du tournage de Tatarak, son nouveau film, inspiré d'une nouvelle polonaise. Film à l'intrigue déchirante que l'on verra également à l'écran. C'est donc à une triple mise en abyme, d'une simplicité absolue, que l'on assiste. Et c'est parce que Wajda, allant au-delà d'un concept pouvant sembler artificiel, joue la carte de la sobriété, que les émotions nous submergent et font oublier le procédé. Tatarak a beau ressembler, de loin, à un étrange objet de cinéma, c'est d'abord un grand cri de désespoir poussé par deux artistes croyant encore en leur passion mais de plus en plus rongés par la mort. Un chant du cygne bouleversant pour peu qu'on parvienne à percer la paroi austère qui peut légitimement rendre imperméable à son message.
À travers la description sans fard du calvaire vécu par Klosinski et partagé par son épouse, c'est à sa propre mort que Wajda, 83 ans, se confronte. L'idée d'intégrer le monologue écrit et joué par Janda à un film qui aurait pu devenir une grande oeuvre classique en est la preuve. C'est comme si, l'air de rien, la vie - et donc la mort - était devenue plus importante que le cinéma. Rogner sur un film en bonne et due forme pour intégrer des douleurs personnelles pourrait passer pour du nombrilisme ; pourtant, ce n'est jamais l'impression que donne cet auto-portrait à quatre mains. La mise en scène est toujours distante pour créer une légère impression de froideur, et elle est surtout d'une discrétion absolue : lorsque Krystyna Janda se raconte, on a réellement l'impression qu'elle se trouve seule dans la chambre, sans même une caméra en train de tourner.
Tatarak est également un incroyable film sacrificiel qui traite du rapport de l'artiste - et du spectateur - à la frustration. Si le reste n'était pas aussi magnifique, on s'arracherait presque les cheveux en constatant que la somptueuse histoire de la rencontre entre une femme d'un certain âge et un jeune homme a été condensée sur trois petits quarts d'heure alors qu'on aurait signé volontiers pour le double. L'exploit de Wajda est d'être parvenu, malgré les coupes et le côté digest des scènes restantes, à rendre cette histoire tout aussi importante que le reste. Cohérente et homogène, la mise en abyme passe alors comme une lettre à la poste, et se fait quasiment oublier au profit d'une émotion retenue mais prégnante. Si ce n'est pas un film-testament, ça y ressemble, et c'est sans doute le plus beau qu'on ait vu depuis des lustres.





Tatarak d'Andrzej Wajda. 1h25. Sortie : 17/02/2010.
Autre critique sur Laterna magica.

2 commentaires sur “TATARAK”

Phil Siné a dit…

ah ben ça donne envie du coup... les critiques que j'avais lu jusque là n'étaient pas top top...

laternamagika a dit…

J'ai l'impression d'être passé au travers de ce film, que j'attendais et qui m'a laissé à une impression très partagée. Il y a des moments de grâce absolument sublimes dans ce film, mais j'ai du mal à me remettre de la scène de la noyade que je trouve complètement ratée. Je me soupçonne de ne pas l'avoir comprise. Bon en tout cas, c'est un film qui laisse difficilement indifférent

 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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