13 févr. 2010

SHUTTER ISLAND

Une adaptation littéraire sépare toujours le public en deux. Il y a d'un côté les lecteurs de l'oeuvre en question, qui ne manqueront pas de comparer la version papier et son pendant cinématographique, consciemment ou non. Et il y a les autres, qui découvriront un univers de plus, sans se poser de questions sur la façon dont le matériau d'origine a été porté à l'écran. Le clivage est prégnant non seulement pendant la projection, mais également après, les uns déclamant inlassablement « c'est moins bien que le bouquin » quand les autres, n'ayant pas à gérer ce fardeau, voguent déjà vers d'autres pistes de réflexion. L'exploit absolu réussi par Martin Scorsese avec ce Shutter island est de parvenir à réunir tout le public autour d'un même film, et à effacer du revers de la main ce schisme voué à perdurer. Sa vision du roman de Dennis Lehane, basée sur un script de Laeta Kalogridis, a ceci de fascinant qu'elle remet les compteurs à zéro et les spectateurs à égalité. Certes, les lecteurs connaissent le dénouement dès le début ; chaque image leur donne pourtant l'impression de découvrir pour la première fois l'U.S. Marshal Teddy Daniels et la fameuse Shutter island.
Comment parvenir à un tel miracle ? En bâtissant une mise en scène ample et cohérente, privilégiant l'espace mais parvenant à nous étouffer, balançant d'immenses saillies musicales à la Bernard Herrmann pour mieux faire pénétrer en nous la folie pas douce qui habite les pensionnaires de cet institut psychiatrique coupé du monde et qui gangrène peu à peu l'enquête de Daniels et de son acolyte Chuck Aule. Flanqué de sa fidèle monteuse Thelma Schoonmaker, Scorsese sème la panique dans la rétine du spectateur par la magie d'un montage discrètement déstructuré, où ce qui ressemble au premier abord à des erreurs de raccords n'est que l'expression du trouble et de la psychose qui anime certains personnages. Il ne faut que quelques plans, avant même l'arrivée sur l'île, pour que monte l'inquiétude. Il n'en faut d'ailleurs pas beaucoup plus pour comprendre que cette histoire d'enquête façon Gaston Leroux sur la disparition improbable d'une patiente, volatilisée d'une chambre pourtant bien fermée, n'est pas l'aventure policière d'un petit Rouletabille américain. Comme Lehane en son temps, Scorsese a en effet d'autres plans, qu'il serait terrible de révéler ici mais qui transcendent rapidement ce faux polar.
D'évènements curieux en rencontres perturbantes, c'est une incroyable somme de traumatismes et de révélations qui vient s'abattre sur un Daniels terriblement fragile, incarné par un Leonardo di Caprio véritablement génial. À travers cette investigation, c'est à une véritable auto-analyse que se livre cette homme blessé par la perte d'une femme ne lui apparaissant que par réminiscences - Michelle Williams, érotique et incroyable. Pendant deux heures dix-sept, Scorsese orchestre une montée en puissance dont on ne le croyait quasiment plus capable, lui qui ces derniers temps avait livré des films grandiloquents mais souvent un peu vains. Shutter island est un film d'une tristesse et d'un défaitisme absolu, faisant de la psychanalyse la seule bouée de sauvetage de l'être humain avant de démontrer de façon bouleversante que celle-ci ne peut absolument rien pour les cas les plus désespérés. On en sort complètement pantelant, ravagé par la plus grande mise en scène de l'année, dévasté par la trajectoire d'une poignée d'hommes et femmes brisés, même pas gêné par les quelques longueurs qui le parsèment. Avec l'envie, lecteur de Lehane ou non, de retourner voir le film au plus vite afin de le revoir autrement et de saisir peut-être la recette du talent scorsesien. Rien n'est moins sûr.




Shutter island de Martin Scorsese. 2h17. Sortie : 24/02/2010.

18 commentaires sur “SHUTTER ISLAND”

Foxart a dit…

J'ai toujours pensé que l'argument de l'adaptation d'un livre au cinéma (c'est fidèle, c'est moins bien, etc...) était totalement stérile et inappropriée...
Un peu comme si le boucher venait me dire que dans tel ou tel film gore la viande faisait trop latex à son gout...

Le film semble déjà diviser sur ce point... et sur d'autres apparemment...
ça tombe bien car j'ai toujours - comme pour les Coen - eut un faible pour les "petits" films de Scorsese et comme en prime, je n'ai pas lu le livre, ça devrait donc pleinement me satisfaire...
D'autant que ton enthousiasme notamment à la fin de ton papier est fortement contagieux !
A voir, donc...

Paul C. a dit…

Ça donne fichtrement envie en tout cas.

Niko06 a dit…

Bon, je lirai la critique quand je l'aurai vu, j'ai juste aperçu la note et ça doit vouloir dire que c'est pas mal...
Putain que j'ai hâte!!!

alexandre mathis a dit…

ça set fichtrement bon tout ça. D'autant plus que je n'ai as lu le livre, et que Scorcese ne m'a pas vraiment déçu. S'il n'a pas atteint depuis longtemps les inégalable Affranchis et Taxi Driver (entre autres), ses derniers films m'ont tous emballé. Et si Di Caprio peut montrer aux derniers réticent que c'est un pu**** de bon acteur, alors nous serons comblé.
24 février... Moins de deux semaines, il faut que je tienne.

Phil Siné a dit…

cool, me voilà encore plus excité que je ne l'étais déjà pour voir ce film !! ce que tu dis sur la psychanalyse me confirme que ce film est fait pour moi !! ;)

benoit a dit…

j'ai lu la Bd adaptée du roman, bien mais assez obscure d'ailleurs, du coup je connais la fin, mais bon...

Pascale a dit…

Léo je l'aime d'amour.

Ne me remerciez pas pour ce comm. qui fait bien avancer le débat.

louk a dit…

Leonardo Dicaprio est comme d’habitude totalement investi dans ce rôle surtout que c’est son réalisateur préfèré qui tourne le film. En tout cas quelque soit le niveau de fidélité avec le livre, je pense que le film sera à la hauteur des attentes.
Le film est un récit dont l’enjeu réside dans la mise à nu de son personnage principal. Une démonstration anxiogène et réussie. C’est un film sur la défaite de la psychanalyse.

Christelle a dit…

"Film sur la défaite de la psychanalyse" : en quoi les courants de psychologie se combattent? Si on prend cet argument, c'est aussi une défaite sur le "tout neuro" car je peux vous assurer que la lobotomie est bien révolue. Ce sont les psychotropes maintenant. Défaite? pas si sûr : la dernière phrase du Marshall en est la preuve. Dernière phrase qui m'a tellement interrogée que j'en ai oublié la fin "vivre en monstre ou ..." Voilà une bonne excuse pour repartir voir le film tiens. Et juste un dernier point : l'esprit humain n'appartient à personne car il est unique et par définition imprévisible. Défaite de la psychanalyse? Pas si sûr, je vais vérifier en regardant le film à nouveau.
Christelle

Sfar/Gaël T a dit…

J'en reviens, bien motivée par cette chronique. Je ne connaissais pas le livre et c'est une tension permanente et plus ça va plus je me dis que Di Caprio est l'une de meilleures choses qui soit arrivées au cinéma américain.

Sam_02 a dit…

Je suis d'accord avec toi Sfar/Gaël, DiCaprio est vraiment talentueux. Et on le reverra cet été :) dire qu'avant il faisait 1 film tout les 3 ans maintenant il en fait presque 3 par an....
Bon, peut-on faire des spoiles sur le film, juste pour avoir quelques avis différents sur l'interprétation de la conclusion !?
Sans rien révéler de la fin, je dois dire que je me suis remis le film en tête pour essayer de trancher entre une fin style "complot" (cf Mel Gibson) ou une fin "un homme d'exception"...pour ceux qui me suivent...
Sinon Shutter Island est un très bon thriller, avec une musique qui colle bien à l'ambiance pesante. Je le re-regarderai, ça c'est sûr.

Anonyme a dit…

Vous écrivez : "Shutter island est un film d'une tristesse et d'un défaitisme absolu, faisant de la psychanalyse la seule bouée de sauvetage de l'être humain avant de démontrer de façon bouleversante que celle-ci ne peut absolument rien pour les cas les plus désespérés."

Ce n'est pas tout à fait ce qu'a voulu montrer le réalisateur mais ce que vous, vous avez ressenti. Et comme vous le savez, il y a autant d'interprétations différentes que de subjectivités "spectatrices".
Ne pas oublier que l'action est censée se passer en 1954 et qu'à cette époque là, la psychanalyse aux USA (et en France aussi via Lacan) commençait à s'ouvrir vers la clinique de la psychose.
Et si la psychanalyse ne peut "guérir" la psychose, elle reste la seule méthode qui considère que le psychotique a quelque chose à dire (à sa manière), ce qui lui restitue sa dimension humaine. La position de John Cawley dans le film est d'être cramponné encore à l'effet curatif de la "catharsis" (retrouver la réalité objective et appréhender ses effets sur le délire)

Le génie de Scorsese ici est de mélanger de façon très subtile dans l'intrigue, la réalité psychique du héros, la réalité de sa propre histoire et l'Histoire, à la fois celle de la psychanalyse et celle, tragique, du massacre des Juifs et de la découverte des camps.

En tous cas...un film à voir absolument !


Une psychanalyste qui passait par là...

Rob Gordon a dit…

Merci pour ces précisions. Je suis en effet loin d'être un pro de la psychanalyse, et la vision que j'en ai est donc limitée, biaisée...

VEGA a dit…

Pour moi, avant tout un film sur la folie, sur le désespoir et la violence intérieure vécue par le malade paranoïaque. Désespérant, sans doute, mais en même temps, s'il y a renoncement, c'est qu'il y avait au moins liberté de choix, dernier garant de la dignité...

Arthur a dit…

D'après ce que j'en ai compris, la dernière phrase de Leonardo ("il vaut mieux mourir en homme libre, que vivre en étant un monstre", ou quelque chose comme ça...) ne montre pas l'échec de la "thérapie" utilisée, mais reflète simplement le choix du héros, qui préfère mourir que vivre tout en ayant retrouvé sa véritable identité, la culpabilité et les souvenirs qui vont avec.
Au moment ou l'on croit à l'échec de la thérapie, cette phrase vient retourner la situation et on comprend qu'il fait semblant tout à la fin dans la dernière scène du dialogue avec son "collègue". Son choix est déjà fait, et il prouve de se fait justement la réussite de la psychanalyse. Réussite discutable certes, puisqu'il choisi lui même la folie pour échapper à sa réalité.

Anonyme a dit…

Tout à fait. C'est même la phrase clé qui donne le dénouement : alors que l'on croit à sa folie délirante, il y a un nouveau retournement : la reconstitution des événements le libère de la psychose hallucinatoire, mais ce qu'il trouve derrière (la culpabilité face à la réalité de ses actes) est encore pire que le délire.
Il ne lui reste donc qu'à accepter la lobotomie c'est à dire la mort psychique.
En fait, ici aussi -comme toujours- le délire est une tentative d'échapper à la réalité tangible, celle des faits, celle du passé, trop pénible à assumer. Privé de cet échappatoire par la thérapie et sa reconstruction, il n'a plus rien à quoi se raccrocher...

Anonyme a dit…

Bon j'ai l'impression que pas mal de gens n'ont pas compris la fin ... la phrase prononcée n'en est que le reflet évident.
En effet, on a expliqué dans le phare qu'il n'y a jamais eu de lobotomosation et qu'il a tout imaginé. Hors la fin, on l'emmene se faire lobotomiser dans le phare ce qui prouve qu'il avait bien raison !!

Anonyme a dit…

Un film encensé bien au-delà de ce qu'il offre à voir, probablement propulsé par la signature apposée sur l'affiche : les personnages sont engoncés dans des intentions dénuées de toute subtilité, les acteurs sous-exploités et le scénario propose d'entrée de jeu deux pistes pour n'en développer qu'une seule, qui -oh, surprise !- sera confirmée en conclusion (regardez-le à nouveau, je pense que 50 détails servis sur des plateaux d'argent vous auront échappé -les chaussures dans la chambre d'isolement par exemple-).
Bref, un navet bien emballé et porté par des critiques ayant perdu sans aucun doute tout sens critique.

 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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