30 nov. 2009

LA ROUTE

Parfois, on regrette d'avoir appris à lire. Cela éviterait de dévorer un à un les bouquins d'un auteur génial comme Cormac McCarthy - dont il faut lire TOUS les livres - et de se retrouver ensuite complètement indifféré par une adaptation pourtant plus qu'honnête de son dernier opus en date. Chef d'oeuvre de road movie apocalyptique, La route est sans doute le meilleur roman de son auteur, dont le style n'avait jamais été si dépouillé et pourtant si riche. Et que John Hillcoat, auteur d'un premier film fort prometteur - The proposition -, se dévoue pour le porter à l'écran n'était pas la pire des nouvelles. À l'arrivée, La route est un film tout sauf honteux, auquel on ne peut pas reprocher grand chose... mais qui procure des sensations mille fois moins intenses que ce qu'offrait la lecture, intense et bouleversante, de l'un des plus grands livres de ce début de siècle.
L'image est belle, les acteurs inattaquables, et la route parcourue par les deux héros remplit comme promis son rôle de long chemin existentiel. L'adaptation est relativement fidèle, et la plupart des micro-variations choisies par Hillcoat semblent plutôt judicieuses. À commencer par le choix de rendre la femme du héros légèrement plus présente en début de film, bouclant en quelques flashbacks le background mortifère des deux personnages principaux. Le film traite avec pudeur les questions de l'avenir, de la peur, de la transmission, à travers les échanges entre ces deux mâles issus de générations différentes, qui s'éduquent l'un l'autre dans l'optique de jours meilleurs sans avoir la certitude que ceux-ci finissent par arriver. La route est évidemment un film d'une tristesse infinie, où la part d'espoir reste bien mince et où les rebondissements sont si peu nombreux qu'il reste énormément de temps pour réaliser à quel point la situation actuelle est déprimante. Car c'est là la force du film, comme c'était celle du livre d'ailleurs : son refus de la surenchère dramatique, qui lui évite de se transformer en un Je suis une légende supplémentaire, et lui permet de rester au niveau de l'intime.
La route brille donc par tout ce qu'il n'est pas... à défaut d'étinceler vraiment par ce qu'il est. C'est comme si, tétanisé par l'enjeu, Hillcoat avait tout fait pour ne pas tomber dans les nombreux pièges posés par une telle adaptation, et qu'il s'était du même coup empêché toute fantaisie, toute respiration. En portant à l'écran l'excellent No country for old men, du même McCarthy, les frères Coen avaient réussi à rester absolument fidèles vis-à-vis du roman, tout en proposant une relecture personnelle portant leur propre style. Ici, John Hillcoat semble au final assez transparent et livre une oeuvre qui aurait pu porter le nom d'une quinzaine d'autres metteurs en scènes indépendants, appliqués et lettrés. Sa Route à lui semble trop impersonnelle pour apporter le moindre supplément d'étincelle à qui a vibré en lisant avidement le roman ; en revanche, elle ne devrait pas manquer de convaincre et émouvoir ceux qui en découvriront l'ambiance mélancolique et le style minimaliste. Ce qui n'est déjà pas si mal.




La route (The road) de John Hillcoat. 1h59. Sortie : 02/12/2009.

29 nov. 2009

Blogs cinéma, le best of | S03E13



Il pleut, il mouille, c'est la fête à la grenouille. Quoi de mieux pour passer le temps que de (re)découvrir quatre articles issus de nos blogs ? Rien.

Cineblogywood : Reem Kherici - le retour de Carlotta dans OSS 117 III ?!
FilmGeek : La Grande Question Sam Worthington ?
Cinefeed: Box-office semaine 47, Twilight au sommet
Rob Gordon a toujours raison : Cinemateaser, déjà essentiel

LE VILAIN

Le vilain commence bien. Il ne démarre pas de façon hystérique et s'annonce d'entrée comme un film moins harassant qu'Enfermés dehors, qui ressemblait à un sketch de Francis Perrin sous amphétamines. Pendant un certain temps, on oublie même la détestable personnalité de Dupontel à la ville : c'est dire la force de persuasion de Catherine Frot, seule au coeur de l'introduction du film, et qui laisse entrevoir une véritable évolution dans le cinéma du monsieur. Non seulement par son calme relatif, mais également par le fait qu'un(e) autre que lui puisse tenir la tête d'affiche d'un de ses films... Lui qui faisait cavalier seul jusque là semble enfin déterminé à s'ouvrir. C'est le véritable atout du Vilain, qui n'a pas des allures de one man show mais tente pour une fois l'échange et le partage. Dans le rôle de cette petite vieille affligée par les agissements de son rejeton devenu adulte, Frot livre une prestation savoureuse et bien mise en avant.
Dupontel, lui, fait du Dupontel. Il affirme régulièrement n'avoir fait de la scène que pour accéder au septième art, mais se livre une fois encore à une pure représentation, avec mimiques et répliques accrocheuses, comme au temps où il racontait Rambo ou tentait de parler de Sartre. Il est le principal défaut de son propre film, alors que donner le rôle principal à un autre aurait eu tellement de gueule. Mais passons : le vilain du film, c'est lui, et c'est ainsi. Le scénario se résume en grande partie à un échange de mauvais tours entre ce sale type et sa "gentille" maman, qui multiplient les coups fourrés pour se débarrasser l'un de l'autre. Il y a un vrai côté théâtre de boulevard, avec un découpage en scène et en actes assez évident, et des personnages qui passent les portes comme s'ils entraient sur les planches. Sauf qu'en plus, Albert fait du dégât, ce qui n'est possible qu'au cinéma. Il fait valdinguer des tortues, renverse des horloges, fait pleuvoir des chats... Sa fascination pour la destruction, qui semble être une fin en soi mais n'amuse plus que lui, est filmé avec moins d'excitation que dans Enfemés dehors, ce qui ressemble longtemps à un point fort.
En fait, cet apaisement relatif dans la mise en scène apparaît comme une vraie tare et fait une nouvelle fois regretter le style original, percutant et mesuré du Créateur. Cela donne l'impression que, pendant que Jeunet se dupontelisait en faisant tout péter n'importe comment, Dupontel s'est quant à lui jeunetisé. Il filme la bonne vieille maison familiale et son parquet bien lustré. Le gentil voisinage plein de vieux bienveillants, tous prêts à lutter contre le méchant envahisseur capitaliste. Il conclut - ou presque - dans une certaine mièvrerie, prônant l'amour-plus-fort-que-tout contre toute attente... Et puis il filme vieux, vieux, avec des mouvements de caméra mal huilés et des champs contrechamps ampoulés. Ce qui laisse tout le temps de réaliser à quel point le scénario du Vilain est vide et vain. Chaque vacherie mène à une autre, de façon logique ou non, et la maigre évolution de l'intrigue n'a franchement rien d'un ressort dramatique poussé. Dupontel a toujours préféré les personnages barrés aux intrigues élaborées, mais ce quasi huis clos fait preuve d'un immobilisme total et crée de grands moments de solitude en compagnie de deux personnages bien trempés mais dont on finit par se désintéresser totalement. Parce que leurs agissements n'ont pas de sens. Parce que leur destinée n'a pas de sel. Avec le petit magot que le film ne manquera sans doute pas d'amasser, pourquoi ne pas s'offrir J'écris un scénario ou ce genre de truc, monsieur Dupontel ? Ça vous rendra peut-être un peu d'humilité et d'esprit critique sur votre propre travail.




Le vilain d'Albert Dupontel. 1h26. Sortie : 25/11/2009.

28 nov. 2009

CAPITALISM : A LOVE STORY

Comment lui faire comprendre ? On n'en peut plus de Michael Moore, de ses documentaires vite faits mal faits et de sa démagogie à la mords-moi le noeud. Un peu exagérée, cette réaction épidermique face à un cinéma aussi inoffensif ? En partie, sans doute. D'autant que Capitalism : a love story n'est pas ce que le gros Mike a fait de pire - rappelez-vous l'affligeant Fahrenheit 9/11, qui repoussait les limites du populisme. Il n'empêche : si ses premiers films semblaient aussi inattaquables qu'indispensables, Moore semble peiner à se renouveler, n'apparaissant au final que comme une triste caricature de lui-même. Être aussi prévisible quand on se rêve en poil à gratter des States, c'est tout de même un peu gênant.
Capitalism : a love story montre à quel point la méthode Moore n'a pas changé : mélanger l'air de rien cas particuliers et généralités, petites anecdotes et vrais drames, pour donner l'impression que tout, absolument tout, est d'une gravité égale. Dans ce cinéma de l'amalgame, on atteint par endroits des sommets de sensationnalisme mal placé. C'est d'autant plus regrettable que le réalisateur nous rappelle, à travers une poignée de séquences, qu'il est un pédagogue hors pair. Sa façon de décrypter le plan Paulson et ses rouages en est un exemple criant : sans en faire des caisses, Moore nous en apprend plus en cinq minutes que certains reporters en trente. Seulement voilà : loin de se contenter d'un statut de professeur idéal, Moore voit plus loin, et c'est ce qui cause sa perte.
Il succombe ainsi aux sirènes du « c'était mieux avant » en affirmant sans ambages qu'avec Franklin Delano Roosevelt aux commandes à la place de George W. Bush, les États-Unis s'en tireraient beaucoup mieux aujourd'hui. Montrant La Nouvelle-Orléans ravagée par Katrina, et en particulier les riverains coincés sur les toits de leurs maisons immergées, il nous la joue café du commerce avec un « pourquoi c'est jamais Maddof et les autres sur le toit ? ». Et achève de nous faire rire à ses dépens quand, à plusieurs reprises, il insiste sur le fossé se creusant entre pauvres et riches... et s'inclut sans frémir dans la première catégorie, usant et abusant d'un « nous » irritant et intolérable. Le descendant d'ouvriers de Flint, Michigan sait sans doute de quoi il parle lorsqu'il évoque les effets du capitalisme sur le quotidien des petites gens. Il n'empêche que sa façon de geindre à l'écran est devenue insupportable.




Capitalism : a love story de Michael Moore. 2h06. Sortie : 25/11/2009.

27 nov. 2009

HADEWIJCH

Comme les précédents, le cinquième film de Bruno Dumont ne manquera pas d'alimenter les débats et de faire le bonheur des polémistes professionnels. Ne nous fâchons pas : comme toujours chez ce passionnant cinéaste, et plus que chez n'importe lequel de ses contemporains, Hadewijch n'est qu'affaire d'interprétation, Dumont préférant montrer plutôt que démontrer. Quelles conclusions tirer d'un tel film, dont certaines séquences - la dernière notamment - peuvent être perçues de façon diamétralement opposée sur un simple plan sensitif ? Plus que jamais, et c'est sans doute le plus gênant, chacun pourra trouver dans le film des arguments qui nourriront son envie de faire du metteur en scène un humaniste hors pair ou un dangereux extrémiste.
La première force de Hadewijch est pourtant picturale : on se noierait volontiers dans les yeux de cette étudiante en théologie si aveuglée par sa foi qu'elle semble évoluer dans le monde matériel comme une somnambule. Dieu semble agir sur elle comme une sorte d'épaisse pellicule la protégeant des attaques extérieures, et c'est assez étrange à voir. Momentanément évincée de chez les soeurs et sommée d'aller un peu voir la vraie vie, la voici parachutée dans le grand appartement parisien de ses parents. Désireuse de tuer l'ennui et de profiter un peu de sa liberté retrouvée, l'ex Hadewijch - redevenue Céline - découvrira, au fil de ses rencontres, un autre type de foi qui lui ouvrira d'autres horizons. Son parcours, filmé avec simplicité mais rigueur, a la beauté de ces promenades apparemment sans but, qui finissent par déboucher sur une trouvaille inattendue.
C'est toute la bizarrerie du style Bruno Dumont : on est ballotté, malmené, tiraillé par des impressions contradictoires, mais toujours désireux d'avancer avec le cinéaste tant ce qui suit est impossible à prévoir. Les réponses ont le mérite de ne jamais laisser indifférent, et le virage pris par Hadewijch après plus d'une heure entre Paris et le pensionnat a de quoi créer perplexité et stimulation intellectuelle. Céline - incroyable Julie Sokolowski - sait-elle vraiment où elle va ? Son Dieu la protège-t-il autant que prévu ? Où s'arrête la bienveillance de la religion ? On emporte ces question avec soi après la projection d'un film chaotique et magnifique, qui marque une certaine évolution dans la mise en scène de Dumont : on le sent plus doux, plus à l'écoute de ses personnages, animé par plus de compassion et moins de mépris. mais toujours aussi en alerte face aux perversions de notre époque.




Hadewijch de Bruno Dumont. 1h45. Sortie : 25/11/2009.
Critique publiée sur Écran Large.

Top 5 : Albert Dupontel

Cette semaine, Albert Dupontel joue les vilains dans Le vilain.




Top 5 des films avec Albert Dupontel

01. Un héros très discret (1996)
Ce héros-là n'a pas fière allure, mais il louvoie avec tant de brio qu'on ne peut finalement que l'aimer. Le meilleur film de Jacques Audiard est le palpitant portrait d'un menteur, qui s'invente notamment une carrière de militaire et finit par devenir une valeur sûre de la Résistance. Tout cela grâce au capitaine Dionnet, incarné par Dupontel, qui lui aura appris auparavant comment bien jouer la comédie. Un film drôle, fort, élaboré mais pas poseur, qui ne se dépare jamais d'une certaine simplicité.



02. Irréversible (2002)
Cela lui a peut-être donné quelques idées pour ses propres films : dans Irréversible, Albert Dupontel manie l'extincteur avec une dextérité incroyable. Broyé dans le mixeur infernal de Gaspar Noé, on se rappelle surtout de lui dans la très drôle scène du métro, où il tente de comprendre pourquoi Monica Bellucci lui a préféré Vincent Cassel. Une scène qui survient avant/après le fameux drame au centre d'un film aussi virtuose que dégueulasse, dont la mise en scène est le fascinant personnage principal.



03. La maladie de Sachs (1999)
Profil bas pour un Dupontel souvent sanguin : dans le dernier bon film de Michel Deville, il campe un médecin investi, impliqué, dont les consultations successives finissent par construire le portrait. Celui d'un homme rongé par la douleur des autres, qui tente de l'absorber du mieux qu'il peut mais se retrouve à la fois plombé par la détresse de ses patients et par son incapacité à tout guérir. Par petites touches, l'air de rien, Deville compose un film intelligent et extrêmement émouvant et offre à Dupontel l'une de ses meilleures prestations.


04. Le convoyeur (2003)
Tony Musulin avait-il vu Le convoyeur avant de tenter sa chance ? Peut-être. Mais si le film de Nicolas Boukhrief ne donne pas forcément envie d'aller braquer un fourgon blindé, il constitue une sacrée dose d'adrénaline et un très gros morceau du polar français des années 2000. Mené par un casting incroyable (outre Dupontel, Dujardin ou Boisselier sont exceptionnels), magnifié par une mise en scène sèche, bleutée et virtuose, c'est un grand moment de noirceur et de suspense, qui ne baisse pas le pied avant le générique de fin.


05. Le créateur (1999)
Si Dupontel semble aujourd'hui faire toujours un peu la même chose, c'est parce qu'en deux films (Bernie et Le créateur) il semble avoir brillamment fait le tour de la question, grâce à deux personnages extrêmement différents mais réunis par une même folie destructrice. Au moins aussi jouissif que Bernie, Le créateur est aussi mieux mis en scène, ce qui lui donne des allures d'opéra baroque sous acide. On y tue des chats, des vieilles, des Bretons, avec le même plaisir enfantin certes, mais toujours sous l'oeil d'une caméra alerte et réfléchie. Il n'a pas fait mieux depuis.

26 nov. 2009

VINCERE

Le retour de Marco Bellocchio restera comme l'une des plus grandes et belles surprises des années 2000. Lui qui n'était plus que l'ombre de lui-même à la fin du siècle dernier est en train de se bâtir, film après film, une deuxième vie de cinéaste, et c'est formidable. Du très anticlérical Le sourire de ma mère au génialement désabusé Le metteur en scène de mariages, le réalisateur italien ne cesse de se réinventer au gré de nouvelles inspirations. Dernière envie en date : raconter le calvaire d'Ida Dalser, amoureuse d'un certain Benito Mussolini, auquel elle donna d'abord tous ses biens matériels, puis un enfant, avant d'être brutalement mise de côté, rayée avec son fils de tout document officiel afin de ne pas déranger la vertigineuse progression du futur Duce.
Vincere (vaincre) raconte le combat de cette femme abandonnée par tous, barrée dans toutes ses démarches et bientôt internée afin d'être mise hors d'état de nuire. À plus d'un titre, le script fait penser à celui de L'échange, dans lequel le personnage d'Angelina Jolie s'échinait à prouver que le garçon retrouvé n'était pas le sien. Mais là où Clint Eastwood optait pour une mise en scène résolument classique, baroque et tirée à quatre épingles, Bellocchio prend de gros risques qui s'avèrent heureusement payants. Incrustations diverses et variées, insertions inopinées d'images d'archives... Il se lâche et ça paye. Comme l'Italie des années 10 et Ida Dalser en particulier, voilà le spectateur embarqué dans une folie furieuse, un tourbillon d'idées pouvant légitimement donner le tournis. Bien que ce ne soit pas le sujet principal du film, Vincere montre comment s'orchestre la fulgurante campagne de séduction mussolinienne, qui fit des millions de victimes.
La belle idée de Bellocchio, c'est de transformer peu à peu un récit historique en véritable tragédie humaine, avec folie et déprime à la clé, et d'adapter sa mise en scène à cette mutation. La frénésie visuelle des premières bobines laisse place, imperceptiblement ou presque, à une observation plus sobre et gorgée de tristesse. Rien de plus logique : si les généralités historiques ont besoin de sang neuf et d'expérimentations pour conserver tout leur intérêt, le drame plus intime qui se joue en fin de course n'a nul besoin d'affèteries pour être émouvant. Cette dernière partie, qui montre le total désarroi dans lequel plongèrent Ida Dalser et son fils Benito Albino, est belle et déchirante. Mussolini ou pas, un père et un mari en fuite est toujours vecteur de douleurs insoutenables et insurmontables. L'admirable obstination dont fait preuve l'héroïne de Vincere en est la plus belle des preuves.




Vincere de Marco Bellocchio. 1h58. Sortie : 25/11/2009.

25 nov. 2009

SAMSON & DELILAH

Avec son titre en forme de mythe et son sous-titre True love, Samson & Delilah avait tout d'une histoire d'amour flamboyante, glamour et ensoleillée, dépliant promotionnel à destination des touristes éventuels. La vérité est assez différente, bien plus plombante mais au moins aussi belle. Les deux jeunes héros sont deux aborigènes vivant dans une totale misère sociale au sein d'une communauté de plus en plus réduite et miséreuse. Si Delilah se démène comme elle peut pour assurer la survie de sa grand-mère et subvenir à quelques besoins primaires, Samson se perd dans des rêveries transcendées par l'essence qu'il sniffe du matin au soir. Les paysages australiens importent peu : pour ces deux-là, il n'y a pas de panorama, juste une inexorable impasse donnant envie de baisser les bras.
Mais Samson et Delilah finissent par tomber amoureux. Est-ce un amour par défaut, dû au fait qu'il n'y a dans les parages personne d'autre à séduire ou à aimer ? Peut-être. Au début en tout cas. Ensuite, plus rien ne peut permettre de douter de la sincérité et de la pureté des sentiments réciproques qu'entretiennent les jeunes gens. Dans cette misère totale, alors que les drames et les tuiles s'accumulent, ils se soutiennent, s'épaulent, tentent de surnager afin de fournir à l'autre une raison de vivre. L'amour véritable qui complète le titre n'a jamais autant eu sa place : Samson et Delilah n'ont absolument aucune bonne raison pour s'aimer. Ni possessions, ni projets, ni même désir charnel. Le traitement de Warwick Thornton fait toute la différence : sans fausse compassion, avec juste la distance nécessaire, il parvient à faire de ces personnages au physique assez ingrat des représentants magnifiques d'un romantisme brut trop souvent délaissé à notre époque.
L'ensemble pourrait n'être que plombant qu'il n'y avait cette lumière si délicate, cette façon de filmer quelques objets comme s'ils étaient les plus beau trésors du monde, cette faculté de saisir le moindre sourire pour en extraire la moindre dose de bonheur, aussi éphémère soit-il... En dépit de la noirceur du cadre, Thornton est parvenu à injecter du positif dans cet univers. La grande réussite de son film est qu'il ne nous épargne rien, ni le sordide ni la candeur, les deux s'équilibrant étonnamment par la grâce - c'est le mot - d'une mise en scène délicate. Porté par deux acteurs magnifiques, Samson & Delilah est une réussite singulière et scotchante, l'une des plus belles histoires d'amour de l'année, qui n'a sans doute pas volé sa Caméra d'Or.




Samson & Delilah (Samson and Delilah) de Warwick Thornton. 1h41. Sortie : 25/11/2009.
Critique publiée sur Écran Large.

24 nov. 2009

HORS DU TEMPS

Dans son roman Le temps n'est rien (The time traveler's wife en VO), Audrey Niffenegger faisait du voyage dans le temps un handicap génétique transformant l'existence d'un homme - et par conséquent de celle qu'il aime - en une série d'allers-retours inattendus, désespérés, toujours tragiques. Il était bien évident que son adaptation cinématographique ne pourrait retrouver le même niveau de complexité et de noirceur, sauf peut-être sous la patte d'un très grand cinéaste. Avant que Robert Schwentke (Flight plan) ne s'installe aux commandes du film, le premier à s'être intéressé de très près au roman n'est autre que monsieur Gus van Sant. Sa version restera à jamais parmi les films-fantasmes absolus, regrets éternels accentués par le résultat tout à fait hollywoodien qui nous est proposé aujourd'hui.
Rebaptisé Hors du temps, voilà un film pas forcément détestable, mais aussi irritant pour les amoureux du bouquin que pour les autres. Ici, point de métaphysique ou de philosophie, sauf quand on ne peut vraiment pas faire autrement. Dans le scénario de Bruce Joel Rubin (Ghost, Stuart Little 2... on comprend mieux), les disparitions inopinées du héros joué par Eric Bana ont au mieux un petit effet vaguement mélancolique, quand elles ne semblent pas alimenter une pure logique de comédie romantique... Le pavé de Niffenegger n'a pas été adapté, mais carrément concassé pour n'en retenir au final qu'une poignée de scènes visuellement marquantes au romantisme certain mais à la profondeur discutable.
La première heure est bien plus supportable que la seconde : y sont posées, de façon claire et précise, les drôles de contraintes régissant la vie de Claire et Henry. Elle réduite à l'attendre encore et encore, lui sans cesse perturbé par ses voyages imprévus qui le catapultent n'importe où et dans le plus simple appareil. La façon dont Schwentke dépeint ensuite les différends conjugaux et les aléas de la maternité est en revanche plus discutable, car c'est à ce moment que le film sombre tout entier dans le mélodrame sirupeux pour ne plus jamais en sortir. C'est tout de même dommage : la mise en scène ne manque pas de classe et restitue efficacement la bizarrerie de certaines situations. Quant à Rachel McAdams, elle est une Claire merveilleuse, compensant allègrement les errements patauds d'un Eric Bana fantomatique.




Hors du temps (The time traveler's wife) de Robert Schwentke. 1h50. Sortie : 25/11/2009.
Critique publiée sur Écran Large.

23 nov. 2009

Cinemateaser, déjà essentiel

Il y a certes un peu de copinage, mais aussi beaucoup de vrai dans ce qui suit. Laissez-moi vous présenter brièvement un petit nouveau dans l'univers du web ciné, qui vient à peine de voir le jour mais qui devrait, s'il y a une logique sur cette Terre, s'attirer très rapidement un grand nombre de lecteurs réguliers.



Créé et dirigé par deux vrais journalistes - oui, vrais, leur CV peut en attester -, Cinemateaser entend chroniquer l'actualité ciné sous toutes ses formes avec esprit, style et réactivité. News en chaînes, points de vue décalés et chroniques affûtées sont au programme. Comme ces deux-là ne sont pas manchots, c'est un plaisir de tous les instants, que j'espère communicatif.

> Cinemateaser : le site | la page Facebook | le compte Twitter.

CANINE : 5x2 places à gagner



Canine est un film singulier. Un père, une mère et leurs trois enfants vivent dans une maison isolée en pleine campagne et entourée d'un haut mur. Les enfants ne connaissent rien du monde extérieur et ont grandi avec les oeillères morales que leur ont imposé leurs parents.

Dans cet univers curieux et artificiellement molletonné, les choses vont assez vite dégénérer.

Canine a par ailleurs obtenu le Prix Un Certain Regard lors du dernier Festival de Cannes.

Pour découvrir ce film original et bouleversant, je vous propose de gagner des places en participant à un petit concours en partenariat avec MK2 et le blog Vodkaster.

Le principe du concours est inspiré du film. Pour préserver leurs enfants, les parents inventent des définitions rassurantes pour les mots qu'ils trouvent subversifs.

Voici quelques exemples :
Avion : un jouet
Autoroute : vent très violent
Carabine : très bel oiseau blanc
Chat : créature féroce capable de déchiqueter un être humain
Excursion : matériau très résistant avec lequel on fabrique des planchers
Cramouille : une grande lampe
Mer : le fauteuil en cuir aux accoudoirs en bois, comme il en existe dans les salons
Téléphone : salière
Zombie : petite fleur jaune

Voilà, c'est tout simple, choisissez des mots curieux ou subversifs et donnez-leur de nouvelles définitions. N'hésitez pas à faire plusieurs propositions à la fois sur ce blog et sur le blog Vodkaster.

Les gagnants seront tirés au sort parmi les meilleures propositions, les plus drôles ou les plus poétiques, et apparaîtront dans un petit lexique bilan que nous publierons à l'issue du concours qui se termine le mardi 1er décembre à 22h.


Cliquez sur l'affiche pour retrouver ma critique du film :

KINATAY

En philippin, Kinatay signifie 'boucherie'. Titre franc du collier pour un film qui ne l'est pas moins : l'énième film de Brillante Mendoza - seule une infime partie de son oeuvre est arrivée jusqu'en France - est le récit, sec et sans concessions, d'une expédition punitive menée contre une prostituée junkie. Le tout vu à travers le regard de Peping, jeune étudiant en criminologie, qui accompagne une bande de flics dans leur sanglante et irréversible entreprise. Comme son jeune héros, spectateur plus qu'acteur de ces terribles agissements, Kinatay ne perdra pas une miette de la symphonie horrifique qui se déploie, pas à pas, afin de proposer à la péripatéticienne une fin dont elle se souviendra.
Pour autant, Kinatay n'est pas un film de voyeur. C'est plutôt un film sur le voyeurisme, qui montre à quel point le macabre peut être aussi repoussant qu'attirant - d'où la prolifération des films d'horreur dans nos video-clubs. Bien qu'en total désaccord avec les violences perpétrées par ses compagnons de virée, il est contraint à la fois de se taire - sous peine de finir lui aussi en charpie - et de ne pas quitter les lieux tant que la mission n'est pas terminée. Et le dégoût du début finira par laisser place à une certaine fascination. En se concentrant davantage sur son personnage que sur ce à quoi il assiste, Mendoza montre qu'il n'est ni Noé ni Haneke et que l'intérêt ne réside pas dans la violence elle-même mais la façon de la percevoir.
Tout ceci est le fait d'une mise en scène incroyable, récompensée à juste titre lors du dernier festival de Cannes. L'image est granuleuse, la caméra excessivement mobile, mais la précision du résultat est totale. Techniquement, c'est étourdissant : voir par exemple la longue séquence en voiture où l'on parvient à voir tour à tour chacun des occupants du véhicule participer à l'action. Le tout toujours au service d'un propos sur le dégoût et l'écoeurement. Ne pas se fier au premier quart d'heure, étonnamment tranquille et souriant avec ses scènes de mariage et de cours de criminologie : Kinatay ne tardera pas à basculer dans le vif du sujet. À vos risques et périls.




Kinatay de Brillante Mendoza. 1h50. Sortie : 18/11/2009.
Critique publiée sur Écran Large.

22 nov. 2009

Blogs cinéma, le best of | S03E12



Au programme du best of de la semaine, les sujets les plus populaires de la semaine (football et Twilight) et quelques surprises (un festival à découvrir et la réalité augmentée)...

Cineblogywood : Esquire - Robert Downey Jr en réalité augmentée
Filmgeek : Festival franco-coréen du film
Cinefeed: Twilight 2, mon péché mignon
Rob Gordon a toujours raison : Top 5 - Cinéma et football.

CANINE

Une maison. Un couple grec et ses trois enfants, au moins majeurs, pas si loin de la trentaine. Autour du domicile familial, rien. Le chaos. Le vide. C'est en tout cas ce qu'essaient de faire croire ces gens apparemment ordinaires à leur progéniture, qui ne s'est vraisemblablement jamais aventurée au-delà du grand jardin encerclé par une gigantesque clôture. Coupés du monde extérieur, n'ayant jamais goûté à une existence normale, les trois jeunes adultes vivent prisonniers sans même le savoir. C'est tout le sel du premier film de Yorgos Lanthimos, huis-clos en forme d'anomalie cinématographique qui rompt avec toute forme de conventions pour décrire une situation inédite et intrigante.
Dans Canine, l'objectif n'est pas de comprendre les raisons de cette situation, si évidentes que le réalisateur ne prend même pas la peine de s'y attarder : la simple observation de l'étrange quotidien des personnages suffit à remplir un long-métrage fascinant et addictif, où aucun geste n'est anodin du fait de l'absence totale de repères. À Cannes, où le film a reçu le prix Un Certain Regard, on a comparé un peu abusivement le style de Lanthimos à celui de Haneke ; or, les deux cinéastes diffèrent par au moins deux caractéristiques : l'humour et la morale. À sa façon, Canine est un film extrêmement ludique, proposant notamment un jeu sur le langage tout à fait amusant. Pour définir à leurs enfants des mots comme 'avion', 'zombie' ou 'téléphone', arrivés à leurs oreilles par inadvertance, les parents sont contraints d'inventer un petit lexique jamais exhaustif avec des définitions évidemment biaisées. Se crée devant nous une nouvelle langue et une réflexion passionnante sur l'inné et l'acquis. Autre forme d'humour, que Lanthimos assume pleinement au lieu de s'en affranchir maladroitement : le grotesque. C'est ainsi que, entre autres exemples, le fils aîné voit un jour apparaître un chat et décide de massacrer avec une paire de cisailles ce qu'il considère comme un monstre sanguinaire. Leur combat est forcément dévastateur.
Beaucoup moins de morale dans Canine que dans la moindre parcelle de cinéma de Michael Haneke : la seule conclusion du film, absolument pas appuyée, est que tout oiseau finit un jour par vouloir voler de ses propres ailes. Imperceptiblement d'abord, plus clairement ensuite, Yorgos Lanthimos filme le désir d'affranchissement de ces jeunes gens qui, malgré tout ce qui leur a été enseigné, sont désireux d'aller voir ce qui se passe de l'autre côté, quitte à courir à leur perte. La cellule familiale se fissure, une faille apparaît dans le contrôle parental, et voilà cette petite vie si bien mise en scène au bord du précipice. Canine est un film foisonnant, généreux, dur par moments mais jouissif surtout, qui a la bonne idée malgré son thème de ne pas jouer l'opacité. Ça s'appelle une immense découverte.




Canine (Kynodontas) de Yorgos Lanthimos. 1h36. Sortie : 02/12/2009.
Critique publiée sur Écran Large.

21 nov. 2009

PLUIE DU DIABLE

Le genre documentaire semble avoir trouvé sa place au cinéma : pas une semaine sans que sorte au moins un doc, la variété des fonds et des formes permettant d'offrir un large éventail de possibilités. La sortie de Pluie du diable est l'occasion de ressortir des cartons un débat archi rebattu, mais pourtant toujours prégnant : tous les documentaires ont-ils leur place au cinéma ? Est-il même dans leur intérêt de sortir sur grand écran ? Rien n'est moins sûr, et le film de Philippe Cosson en est un exemple édifiant. C'est un film informatif, instructif, plutôt pédagogique mais, nom d'une bombe à sous-munitions, où est le cinéma là-dedans ? Quelle est la part d'art qui s'y cache ? Difficile de répondre : cet exposé magistral, d'une banalité formelle absolue, peut éventuellement intéresser par les thèmes qu'il embrasse, mais peine véritablement à justifier sa sortie en salles.
Pluie du diable déroule une succession d'interviews et d'images d'archives qui montrent que certaines zones de notre planète sont de vrais champs de mines. La partie la plus intéressante du film est celle où, chiffres à l'appui, des spécialistes du déminage tentent d'estimer le temps nécessaire pour débarrasser complètement ces territoires des centaines de milliers de mines qui s'y terrent - dans le cas très optimiste où d'autres guerres n'éclatent pas. La réponse se compte en siècles, et cela fait froid dans le dos. Tout comme ces images de laotiens qui tentent de gagner chichement leur vie en récupérant le métal des mines pour le revendre et se faire quelques maigres pièces.
Puis Cosson va trainer sa caméra du côté d'un salon de l'armement, et montre les méchants marchands d'armes comme s'il découvrait leur existence. D'où une impression de totale démagogie doublé d'une absence totale d'enseignements. La seule conclusion que le film semble tirer, c'est que tout ceci est la faute des Américains, eux et eux seuls. Une telle absence de discernement laisse songeur. Mais, le film ne prenant pas la peine de poser une problématique en bonne et due forme, on ne pouvait guère attendre de réponses plus fines que celles-ci. Pluie du diable aurait peut-être eu sa place dans les émissions du dimanche soir sur M6, où il aurait touché plusieurs millions de spectateurs sans effort, mais rien ne laisse penser que sa sortie ciné ressemble de près ou de loin à une bonne idée.




Pluie du diable de Philippe Cosson. 1h30. Sortie : 18/11/2009.
Critique publiée sur Écran Large.

L'HOMME DE CHEVET

Après une première collaboration atteignant des sommets de ridicule, le couple Marceau - Lambert tentait de nouveau sa chance avec cet Homme de chevet incroyablement casse-gueule. Pensez bien : une histoire d'amour - platonique, forcément - entre une riche tétraplégique et un ancien boxeur alcoolique a de quoi boulevervser si elle est bien racontée, tout comme elle peut rapidement provoquer l'hilarité générale si la maladesse l'emporte sur le talent. Pour son premier film, Alain Monne s'en sort plutôt bien, en tout cas par intermittences : chaque instant passablement risible est aussitôt contrebalancé par une scène plus sobre et délicate. Il faut être prêt à effectuer ce genre de zigzag pendant l'intégralité du film ; mais à cette condition, L'homme de chevet a plutôt de quoi séduire.
Il faut dire qu'Alain Monne doit beaucoup à ses interprètes : avec son visage pour seul moyen d'expression, Sophie Marceau évite d'en faire des caisses, assez convaincante dans le rôle de cette femme hostile et agressive qui ne suppote pas ce qu'elle est devenue. Mieux, Christophe Lambert est absolument brillant, exploitant à merveille un personnage taillé pour lui. Qui a vu l'acteur s'exprimer ces dernières années sur les plateaux de télévision ou ailleurs sait à quel point le cap de la cinquantaine semble l'avoir abîmé : physique en berne, voix tremblante, démarche empesée. Le Christophe de la vraie vie semble tellement coller au Léo du film qu'il n'est même plus question d'interprétation, mais de pure synergie. Leurs scènes communes sont souvent fortes, dures, et la froideur qui s'en dégage la plupart du temps est un atout conséquent. Alors forcément, quand vers la fin ces deux-là se mettent à faire chabadabada, à s'asseoir au pied des arbres et à se rouler dans l'herbe, il y a de quoi faire la moue devant ce traitement d'une candeur extrême. Mais comment feraient deux personnes aussi cassées si elles tombaient amoureuses par surprise ? Exactement pareil. Étant déjà passés pas loin de la mort, Muriel et Léo se moquent que le ridicule puisse tuer. Et c'est finalement assez joli.
La bonne idée du scénario, inspiré par un roman d'Éric Holder, c'est qu'il ne se focalise pas uniquement sur cette étrange relation. Monne suit Léo dans les rues colombiennes, dans la salle de boxe où il avait ses habitudes, dans la petite chambre où il vivote et boit de l'alcool pur. Respirations salvatrices qui permettent qui plus est d'effectuer d'autres rencontres : une jeune boxeuse prête à voler et à faire la pute pour survivre, et l'autre auxiliaire de vie de Muriel, jalouse des deux membres du couple pour des raisons différentes. Des femmes belles et fortes, aux personnalités bien trempées, qui font souffler un vent d'érotisme assez réussi autour de cet homme de chevet qui s'en fout royalement, trop soucieux du confort de celle qui le fait chavirer. Merci de laisser votre cynisme au vestiaire et de tenter le voyage en compagnie de Sophie Marceau et Christophe Lambert : sans être inoubliable, le résultat a de quoi étonner.




L'homme de chevet d'Alain Monne. 1h33. Sortie : 18/11/2009.
Autre critique sur L. aime le cinéma.

20 nov. 2009

TWILIGHT - CHAPITRE 2 : TENTATION

Sorti début janvier en France, le premier Twilight s'en sortait avec le bénéfice du doute, posant les bases d'une romance vampirico-humaine plus fleur bleue que rouge sang. En une dizaine de mois, de l'eau a coulé sous les ponts. D'abord, les intentions de la romancière mormone Stephenie Meyer ont été révélées au grand jour, annonçant d'autres films toujours plus pudibonds. Ensuite et surtout, une série nommée True blood - diffusée depuis septembre 2008 - s'est installée dans la culture collective : là aussi, une jeune vierge effarouchée et un peu bouseuse trompait l'ennui en tombant raide amoureuse d'un vampire au sang froid mais au coeur chaud. Avec un traitement pour le moins différent : dans Twilight, on ne touche pas aux organes sexuels, et on ne sort ses canines que les jours de fête. True blood, en revanche, propose un dévergondage en règle de l'héroïne et quelques giclées d'hémoglobine, le sexe et le croquage de nuque pouvant être pratiqués simultanément. Autant dire que la saga imaginée par Meyer avait du plomb dans l'aile avant même la sortie de son deuxième volet.
Le plus terrible avec ce Chapitre 2, c'est qu'il permet d'affirmer quasiment à coup sûr que l'opus précédent restera comme le meilleur épisode de la saga. On pouvait y expliquer la passivité de l'intrigue par la fébrilité des deux héros, découvrant peu à peu leurs sentiments et ne souhaitant pas brûler les étapes. Le problème, c'est qu'ils continuent ici à se regarder en chiens de faïence, ressassant l'impossibilité de leur amour tout en tentant de faire la gueule encore mieux que l'autre. C'est tout. Bella et Edward ont beau avoir vieilli, mûri, évolué, ils en sont encore à échanger de petits baisers tout mignons. Et que lui soit un vampire paraît quasiment accessoire : la tentation du titre ne s'applique jamais à lui, que ce soit celle du sang ou du corps. Non, cette tentation, c'est Bella qui la subit : sommée par Edward de le laisser s'éloigner - pour son bien à elle, évidemment -, elle manque de tomber dans les bras de Jacob, dont les gros pectoraux ne masqueront pas longtemps son identité de lycanthrope - le mot savant pour loup-garou, bande d'incultes. S'ensuit un triangle amoureux d'une platitude folle : Bella succombera-t-elle à Endive n°2, avec ses pecs d'acier, ou restera-t-elle moralement fidèle à Endive n°1, avec ses abdos retouchés numériquement ? Le suspense n'est absolument pas entier : chaque possibilité de petit bisou adultérin est régulièrement stoppée à la dernière seconde. L'honneur est sauf, l'ennui total.
Twilight 2 pue tellement la chasteté qu'il ressemble à une séance d'embrigadement religieux, comme une virée chez des scouts super baraqués - faut bien attirer les gonzesses dans les salles. Même l'avion pris par Bella, et c'est véridique, fait partie de la compagnie Virgin Airways... Les yeux de Kristen Stewart ont beau constituer un irrésistible appel au sexe - moins que dans Adventureland, cependant -, rien ne se produit, sur ce plan-là et sur aucun autre. Le fameux Robert Pattinson est d'une nullité incroyable, bien plus que dans le premier volet, et l'interprète de son rival n'est pas franchement plus convaincant. Zéro relief... et zéro spectacle : pas une scène ne vient relever l'autre, d'autant que la mise en scène de Chris Weitz est relativement impersonnelle et que les effets numériques sont assez affligeants. On s'ennuierait sur toute la ligne s'il n'y avait la surprenante et magnifique bande originale composée pour l'occasion par Thom Yorke, Bon Iver, Grizzly Bear et tant d'autres. Mais mieux vaut peut-être se contenter d'acheter le disque, certes un peu plus cher qu'une place de cinéma mais tellement moins insignifiant dans ce cas précis.




Twilight - chapitre 2 : tentation (The twilight saga : New moon) de Chris Weitz. 2h10. Sortie : 18/11/2009.

Top 5 : cinéma et football

Cette semaine, Michael Sheen joue les coachs footeux dans dans The damned united.




Top 5 des films de foot

01. Carton jaune (1997)
Avant Haute fidélité, Nick Hornby se racontait dans une quasi autobiographie rythmée uniquement par les matchs successifs de l'équipe d'Arsenal. D'où un imposant travail d'adaptation visant à en faire un film moins saccadé, avec un semblant d'intrigue... Le résultat est là, extrêmement éussi : mené par un Colin Firth extrêmement touchant, Carton jaune - titre tout pourri par rapport au Fever pitch original - est sans doute le meilleur film sur le football, parce qu'il montre ce sport à travers l'oeil d'un passionné pur et dur, qui ne veut vois son équipe triompher que parce qu'il l'aime d'un amour sincère.



02. Hooligans (Identity document) (1995)
Encore un bon film lié au foot... dont les héros ne sont pas footballeurs. Dans Hooligans premier du nom - ne pas confondre avec le bidule avec Elijah Wood -, le britannique Philip Davis démonte les mécanismes du hooliganisme à travers l'histoire passionnante d'un flic infiltré dans une bande. Le constat est évidemment sans appel : se dissimulant derrière un apparent code d'honneur, n'utilisant "leur" équipe de foot que comme un simple blason, ces gens-là sont des êtres nuisibles et demeurés, dont la fourberie et l'imprévisibilité restent de grands facteurs d'inquiétude. Convaincant.



03. Looking for Eric (2008)
Même s'il fut raillé par quelques sans coeur, le dernier Loach est un petit bonheur simple et inattendu, qui montre le football et ses idoles comme de simples moyens d'avancer dans la vie et de conserver une part de rêve. La tendresse qui émane du duo Éric Cantona / Steve Evets est un trésor, et leurs nombreux échanges sont de petits bijoux d'humour et de dérision. C'est ici que la naïveté loachienne est la plus acceptable : on peut difficilement en faire le reproche à un film qui se force, scène après scène, à rester positif.


04. Zidane, un portrait du XXIème siècle (2006)
C'est le genre de film qu'il est bien difficile de regarder dans son salon, une petite bière à la main. Mais, dans une salle obscure et sur grand écran, ce Portrait du XXIème siècle est une véritable expérience. Artistique d'abord, puisque le pari technique est doublé d'un rendu esthétique absolument scotchant. Et psycho-sportive ensuite, les réalisateurs Parenno et Gordon montrant à travers le film que le job de footballeur est avant tout constitué d'attentes, d'espoirs, de doutes, avec çà et là de brefs pics d'adrénaline nécessitant une implication totale. C'est à vivre.


05. Kicking and screaming (2004)
Allez, soyons honnêtes : les films liés au football sont d'un niveau tellement faible que le choix de ce numéro 5 s'apparente à du remplissage. Loin d'être le meilleur film de Will Ferrell, Kicking and screaming nous amuse par la simple présence de son acteur principal en coach légèrement cyclothymique, mais ni la déclaration d'amour au foot ni l'intensité du film de sport ne sautent aux yeux. Un petit divertissement sympatoche, qui a au moins le mérite de ne sombrer dans le ridicule que lorsque c'est totalement voulu - contrairement à de nombreux films "sérieux" sur le sujet.

19 nov. 2009

THE DAMNED UNITED

Le football n'est pas un sport franchement cinégénique. Peu de cinéastes sont arrivés à mettre correctement en valeur l'une ou l'autre des facettes de ce sport pourtant si populaire. Un bref passage en revue montre même que les meilleurs films sur le foot sont ceux qui ne parlent pas de ceux qui le pratiquent, mais de ceux qui le vivent en supporters acharnés, passionnés, parfois si engagés qu'ils en deviennent violents. Tom Hooper a choisi de se rapprocher davantage du terrain que ne l'avaient fait ses condisciples David Evans (Carton jaune) et Philip Davis (Hooligans premier du nom) en s'intéressant à la trajectoire d'un entraîneur bien réel, Brian Clough, qui fit des merveilles avec le petit club de Derby County à la fin des années 60, avant de se ramasser prodigieusement à la tête du grand Leeds United. Adapté d'un roman de David Peace - également auteur des livres ayant inspiré la trilogie Red riding -, The damned united est avant tout le portrait de ce coach solitaire dont les méthodes finirent par trouver leurs limites.
Écrit par Peter Morgan (The queen & Le dernier roi d'Écosse), le film de Tom Hooper n'a rien de l'oeuvre impérissable qui réconciliera un jour, peut-être, grand écran et ballon rond, mais c'est néanmoins un divertissement extrêmement honnête qui a le mérite d'éviter la majorité des écueils du genre. Première excellente idée : on ne verra quasiment pas les joueurs à l'oeuvre, sauf au gré de quelques images d'archives bien senties, ce qui permet aux acteurs de conserver une certaine crédibilité - il est difficile d'interpréter correctement un footballeur doué. The damned united se déroule principalement en coulisses, des vestiaires au centre d'entraînement. De ce fait, nul besoin d'engager de vrais joueurs comme c'est traditionnellement le cas - rappelons-nous Pelé dans À nous la victoire ou Beckham dans Goal II -, bonne nouvelle supplémentaire puisque le mélange sportifs/acteurs n'a jamais semblé extrêmement cohérent. La deuxième excellente idée réside dans la construction du scénario : au lieu de nous servir un traditionnel "grandeur et décadence" avec montée en puissance et dégringolade finale, le film passe allègrement de 1969 à 1974, montrant à quel point un même homme peut passer du statut de demi-dieu à celui de paria.
The damned united est pourtant bien loin d'être une apologie proprette de son héros : divinement incarné par Michael Sheen, celui-ci est un jeune loup arriviste et orgueilleux, dont chaque déclaration dans les médias crée un véritable tollé. Hooper montre bien à quel point l'arrogance entraîne fréquemment le rejet, notamment lorsqu'il s'agit de tirer derrière soi un groupe de mâles disposant eux-mêmes d'egos surdimensionnés. D'autant que l'objectif de David Clough, plus que de remporter des titres, est avant tout de faire mieux que son prédécesseur et ennemi juré, au palmarès quasiment indépassable. Trop pressé de doubler son rival, il ne tarde pas à payer sa précipitation. Cette morale digne du Lièvre et la tortue s'accompagne de quelques scènes, les plus réussies, décrivant la solitude de l'entraîneur sportif, qui trépigne sur son banc et se sent impuissant. Le plus beau moment de The damned united est celui où Clough, exclu du terrain, est condamné à ne vivre le match de son équipe qu'à travers les réactions des spectateurs, passant une heure trente à guette le moindre bruit afin d'en savoir davantage... C'est dans ces instants que le football, loin de la vulgarité de certaines de ses stars et de beaucoup de ses supporters, parvient à devenir infiniment émouvant. Ce petit film sans prétention y parvient mieux que beaucoup de grosses machines.




The damned united de Tom Hooper. 1h37. Sortie : 18/11/2009.
Critique publiée sur Écran Large.

18 nov. 2009

IN THE LOOP

Vous ne comprenez rien à la géopolitique ? Pas bien grave : les auteurs d'In the loop n'ont pas spécialement l'air d'en savoir plus que vous. Bien que se déroulant dans les coulisses du pouvoir, le film d'Armando Iannucci n'a en effet aucune vocation pédagogique, ou presque : il s'agit avant tout d'exploiter le monde des cols blancs à des fins de comédie. Prolongement d'un téléfilm déjà réalisé par le même Iannucci et écrit par la même équipe, le film ressemble à une transposition de la série The office dans le monde politique. Mêmes crétins persuadés d'être les rois du monde. Mêmes jeunes paons faisant la roue pour séduire leurs collègues. Même liberté de réalisation, avec cette caméra sautillante qui vient coller au plus près des personnages et des situations.
La vedette de In the loop ? Le dialogue écrit par Ian Martin, qui bat sans doute le record de grossièretés débitées à la minute, dans un élan de frénésie humoristique franchement dévastateur. Les acteurs se régalent, à commencer par la révélation Peter Capaldi dans le rôle du directeur de la communication du Premier Ministre. Gérant ses troupes à la façon de R. Lee Ermey dans Full metal jacket, il se livre à des monologues orduriers et provocateurs dont la puissance comique peut provoquer quelques fuites urinaires. Face à lui, du trop rare Tom Hollander (en ministre boulet) au légendaire James Gandolfini (dans un second rôle de poids), tous les interprètes sont absolument épatants, la personnalité de chacun ouvrant toujours de nouvelles pistes comiques.
On n'apprend pas grand chose, d'autant que l'ennemi dont parlent britanniques et américains n'est pas identifié - on a bien quelques idées quand même. En revanche, In the loop fait preuve sous la satire d'un réalisme saisissant, et l'on croit dur comme fer à ces petites guerres internes, alimentées par un arrivisme galopant et une aigreur vraisemblablement innée. Les coups bas pleuvent, et c'est délectable... jusqu'au moment, difficilement identifiable, où la lassitude pointe le bout de son nez. Déjà parce que la dernière partie est tournée vers la résolution des différentes sous-intrigues, qui n'étaient pas passionnantes pour elles-mêmes mais simplement pour les dialogues qu'elles engendraient. Et ensuite parce que trop de dialogue tue le dialogue : aussi drôle soit le film, il finit par devenir exténuant, comme ces gens pleins d'humour mais qui ne savent pas s'arrêter. On sort de In the loop avec la banane, mais également avec l'envie de faire une sieste dans un lieu silencieux et apaisant.




In the loop d'Armando Iannucci. 1h46. Sortie : 18/11/2009.
Également publié sur Écran Large.

17 nov. 2009

RAPT

Dans la filmographie de Lucas Belvaux, les films se suivent et se répondent, pour former un grand tout relativement cohérent. Rapt apparaît ainsi comme le complément de son précédent long, La raison du plus faible : à un polar chez les chômeurs répond cette description, autant ancrée dans le social, de la détresse des riches face à ce qu'ils ne peuvent acheter. Rapt remet les choses à plat, transformant ce grand patron plein de fric et de suffisance en un homme ordinaire, avec ses failles, ses faiblesses et ses instants de désespoir. S'inspirant de l'histoire vraie du baron Empain, le scénario décrit alternativement les conditions de détention de ce PDG kidnappé et la lutte qui s'orchestre au dehors pour tenter de le libérer tout en ménageant la chèvre et le chou. En fin de course, Rapt décrira également la désillusion de l'après libération, le prétendu héros tombant bien vite de son piédestal.
À ce fait divers d'un réalisme glaçant répond l'étrange traitement voulu par Belvaux, dont les dialogues résonnent plus que jamais comme des répliques théâtrales, ânonnées sans conviction par des acteurs inégalement investis. C'est ainsi que la partie "conseil d'administration", où des cols blancs évoquent le paiement éventuel d'une rançon et la façon de réunir une telle somme d'argent, sonne épouvantablement faux. On retombe brusquement dans un cinéma des années 80, celui que prodiguaient des gens comme Yves Boisset, au style lourd et didactique. Bizarrement dialogué et assez mal interprété, le film a tout d'une démonstration lourdement emphatique.
Le choix de Belvaux de passer autant de temps avec son héros qu'avec ceux qui tentent plus ou moins de le sauver provoque de plus un déséquilibre ô combien fâcheux : Yvan Attal s'acquitte avec brio d'un rôle très ardu, mais ses efforts sont souvent réduits à néant par le passage incessant d'un univers à l'autre. On voudrait se sentir enfermé, étouffé, prisonnier comme lui d'une situation inextricable, mais les remontées à la surface sont trop fréquentes et inintéressantes pour nous maintenir la tête dans l'eau. C'est pourtant là que semblait se trouver l'élan principal de Rapt : montrer la détresse de ce grand patron, qui perd toute dignité et s'époumone dans le vide, persuadé à raison qu'une rançon aussi élevée est impossible à payer.
Le film n'est jamais aussi passionnant que lorsqu'il s'intéresse, mais un peu tard, à ce qui se produit une fois la libération acquise. S'attendant à être célébré, glorifié, chouchouté, Stanislas Graff connaît la pire désillusion de son existence, vivant des instants aussi violents que ceux de sa séquestration. On songe à une certaine Ingrid Bétancourt, béatifiée de son vivant lors de ses années de captivité, puis accumulant dès son retour les ennuis personnels, les règlements de comptes dans les médias, le retour rapide à un anonymat reposant mais un rien frustrant. D'une certaine façon, le film se termine là où il aurait dû commencer, par la description de cette nouvelle vie qui démarre pour un homme qui aurait voulu reprendre son existence d'avant, comme si de rien n'était. C'est extrêmement dommageable.




Rapt de Lucas Belvaux. 2h05. Sortie : 18/11/2009.

16 nov. 2009

5 films de Claire Simon en DVD

Le 16 novembre, Malavida Films sort 5 films de Claire Simon, regroupés en 3 DVD. Le premier contient le doc Coûte que Coûte et la fiction Sinon oui ; le deuxième contient le doc 800 km de différence - Romance et la fiction Ça brûle ; le troisième est consacré aux Bureaux de Dieu, le dernier long-métrage de fiction de la réalisatrice, sorti fin 2008. L'occasion de découvrir en détails l'univers d'une cinéaste vraiment passionnante.


Coûte que coûte / Sinon oui


Pour tourner Coûte que coûte, documentaire datant de 1995, la réalisatrice a suivi pendant 6 mois le dirigeant et les employés d'une PME fabriquant des plats cuisinés destinés à être vendus en grande surface. Le film s'ouvre sur les soucis comptables de Jihad, le patron, et le voit s'enfoncer dans la panade malgré une lutte quotidienne. Jihad est un personnage formidable qui aurait largement eu sa place dans bien des fictions : à la fois soucieux des conditions de travail et de vie de ses salariés, il est dans le même temps contraint de rogner sur leurs salaires et de leur demander des efforts surhumains. Une ambivalence permanente qui constitue l'un des nerfs du film, lequel est à la fois désenchanté et plein d'humour.
Et pour cause : s'ils se donnent à fond tant qu'il leur reste quelques forces, les protagonistes de Coûte que coûte semblent parfaitement conscients, et ce dès le début, que leur combat est voué à l'échec. Et quoi de mieux pour tenter de donner le change qu'arborer des sourires qui, certes, ne trompent pas, mais ont au moins le mérite de donne l'exemple. « Allez vous faire foutre, les étoiles », claironne Arthur H au moment du générique de fin. Un cri aussi désabusé qu'amusant, parfaitement à l'image de ce doc modeste mais édifiant.


L'étrange titre de Sinon oui colle bien à la personnalité de Magali, son héroïne, que ses proches croient enceinte à tort : elle ne fait rien pour les en dissuader, pas plus qu'elle ne tente de faire durer un mensonge qui tend pourtant à s'installer. Instable, Magali finira par jouer le jeu, tiraillée entre son besoin d'être au centre des attentions et son envie qu'on lui foute enfin la paix. Claire Simon suit le long parcours d'une femme se découvrant peu à peu manipulatrice par obligation et par plaisir, mais ne réalise pas le classique portrait d'une affabulatrice. Comme son personnage, elle s'amuse malgré la gravité, joue avec sa mise en scène, se montre carrément complice de ce qui se trame à l'écran.
C'est là qu'est la grande réussite de Sinon oui : on s'inquiète autant qu'on jubile, sans cesse sur le fil du rasoir, en attendant que la vile menteuse soit démasquée. Mais la réalisatrice n'est apparemment pas du genre à se dégonfler en route : elle mène le récit jusqu'à son terme, allant au bout d'une logique de plus en plus glaçante, mais sans jamais pêcher par excès de sérieux. Bien qu'un peu long (pas loin de 2 heures), un film bigrement singulier, à l'image d'une réalisatrice qui se délecte visiblement de traiter des sujets possiblement graves avec une désinvolture savamment mesurée. La suite, vite.




800 km de différence / Ça brûle


Certains amoureux ont un grand nombre d'années de différence ; eux, comme l'indique le titre, ont 800 km de différence. Manon a 15 ans, Greg en a 17. Elle est parisienne, il habite dans le Haut-Var. Dans ce doc bien plus court que ses autres films, Claire Simon montre les ravages de la distance, mais surtout les joies des retrouvailles lorsque Manon vient passer quelques temps dans le village de son petit ami. Ils en semblent certains, et les journées passées ensemble ne font apparemment que le confirmer : ils se marieront et finiront leurs jours ensemble, c'est certain. La réalisatrice filme avec tendresse cet amour d'ados, qui a assez peu de chances de perdurer - mais sait-on jamais.
Précision ô combien importante, apportée après quelques minutes de film : Manon n'est autre que la propre fille de Claire, qui se pose donc en observatrice impudique des premières amours de sa rejetonne. Elle réussit l'exploit de ne jamais mélanger ses rôles de cinéaste et de mère, cette double casquette lui permettant simplement de bénéficier de la confiance préalable d'une Manon qui se livre facilement à elle. Plus fort encore, elle n'est jamais dans le jugement, ce qui n'était pas évident à éviter : Greg a beau être un courageux apprenti boulanger, il fait également partie de la fameuse catégorie des kékés-mobylette, qui font fumer leur pot d'échappement pour épater les copines, portent le maillot de la Squadra Azzura et le brillant à l'oreille, préparent le permis de chasse et se montrent très possessifs.
Le seul point négatif de ce statut de mère est que jamais la question du sexe n'est abordée. Pour aller jusqu'au bout du sujet, il aurait fallu explorer au moins en surface ce domaine épineux, qui constitue un enjeu essentiel à cet âge, qu'on le veuille ou non. À ceci près, sous son apparence de simplicité, 800 km de différence questionne avec force une jeunesse entre deux âges, pleine d'idéaux mais pétrie de doutes.


Ça brûle décrit lui aussi les tourments amoureux d'une adolescente ; sauf que Livia, 15 ans, en pince pour un pompier trois fois plus âgé qu'elle, qui lui oppose une résistance trop molle pour être claire. Sans aller trop loin dans l'analyse psychologique, Claire Simon dépeint cette curieuse relation en adoptant principalement le point de vue de l'adolescente, qui s'ennuie... et nous avec. L'image est belle, les acteurs fringants, mais ce qui se trame à l'écran ne passionne pas. Probablement parce que l'héroïne est aussi antipathique que fuyante, ou parce qu'on prévoit trop rapidement l'issue de tout cela. Mais, bien qu'attendue, la dernière partie est la plus belle de ce film un peu raté, parce qu'elle décrit le sentiment amoureux comme un activité à risque, qui réduit à néant la notion de limite morale.



Les bureaux de Dieu

Présenté seul dans une édition DVD agrémentée de bonus intéressants (explications de Claire Simon sur ses choix formels et ses méthodes de travail), le dernier-né de la réalisatrice se déroule intégralement dans les locaux du planning familial, suivant tour à tour différentes conseillères - et un conseiller en herbe - dans leurs démarches d'assistance. Très fortement inspiré de situations réelles, puisant directement ses dialogues dans la vraie vie, Les bureaux de Dieu séduit non seulement par son style - longs et beaux plans-séquences qui laissent s'exprimer l'humanité de chacun - que son aspect de documentaire "rejoué" par des actrices chevronnées. Ici, pas d'intrigue au sens propre, juste une succession de tableaux édifiants et instructifs.
Reste que ces deux heures pleines manquent un peu de liant, et parfois de naturel, pour convaincre pleinement. Mais Les bureaux de Dieu semble néanmoins marquer un virage dans la carrière d'Une Claire Simon qu'il faudra suivre, encore et encore, au gré de ses prochains projets.





Coûte que coûte. Durée : 1h35. Sortie : 07/02/1996.
Sinon oui. Durée : 1h59. Sortie : 08/10/1997.
800 km de différence. Durée : 1h18. Sortie : 06/03/2002.
Ça brûle. Durée : 1h51. Sortie : 16/08/2006.
Les bureaux de Dieu. Durée : 2h. Sortie : 05/11/2008.
Cinq films de Claire Simon. Sortie des DVD : 16/11/2009.
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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