30 sept. 2009

THIRST, CECI EST MON SANG

Jusqu'ici, Park Chan-wook apparaissait comme un petit arnaqueur ayant réussi un coup d'éclat avec Old boy mais réalisant habituellement des films vains, creux et clinquants, par pure provoc ou par manque de talent. Thirst peut-il remettre tout cela en cause ? Peut-être, ou peut-être pas. S'il apparaît comme l'un des films les plus intéressants de son réalisateur, il est cependant loin d'être dépourvu de défauts, de petits instants grotesques et de ratages édifiants. Sauf que malgré tout cela, c'est un film formidable, aussi foisonnant que passionnant, l'une des oeuvres les plus singulières sur l'univers des vampires, s'affranchissant des ennuyeux codes du genre et trouvant ainsi sa propre identité.
Thirst est loin de n'être que l'histoire d'un curé devenu vampire. Tout ceci n'est qu'un point de départ, certes essentiel, qui entraînera une série de rebondissements et de réflexions souvent très surprenants. Par son approche thématique, Thirst rappelle The addiction, chef d'oeuvre d'Abel Ferrara et meilleur film sur le vampirisme de l'histoire du monde. Le sang y est décrit comme une véritable drogue, et le meurtre d'autrui considéré comme une souffrance. A fortiori pour un homme d'Église, obligé de chercher des moyens détournés de mettre fin à cette satiété chronique. L'hypocrisie de la religion est d'ailleurs pointée du doigt à travers ce personnage, qui n'a aucun scrupule à lutiner encore et encore la jolie demoiselle qu'il rencontre, et dont le fiancé est cloué sur un lit d'hôpital. Des scènes d'un érotisme trouble rappelant celles de Old boy, car créant à la fois une certaine excitation et une vraie gêne. Il y a du sens même dans ces scènes-là, et c'est fort troublant. Park Chan-wook interroge notre rapport au plaisir, l'un de ses sujets favoris, avec une délectation visible, d'autant qu'il sait appuyer là où ça fait mal.
La mise en scène a beau être un peu hétéroclite, elle donne lieu à une succession de grands moments dont les défauts sont toujours compensés par une extrême originalité et un jusqu'au boutisme gouleyant. Orchestrant un duo / duel jamais serein et toujours traversé par une crise - mystique, éthique, conjugale -, le film greffe à son histoire de vampires une sous-intrigue parfois bancale mais essentielle à propos d'un triangle amoureux et meurtrier, lequel constituera le début de la fin pour ce couple déséquilibré dès le départ et de plus en plus plombé par les évènements et les mutations psychologiques. L'ensemble mène à une dernière séquence longue et délectable, mêlant tragique et comique à parts égales, et sublimant la destruction d'un couple ne pouvant se regarder en face. Le genre de scène qui fait définitivement oublier tous les petits accrocs de Thirst, légères embardées scénaristiques et pannes provisoires de mise en scène, et crée au final un enthousiasme patent. Difficile d'expliquer pourquoi l'alchimie prend ici et pas dans d'autres films de Park Chan-wook, toujours originaux et traversés de petits moments géniaux. L'avenir nous dira peut-être s'il ne s'agit que d'un coup de chance.




Thirst, ceci est mon sang (Bak-Jwi) de Park Chan-wook. 2h13. Sortie : 30/09/2009.
Autre critique sur Une dernière séance ?.

29 sept. 2009

PIERRE ET LE LOUP

Quel travail de titan que ce Pierre et le loup ! Il a fallu 5 ans à Suzie Templeton et à son équipe pour accoucher de ces 41 minutes assez admirables, à l'esthétique léchée et délectable. Le parti pris de la réalisatrice est on ne peut plus clair : moderniser la fameuse histoire sans la trahir, et lui donner un jour plus cruel et moins enfantin que les versions précédentes. Pierre et le loup n'est pas un film pour les jeunes enfants, qui risquent d'être extrêmement effrayés par l'ambiance générale et par quelques scènes marquantes en particulier.
Ce désir de noirceur se ressent non seulement dans la façon qu'a Templeton de bâtir son intrigue - frontalement, sans détour - mais également dans l'absence totale de paroles - normal - et surtout de voix off - moins habituel. Elle se permettra même de modifier la fin du conte de Prokofiev afin de préserver une certaine surprise et de livrer une morale différente mais pas franchement joviale. l'image est à l'unisson : on lit dans le regard du petit Pierre une absence d'illusions et un désespoir absolument tétanisants. Même les animaux semblent un rien dépressifs, leurs attitudes ne semblant dictées que par le poids de leur solitude.
Pierre et le loup est un film triste, et pousse peut-être même trop loin dans cette voie. Mais c'est d'abord un film beau, qui se déguste image par image et scène par scène tant la technique déployée semble originale et toujours mise au service du récit et de la poséie. Voilà un moment rare, qui a le mérite de ne pas traîner en longueur, et qui a mérité à coup sûr l'Oscar du meilleur court-métrage d'animation en 2008.




Pierre et le loup (Peter and the wolf) de Suzie Templeton. 41min. Sortie : 23/09/2009.
Critique publiée sur Écran Large.

500 JOURS ENSEMBLE

La très sérieuse voix off prévient d'entrée : c'est l'histoire d'un garçon qui rencontre une fille, pas une histoire d'amour. il n'y a donc pas tromperie sur la marchandise : 500 jours ensemble n'est même pas une comédie romantique, mais plutôt une oeuvre indépendante et juvénile sur les différentes conceptions de l'amour, du couple et des différences hommes-femmes. Attention : les scénaristes ont beau s'être fait les dents sur La panthère rose 2, l'ensemble est d'une finesse remarquable et d'une originalité permanente, loin de la beauferie crasse d'une Abominable vérité. Sur 500 jours (sans blague ?), le film explore les dessous de la relation instable et indéfinissable qui unit Summer et Thomas. Pour mieux comprendre, mais aussi pour ménager le suspense et créer des décalages forcément comiques, le script n'hésite pas à remonter dans le temps avant de brutalement se projeter dans l'avenir, le tout de manière extrêmement fluide puisqu'un joli petit compteur à 3 chiffres (allant de 1 à 500) ne cesse de préciser où nous en sommes. Un procédé charmant, qui passe étonnamment bien et se révèle assez peu répétitif.
S'il fallait trouver un défaut à cette véritable curiosité, il faudrait sans nul doute aller chercher du côté de son manque d'unité. À force d'aller et venir dans le temps, 500 jours ensemble ressemble de temps à autres à un film à sketches, où la plupart des saynettes sont réussies mais où manque un semblant de liant. Une réserve à balayer d'un revers de la main, tant la mise en scène inventive s'échine à rassembler les morceaux sans faire apparaître les traces de colle. Vignettes, digressions, apartés et changements de formats : rien ne fait peur à Marc Webb, qui tente un tas de choses et ne se casse jamais la figure. Au pire, un effet peut fonctionner moyennement et se faire très vite oublier ; au mieux, il provoque une véritable émotion, qu'il s'agisse d'un rire franc ou d'un soupir incontrôlable.
Le couple de 500 jours ensemble a clairement du plomb dans l'aile dès le début, puisqu'il croit à l'Amour, le vrai, tandis qu'elle n'y accorde absolument aucune importance et n'envisage même pas l'éventualité d'entretenir une relation sérieuse. Dans 100 comédies romantiques sur 100, les protagonistes finiraient par tomber sur la même longueur d'onde et par se rouler des galoches après une heure trente de chassé-croisé : ce film-ci est beaucoup plus malin que ça, n'oubliant jamais que ses personnages sont des êtres humains avec un libre-arbitre et une personnalité bien trempée. Pas des pantins qu'on corrompt avec un bouquet de fleurs et une armée de violonistes. Le résultat, saisissant, a de quoi déconcerter le spectateur le plus fleur bleue, qui finira ravi d'avoir été secoué. Et d'avoir passé un trop court moment en compagnie de Zooey Deschanel, qui semble ne jamais rien devoir faire comme tout le monde, et surtout d'un Joseph Gordon Levitt qui surprend de film en film, trouvant ici une maturité supplémentaire ainsi qu'un sens comique insoupçonnable. On a juste envie de les remercier pour ce grand petit film en forme de coup de pied dans la fourmilière.




500 jours ensemble ((500) days of summer) de Marc Webb. 1h36. Sortie : 30/09/2009.
Autre critique sur Une dernière séance ?

28 sept. 2009

FrightFest 2009 : DEAD SNOW

La Norvège, l'autre pays du gore qui tache ? Après un Cold preyz, slasher de qualité supérieure suivi d'un Cold preyz 2 presque aussi brillant, Dead snow vient confirmer la forme olympique d'un pays plus connu jusqu'ici grâce à des cinéastes tragi-comiques tels que Bent Hamer. Le cocktail neige-sang est décidément à la mode, puisque comme dans Cold preyz, les sports d'hiver sont au coeur de l'intrigue. Ce qui, accessoirement, permet à chaque fois d'inscrire les films dans une identité nationale et de les distinguer de leurs homologues américains. Rouge sur blanc, tout fout le camp : esthétiquement, le mélange des deux couleurs est absolument imparable et ravit l'oeil avec une facilité déconcertante.
La première partie de Dead snow ressemble à un slasher assez classique, avec cette bande de jeunes étudiants en médecine venus s'enfermer dans un chalet de haute montagne afin de s'y ressourcer en groupe et de s'éclater sur les pentes. La mise en place est déjà vue mais plutôt efficace, et l'on se satisferait presque de la relative routine dans laquelle semble s'inscrire le film. Sauf que l'attraction principale réservée par le réalisateur Tommy Wirkola n'arrive qu'au bout de trois bons quarts d'heure tranche considérablement avec ce qui précède. Pas de surprise étant donné que l'affiche ne fait pas de mystère sur l'irruption de zombies en costumes nazis, revenus à la (plus ou moins) vie après une soixantaine d'années passée à hiberner sous la glace. C'est à ce moment que le film prend réellement son envol et gagne ses galons de comédie horrifique à tendance guignolesque. C'est également à ce moment que le charme opère totalement, faisant regretter que Wirkola n'ait pas déclenché les hostilités plus tôt.
Après une série de morts délicieusement horribles, le dernier acte est un festival gore et burlesque autour des actes de bravoure répétés d'une bande de pleutres devenus des héros malgré eux. Face à la gigantesque armada de zombies se présentant face à eux, ils n'ont guère d'illusion sur la fin qui les attend, mais livrent un combat sans merci et sans temps mort, bricolant des armes farfelues à l'aide d'objets plutôt inattendues. Filmant clair, filmant large, le réalisateur tire à nouveau un grand profit des paysages enneigés, et s'impose comme un disciple nordique de Sam Raimi, capable de créer un délire consistant et plutôt varié à partir d'une idée originale. Bien vu.




Dead snow (Dod sno) de Tommy Wirkola. 1h30.
Critique publiée sur Écran Large.

L'AFFAIRE FAREWELL

C'était pourtant une sacrément bonne nouvelle que de voir Christian Carion auteur de films aussi populaires qu'ennuyeux (Une hirondelle a fait le printemps et Joyeux Noël), s'attaquer à un sujet moins ouvertement séduisant pour tenter enfin de pondre un peu de vrai cinéma. Las, L'affaire Farewell ne fait pas illusion très longtemps, même s'il incite à la patience. Tout semble en effet réuni pour donner un film d'espionnage tendu, maîtrisé et instructif... sauf que rien ne se produit à l'écran. Les scènes s'enchaînent, les personnages évoluent, mais l'encéphalogramme du film reste désespérément plat.
Il est curieux qu'un film d'espionnage inspiré d'une histoire vraie et se déroulant dans trois puissances majeures des années 80 semble au final aussi immobile. Pendant près de deux heures, les scènes de dialogues s'enchaînent, dans des voitures, des chambres, des couloirs, des petits salons... Tout cela devrait développer une sensation de paranoïa, d'urgence, d'implosion imminente. Cette léthargie permanente est-elle due à un scénario manquant de relief et de montées en tension ? À la mise en scène un peu molle d'un Carion inégalement inspirée ? À l'interprétation parfois old school ? Difficile à dire. C'est ce qui différencie un film raté d'un mauvais film : l'échec est quasiment inexplicable. La mayonnaise ne prend pas, un point c'est tout. Nul besoin de chercher un responsable à tout prix.
Heureusement qu'il y a Guillaume Canet, dans un rôle assez proche - en moins bien écrit - de celui qu'il tenait dans Espion(s). Depuis qu'il est allé au-delà de son étiquette de jeune premier, l'acteur est devenu bien plus intéressant, gagnant en ampleur et en gravité ce qu'il a perdu en sourires charmeurs. Ses échanges avec le personnage d'Emir Kusturica - crédible, mais l'accent aide beaucoup - sont sans doute ce qu'il y a de plus intéressant dans le film. En revanche, on peine à comprendre pourquoi Carion perd autant de temps à filmer Ronald Reagan - Fred Ward, correct - même lorsqu'il se contente de parler de sa carrière d'acteur alors que là n'est pas le sujet. Comme dans Joyeux Noël, le réalisateur est parvenu à réunir un casting cosmopolite, mais semble tellement ravi de cette diversité qu'il lui faut donner un temps de parole à chacun, et ce en dépit de l'intérêt de ses propos. C'est la marque des réalisateurs trop fans pour être performants : leur objectif semble être tout autant de faire plaisir à leurs acteurs que d'offrir du rythme et de la crédibilité à des spectateurs venus chercher autre chose que la simple restitution filmée d'une affaire d'espionnage dont on peine ici à saisir l'ampleur. Il n'y a jamais de sentiment d'urgence dans Farewell, ni de réelle impression de danger. C'est tout de même un comble.




L'affaire Farewell de Christian Carion. 1h53. Sortie : 23/09/2009.
Autre critique sur Sur la route du cinéma.

27 sept. 2009

Vodkaster : extraits de cinéma, concentré de plaisir


Ce n'est pas de la pub, c'est du copinage. Après des mois de travail intensif, les gens du blog Vodkaster ouvrent dès le 28 septembre le site du même nom. Vodkaster est une plate-forme faite par des cinéphiles pour des cinéphiles et tournant autour d'une idée principal : l'extrait de film.
Grâce à Vodkaster, il sera possible (entre autres) de partager avec d'autres membres vos extraits préférés de façon la plus simple qui soit. Dialogue culte, instant crucial, grand moment d'interprétation : pour tout un tas de raisons, et dans le but de faire connaître ses goûts et de donner envie de (re)voir certains films, ce partage est une nouvelle façon, 100% légale, de vivre sa cinéphilie.



L'un des principaux atouts de Vodkaster, outre son interface facile d'utilisation, est qu'il s'agit d'un site collaboratif. Chacun pourra ainsi enrichir la base de données du site en éditant les fiches-extraits (interprètes, tags, etc.) et en extrayant tout seul comme un grand l'extrait de son choix d'un certain nombre de films. Innovation suprême ! Le plus légalement du monde, et dans une limite de 3 minutes, on peut choisir l'extrait de son choix dans une sélection de films (223 à l'heure actuelle, et sans doute davantage dans les mois à venir), avec une simple paire de ciseaux virtuels...
Il sera également possible de créer des playlists, qui s'ajouteront à celles déjà proposées par l'équipe Vodkaster. De tisser des liens (thématiques, parodiques, etc.) entre les extraits. De visionner les extraits avec ou sans sous-titres français.



Ayant pu découvrir le site quelques jours avant son ouverture officielle, et même si je n'ai pas eu le temps d'en explorer toutes les possibilités, je sens que Vodkaster a tout pour réunir un public nombreux et passionné, qui devrait y trouver son compte et cesser enfin de s'échanger des vidéos de mauvaise qualité, en quantité limitée et sans fonctionnalité supplémentaire. Bonne chance et longue vie à ce site animé par une poignée de personnages aussi cultivés que sympathiques, ce qui ne gâche rien.



Pour accéder au site (à partir de lundi 28), cliquez donc ici ou sur l'une des images de l'article. Et pour suivre l'équipe Vodkaster sur Twitter, c'est ici et .

FrightFest 2009 : FRAGMENT

Alors bon, c'est l'histoire d'un type, il part à la guerre pour faire des photos, mais comme la guerre c'est moche il prend un fragment d'uranium dans la tronche, et du coup quand il rentre au pays il est tout chamboulé, alors après il a des visions, et puis en plus quand il prend des photos ou quand il filme des gens bah ils ont l'air de mourir, ou alors c'est quand il filme des morts qu'ils reviennent à la vie, ça dépend des fois, mais le mec au départ il s'en fiche un peu vu qu'il est mourant, sauf qu'il est vachement humain, tu vois, et que du coup il culpabilise un peu.
Évidemment, tout film résumé de cette façon peut passer pour un gros navet. Mais Fragment, de l'australien Andrew Miles, en est un, parce que sa narration est à peu près aussi grossière et son style aussi rudimentaire. D'une telle intrigue, le réalisateur a visiblement voulu tirer un film torturé, cousin éloigné de L'échelle de Jacob. Malheureusement, le ridicule prime de part en part tant l'ensemble frise l'amateurisme. Mêlant de façon plus que maladroite des sous-intrigues inconciliables (snuff-movies, réminiscences de la guerre, appareil tueur), le film ressemble à un téléfilm de troisième zone, comme ceux que l'on trouve à 2 heures du matin sur de mauvaises chaînes du câble.
Difficile de désigner ce qu'il y a de plus sinistre dans tout cela : les apparitions sanguinolentes et grandiloquentes de l'esprit qui hante le héros, les considérations bassement psychologiques sur l'imminence de sa mort et la cruauté de la guerre, la noirceur de l'image (pas de budget lumière, ou quoi ?). Ou peut-être les dialogues. Entrant dans un vidéo-club pour tenter de trouver un snuff-movie, le personnage principal demande au vendeur ce qu'il sait sur le sujet. Réponse : « Jamais entendu parler ». Alors qu'il se dirige vers la sortie de la boutique, le loueur le rattrape : « Attends. C'était un test, maintenant je sais que t'es pas un flic ». La messe est dite : Fragment n'a aucun intérêt et ne fait pas grand effort pour le devenir.




Fragment d'Andrew Miles. 1h30.
Critique publiée sur Écran Large.

CLONES

On n'a toujours pas résolu l'énigme Jonathan Mostow. Est-il le yes man comme les autres, un yes man pire que les autres ou un génie déguisé en yes man ? Après trois films laissant toujours le bénéfice du doute, Clones (titre moins classe que Surrogates) commence à laisser entrevoir une véritable réponse. Le film montre comment, avec un sujet en or et des moyens conséquents, il est possible d'accoucher d'un tout petit machin sans envergure ni passion, un divertissement mineur enchaînant mollement les bobines et n'exploitant jamais des thématiques pourtant offertes. De deux choses l'une : soit de vilains producteurs ont mis des bâtons dans les roues du gentil réalisateur, soit ce dernier est un véritable monument d'incompétence, incapable d'amener son film vers des sommets.
Mais laissons le jury trancher, l'important étant ce qui se produit - ou ne se produit pas - à l'écran. S'inspirant d'un roman graphique paraît-il appréciable, les scénaristes Brancato et Ferris ont brodé un univers dans lequel les humains restent chez eux et vivent par procuration en envoyant leurs clones affronter à leur place le monde extérieur. Délinquance zéro, personnalités exacerbées, vie à cent à l'heure : tout le monde semble se satisfaire de cette nouvelle et merveilleuse conception de la vie, sauf quelques salopards prônant le retour à l'humain et vivant reclus dans des camps interdits aux surrogates - des pourritures de gauchistes, probablement. Après une rapide présentation de la genèse de cette invention génialement aberrante, le film débute réellement avec la découverte du premier meurtre commis depuis des lustres, perpétré sur un clone mais ayant tué à distance son opérateur, pourtant resté cloîtré chez lui. C'est là qu'intervient le flic joué par Bruce Willis, qui tente visiblement de voler à Nicolas Cage le titre de champion du complément capillaire moisi - sauf qu'ici, c'est justifié par le script. Soit un mélange de I, robot - quand le monde parfait redécouvre la violence - et de Strange days - quand la connectique devient meurtrière -, agrémenté de petites touches de Fils de l'homme, notamment lorsqu'il s'agit d'aller explorer les camps cradingues et l'univers de la résistance.
Sauf que... sauf que dès ce point de départ posé, le film préfère au récit d'anticipation et au bagage qui va avec - éthique, politique, manipulation - une espèce de style bâtard et inabouti pouvant faire penser à certains polars de seconde zone des années 80. Les effets visuels ayant beau être très corrects, la mise en scène faussement décalée devient rapidement épuisante, multipliant les légers décadrages et les angles étranges sans produire aucun résultat, esthétique ou autre. Même l'aspect des clones - lisses, froids, semblables à des êtres humains mais sans aucune humanité - ne crée pas le malaise attendu. Seuls le whodunit et l'action semblent de toute façon intéresser Mostow, qui s'exécute de façon plutôt efficace sans jamais se faire décoiffant. Quelques scènes de poursuites assez réussies ne font pas oublier à quel point cet univers de clones est inexploité, tant visuellement que thématiquement.
Le film ne dit rien, ou si peu, sur ce monde semi-virtuel dont la déshumanisation semble n'inquiéter personne. Le sujet du film était pourtant là, à savoir comment des avancées technologiques progressives et apparemment rassurantes peuvent mener à l'extinction physique et morale de l'espèce humaine. Seul le dénouement prend enfin parti et effectue une vraie proposition de cinéma, d'autant qu'il donne lieu à une série de plans qui auraient sans doute pu être plus sublimes encore chez d'autres cinéastes, mais qui sont déjà très satisfaisants ici. Mostow a raté son film, mais le doute continue à habiter ceux qui s'intéressent à son cas : le montage souvent abrupt, très resserré, voué tout entier à l'intrigue, peut laisser penser qu'il ne s'agit pas du director's cut. Pour autant, un nouveau montage suffirait-il à faire de Clones un film mille fois plus intéressant que cette version ciné d'à peine une heure vingt ?




Clones (The surrogates) de Jonathan Mostow. 1h25. Sortie : 28/10/2009.
Autre critique sur BJ & Mat Cineshow.

26 sept. 2009

FrightFest 2009 : THE HUMAN CENTIPEDE (FIRST SEQUENCE)

Nul besoin de le connaître depuis des années pour se permettre d'affirmer que Tom Six est un grand malade. Son premier film, The human centipede en est la preuve irréfutable, et l'assurance de ses grands talents de créateur de buzz. Car le mille-pattes humain du titre n'est pas une vue de l'esprit : le film montre en effet comment un chirurgien allemand légèrement barré se met en tête de créer cette étrange bestiole à base d'êtres humains. La recette est simple : couper quelques nerfs dans les jambes pour empêcher les sujets de pouvoir marcher, coudre l'anus de la première personne à la bouche de la deuxième, et l'anus de la deuxième à la bouche de la troisième. Puis contempler amoureusement ce mutant qui tente de se mouvoir et ne sait plus pourquoi il survit. Faut-il ajouter qu'une telle opération chirurgicale (tout à fait faisable dans la vraie vie selon le réal, qui a bossé avec un vrai chirurgien pour s'assurer de la viabilité du projet) a pour effet de réunir les trois tubes digestifs en un seul ?
Oui, c'est dégoûtant. Oui, c'est sinistre. Mais Tom Six est visiblement un petit malin. Plutôt que de foncer tête baisser dans la dégueulasserie chirurgicale et de s'y vautrer pendant une heure et demie, il commence par titiller les nerfs des trois futures victimes (entre Haneke et Craven), nous explique ensuite le principe de cette opération ambitieuse (dont le résumé ci-dessus est extrêmement sommaire), passe assez vite sur celle-ci et se régale ensuite à voir déambuler ce trio inséparable malgré lui. Soit le sadisme sous toutes ses formes, doublé d'un humour à froid qui provoque les rires scandalisés de l'assistance. Le souci du film, c'est qu'il se cantonne à cela, exploitant son phénomène de foire sans but artistique apparent. Le personnage du chirurgien, joué par un Dieter Laser délicieusement sinistre (et super connu en Allemagne pour des rôles bien moins tordus), manque par exemple d'une dimension psychologique plus fouillée. Là, c'est juste un psychopathe qui fait joujou avec des corps humains.
Cités plus haut, Michael Haneke et Wes Craven ne risquent pas d'être inquiétés par le réalisateur hollandais, qui manque de toute façon de style et d'ambition scénaristique. The human centipede est un plaisir coupable, mais qui provoque également une gigantesque impression de frustration tant on imagine ce que certains esprits déviants (Stuart Gordon ou autres) auraient pu faire d'un tel sujet. Et lorsque Tom Six explique çà et là que The human centipede (second sequence) traitera de la création d'un mille-pattes composé de quinze jeunes gens, il suscite à la fois une certaine curiosité et une légère indifférence. Si le seul bonus par rapport au premier film est l'allongement de la chaîne, mieux vaut sans doute s'arrêter là, non ?




The human centipede (first sequence) de Tom Six. 1h32.
Critique publiée sur Écran Large.

HÔTEL WOODSTOCK

De la part d'Ang Lee, on n'attendait sans doute pas un film aussi léger que cet Hôtel Wodostock. Même si le taïwanais s'est fait connaître avec des comédies sentimentales (Salé sucré et Garçon d'honneur), celles-ci savaient se faire graves quand le sujet l'imposait. Ce n'est pas vraiment le cas du onzième film de Lee, promenade en périphérie du fameux festival de Woodstock. En périphérie seulement, car le film n'entre jamais au coeur du festival, n'évoquant ni les artistes présents ni leur musique. C'est d'ailleurs ce qui perturbe dans la première heure de Hôtel Woodstock : pourquoi diable convoquer un tel mythe si c'est pour ne s'en servir qu'à moitié et raconter comment un motel a pu sortir de la misère grâce à la soudaine affluence ?
Vaporeux, filmé plus que simplement avec juste quelques split-screens pour faire joli, le film semble ne faire que dans l'anecdote, alignant les petites histoires et les personnages sympathiques mais semblant ne rien raconter d'important. Inhabituel de la part d'un Ang Lee qui a toujours su, par le biais de son scénariste James Schamus, donner du corps à ses sujets, en accroître l'intérêt en transcendant le fond. C'est la désorientation qui prime, d'autant que le film n'est visiblement pas assez drôle pour se contenter de n'être qu'une comédie. Ce n'est qu'au fil des scènes, à mesure que l'on s'installe dans ce petit univers champêtre et détendu, que l'ensemble commence enfin à prendre forme et à se trouver une justification : le film décolle enfin lorsque le héros cesse de regarde ses chaussures et décide de profiter de la fête, de s'affirmer un peu, et de profiter du contexte pour passer enfin à l'âge adulte. Non seulement les débuts flottants prennent une autre signification, mais tout ce qui suit devient réellement délectable.
C'est par quelques passages obligés évoquant la drogue, la libération sexuelle et tout ce qui fait l'esprit Woodstock que le personnage principal prend enfin confiance. La prestation de Demetri Martin est si parfaite que se crée alors une proximité sentimentale avec ce petit mec qui a besoin de dire merde à ses parents, de crier haut et fort son homosexualité, et de se lâcher un peu au lieu de vivre comme un vieux. Hôtel Woodstock s'achève très joliment par cette description d'une libération individuelle s'inscrivant au coeur d'une révélation collective. En intégrant la petite histoire dans la grande, Lee et Schamus ont trouvé, certes un peu tard, l'identité de leur film, qui manque un peu de corps mais gagnera à être revu, rien que pour apprécier encore une fois la qualité supérieure de l'interprétation.




Hôtel Woodstock (Taking Woodstock) d'Ang Lee. 2h. Sortie : 23/09/2009.
Autre critique sur Tadah ! Blog.

25 sept. 2009

LONDON RIVER

Après le joli Indigènes, Rachid Bouchareb a certes choisi un projet hors de France, mais un projet modeste et sensible se déroulant de l'autre côté de la Manche. Se déroulant peu à près les attentats de Londres datant de 2005, London river est moins un film politique que l'histoire toute simple d'une rencontre entre deux êtres esseulés au quotidien, qui découvrent le stade ultime de la solitude lorsqu'ils se voient contraints de faire face au doute et au deuil.
C'est un fait évident, qui revient encore et encore après chaque catastrophe mortelle : le pire n'est pas tant d'apprendre la disparition d'un proche que de ne jamais en être certain. Le doute empêche le deuil, ronge les sangs, provoque mille questions et empêche toute espèce de quiétude. C'est la plus belle idée de Bouchareb, qui place ses personnages dans une interminable situation d'attente, contraints de faire semblant de vivre pendant qu'on cherche pour eux si leurs enfants respectifs sont en vie. Probabilité qu'ils aient trouvé la mort dans les attentats ? Très faible, selon les enquêteurs. Mais l'intime conviction, le pressentiment, le sixième sens sont des choses contre lesquelles il est bien difficile de lutter. D'où un film éminemment tristoune, dans la retenue parce que ses personnages sont contraints de rester dignes tant qu'il reste un peu d'espoir.
Le film n'ira pas beaucoup plus loin que la description de la rencontre entre deux être bien différents et du semblant d'union qui leur permet de garder le cap. Bouchareb a tendance à se cacher un peu derrière le minimalisme de son scénario ; on aurait aimé qu'il prenne davantage de risques, qu'il émette des idées fortes et nous emmène plus loin. Il semble malheureusement plombé par la détresse de ses héros, et absolument désireux de ne pas troubler leur silence. C'est un choix sensé et raisonnable mais qui condamne le film à n'être rien de plus qu'un moment gentiment touchant là où il y avait la place pour un drame bien plus fort. La mollesse de la réalisation est heureusement contrebalancée par la performance de l'énigmatique duo formé par une Brenda Blethyn plus sobre qu'à l'accoutumée - rappelez-vous son horrible prestation de Secrets et mensonges - et un Sotigui Kouyaté magnétique, magnifique, et presque trop imperméable aux émotions.




London river de Rachid Bouchareb. 1h28. Sortie : 23/09/2009.
Autre critique sur Laterna Magica.

Top 5 : Kathryn Bigelow

Cette semaine, Kathryn Bigelow explore la tête de démineurs dans... Démineurs.




Top 5 des films de Kathryn Bigelow

01. Strange days (1996)
Capable d'une violence folle lorsque c'est nécessaire, Kathryn Bigelow livre ici un petit chef d'oeuvre visionnaire et terrifiant qui, sous couvert de thriller hi-tech, interroge notre rapport au plaisir, à la dépendance et aux autres. Dans une atmosphère de fin du monde, elle fait graviter une poignée de personnages impressionnants, instables, imprévisibles, dont les destins s'imbriquent à la façon des meilleures tragédies. Strange days se voit et se revoit toujours d'un autre oeil.



02. Aux frontières de l'aube (1988)
Bien avant de devenir l'un des Heroes ou de devenir le sinistre Profit, Adrian Pasdar intégrait malgré lui une bande de zonards préférant les recoins sombres à la lumière du jour. Devenu vampire tout comme eux, il doit apprendre à se nourrir pour subsister, et donc à tuer ceux qu'il croise. Une référence dans l'univers du film à canines, Bigelow explorant avec délice la noirceur de la condition de vampire et se délectant visiblement de cette profusion de sang. Slurp.



03. Le poids de l'eau (2002)
Bien entendu, Le poids de l'eau n'a pas la même force que certaines des autres oeuvres de la réalisatrice. C'est néanmoins un polar d'une beauté foudroyante, qui prend son temps pour mieux intriguer et navigue à vue entre les époques. Résultat : au-delà du thriller maritime, une réflexion sur la transmission, l'hérédité et la monstruosité. Accessoirement, les acteurs sont géniaux et la photographie à se damner. Le film mal-aimé de Bigelow a sérieusement besoin d'être réhabilité.




04. Point break extrême limite (1991)
On vient d'en reparler suite à la mort de Patrick Swayze : Point break est un polar original (des surfeurs braqueurs avec des masques de présidents des États-Unis !) et une oeuvre crypto-gay qui évoque à demi-mots la fascination amoureuse exercée par Bodhi (Swayze, plus convaincant que jamais) sur Johnny Utah (Keanu Reeves, encore minot, déjà minet). Quand le surfeur séduit le flic et que les vagues s'en mêlent, ça donne un film plus étrange qu'il n'y paraît, plein de montées de violence, mais toujours extrêmement haletant.




05. Blue steel (1990)
Bigelow n'a pas réalisé que des films d'hommes, comme en témoigne ce Blue steel encore plus violent que ses autres films mais mené par une femme. Dans l'une de ses seules prestations crédibles, Jamie Lee Curtis est à la fois sexy et impressionnante de brutalité, à l'image de ce polar plus noir que bleu qui en fait la cible d'un tueur visiblement obsédé par elle. Planquez vos gosses, rangez vos grand-mères : c'est un vrai film d'adultes, d'une dureté absolue, et d'un suspense hallucinant.

24 sept. 2009

LE DERNIER POUR LA ROUTE

Souvent, évoquer le classicisme d'un film est souvent une critique destinée à dénoncer un manque d'originalité dans le style ou dans le ton. Et puis parfois, il arrive qu'un film soit classique et que ce soit très bien comme ça. Oeuvre pas impérissable mais d'une facture extrêmement satisfaisante, Le dernier pour la route appartient à cette catégorie, son absence de partis pris marqués et d'idées fantaisistes semblant lui apporter une certaine force. Il est tellement difficile d'aborder l'alcoolisme sans tomber dans le pathos ou le sordide que Philippe Godeau - producteur de renom et réalisateur débutant - a eu mille fois raison de faire dans la sobriété la plus totale.
La sobriété, c'est justement l'un des thèmes principaux de ce Dernier pour la route qui n'est ni plus ni moins que l'histoire de la thérapie d'un homme tentant de se sortir des griffes de l'alcool. Inspiré du récit du patron de presse Hervé Chabalier, le film se cantonne à une période bien précise de sa vie, à savoir son entrée en cure et les cinq semaines de soins qui suivent. Avec une huitaine de compagnons souffrant du même mal que lui - « la seule maladie dont personne n'est jamais tout à fait guéri », reprécise le film -, il tente de surmonter des obstacles plus mentaux que physiques et de faire le point sur sa vie passée, ses envies, ses attentes, le points forts qui vont l'aider à s'en sortir. Le menu est assez prévisible, mais le traitement est d'une telle pudeur qu'on fait très vite corps avec cet anti-héros aussi pathétique que poignant. Il doit énormément à un François Cluzet toujours aussi habité. Avant lui, Dany Boon et Christian Clavier avaient accepté le rôle puis s'étaient désistés ; quoi qu'on pense du ch'ti et de Jacquouille, nul doute que le film a gagné au change.
D'un film pareil, on peut affirmer - comme on aurait pu le faire avant même de l'avoir vu - que c'est une belle leçon de courage, un plaidoyer pour la vie, un témoignage adressé à ceux qui aiment trop la bouteille et souhaiteraient pouvoir s'en décrocher. Des formules un peu surfaites mais qui collent pleinement du Dernier pour la route. Celui-ci évite cependant l'optimisme béat et l'apologie simpliste des bienfaits de la thérapie : il semble évident, bien avant un épilogue en forme de bilan collectif, que ces cinq semaines n'auront pas eu le même effet sur tout le monde. Et c'est peut-être dans cette fin que le film prend le plus de risques, affirmant avec témérité que l'égoïsme est parfois inévitable pour qui souhaite se sortir de la tourmente, quitte à laisser les autres boire la tasse. Difficile de dire si un cinéaste est né, mais Philippe Godeau a en tout cas su faire preuve de la retenue nécessaire pour ne pas se planter dès son premier long.




Le dernier pour la route de Philippe Godeau. 1h47. Sortie : 23/09/2009.
Critique publiée sur Écran Large. Autre critique sur Une dernière séance ?.

23 sept. 2009

Miossec - Finistériens


On ne s'improvise pas chroniqueur musical. C'est ce que j'ai pu constater en tentant de poser des mots sur le dernier album de mon idole absolue, monsieur Christophe Miossec. Une rubrique musicale sur Rob Gordon a toujours raison ? Non : parce que je n'ai pas la culture nécessaire, et que je me sens incapable d'être aussi polyvalent que lui ou lui, mieux vaut que je me cantonne ici au cinéma et à ce qui tourne autour.

Mais voilà : grâce à Benjamin, co-fondateur de l'excellent blog musical Soul Kitchen, ma critique du dernier Miossec a trouvé un toit accueillant. Pour lire mon avis sur Finistériens, et découvrir - si ce n'est pas déjà fait - l'ensemble de ce blog et ses rédacteurs bien plus doués que moi, c'est donc ici que ça se passe.

LA PROPOSITION

Pour Ryan Reynolds, la vie ne doit pas être facile tous les jours. Pendant le tournage de La proposition, il devait se lever tôt le matin et laisser son épouse (une certaine miss Johansson) pour aller tourner avec Sandra Bullock. Pourquoi ne pas rester chez soi bien au chaud lorsqu'on a une femme pareille ? Pourquoi lui préférer les plateaux d'une comédie romantique aussi peu originale que La proposition ? Mystère et boule de gomme. Acteur très intéressant, c'est par ce choix étrange que Reynolds nous intrigue ici.
Réalisé par Anne Fletcher, déjà responsable du tout mou 27 robes, le film est à la fois plutôt sympathique et terriblement balisé. D'un argument à la Green card (une canadienne antipathique somme son employé de l'épouser afin de ne pas être expulsée), la réalisatrice tire le minimum syndical, faisant passer des personnages dépourvus de charisme à la moulinette de situations éculées. Pas très futés, les faux fiancés ont également fait croire à la famille du monsieur qu'ils s'aimaient pour la vie ; ce qui les contraint entre autres à raconter une demande en mariage qui n'a jamais eu lieu, à s'embrasser en public, à faire chambre commune... On aimerait pouvoir dire qu'on n'a jamais vu ça, ou que les situations sont traitées avec un minimum d'originalité, mais ça serait mentir de façon éhontée. Anne Fletcher n'est clairement pas Richard Curtis, et ça se voit.
Même lorsque le scénario tente un gag un peu plus osé que la moyenne, mettant les personnages aux prises avec une nudité dérangeante, c'est la mise en place de la situation qui pèche, une écriture sans rythme étant combinée à une mise en scène peu inspirée. Il faut vraiment tout l'abattage d'un Ryan Reynolds touchant de gaucherie et une bonne ambiance générale pour sauver le film. On croit assez peu à Sandra Bullock en patronne tyrannique, mais le potentiel limité de l'actrice n'est pas un scoop. Mieux vaut de toute façon la voir dans ce genre de divertissement inoffensif que tenter d'accrocher un rôle à Oscar. La proposition lui aura au moins permis de se rappeler au bon souvenir du public américain, qui lui a réservé un accueil tonitruant, puisqu'il s'agit - et de loin - de son plus gros carton au box-office.




La proposition (The proposal) d'Anne Fletcher. 1h48. Sortie : 23/09/2009.
Autre critique sur Une dernière séance ?.

22 sept. 2009

FrightFest 2009 : HIERRO

Sans doute grâce à l'essor d'une génération menée par Alejandro Amenábar et Mateo Gil, le cinéma fantastique espagnol ne cesse de bien se porter, multipliant les révélations pour se construire un univers solide et cohérent, mais n'évitant certes pas la redite. Hierro a peut-être le tort d'arriver après la bataille, J.A. Bayona et son Orphelinat étant notamment passés par là. Le film de Gabe Ibáñez parle en effet d'une mère éplorée suite à la disparition de son fils, que tout le monde pense mort noyé, mais dont elle refuse évidemment de faire le deuil. L'histoire virera tôt ou tard au fantastique, se focalisant notamment sur la quête désespérée d'une jeune femme seule dans sa vie et dans sa tête, qui n'existe plus qu'à travers cette terrible obsession.
Le développement de l'intrigue a cependant de quoi surprendre, Hierro révélant au fur et à mesure sa véritable nature. Ibáñez ne semble pas franchement fasciné par le potentiel d'effroi de son script, lequel aurait pu donner un film de fantômes pas forcément original mais sans doute très efficace. À cela, il préfère explorer un registre plus dramatique, offrant notamment un magnifique portrait de femmes. Au long de sa quête, l'héroïne rencontrera en effet une autre mère orpheline de fils, chacune trouvant une résonance dans le parcours de l'autre. Plus que la peur, c'est la déprime qui l'emporte, l'atmosphère tristoune et l'absence d'effets menant le film toujours plus loin du fantastique.
Une fois n'est pas coutume : le chemin de croix de María sera l'occasion pour elle d'envisager un nouveau départ après avoir croisé et aidé des personnages partageant sa détresse. Une conclusion en douceur qui tranche avec les habituels twists tagada tsoin tsoin qui font d'habitude office de clou du spectacle. La mise en scène est à l'unisson : couleurs pastels, univers marin et sobriété à tous les étages sont au programme de ce Hierro dont le profil bas est un atout indéniable. À l'unisson, la prestation d'Elena Anaya fait office de lumière tamisée pour éclairer ce spectacle toujours en demi-teinte et aux deux tiers convaincants, qui émeut gentiment à défaut d'offrir un bouleversement durable.




Hierro de Gabe Ibáñez. 1h31.
Critique publiée sur Écran Large.

THE SEPTEMBER ISSUE

Le diable s'habille en Prada, disait la gentille comédie de David Frankel, dont l'héroïne s'inspirait fortement d'Anna Wintour. Prada or not Prada, telle n'est pas la question ; en revanche, The september issue ne la fait jamais apparaître comme un être diabolique. Anna Wintour serait plutôt une girouette hors normes, la seule à pouvoir prédire le sens du vent tout en indiquant à Éole dans quel sens il doit souffler. Une femme d'influence capable de faire et défaire la mode à son gré, de balayer d'un revers de la main une tendance prometteuse ou le fruit d'un travail de titan. Tout ça apparemment sans calcul, mais dans le seul but de livrer chaque mois un nouveau numéro du magazine Vogue, encore plus irréprochable et original que le précédent.
Chez Vogue, le point culminant a lieu en septembre, avec la parution d'une édition de rentrée plus épaisse que l'annuaire de la Creuse, guide de référence de la saison à venir qui sera lu par une américaine sur dix. The september issue consiste en un making of, étalé sur environ six mois, de l'élaboration de ce fameux numéro. L'occasion pour le réalisateur R.J. Cutler d'infiltrer la rédaction et de s'intéresser non seulement à la façon de faire et d'être d'Anna Wintour, mais aussi à quelques-uns de ses collaborateurs, loin de paraître effacés malgré le charisme bestial de la dame. Une caméra libre et un montage alerte permettent de se plonger totalement dans la frénésie qui anime une rédaction excitée par les enjeux multiples, qu'ils soient collectifs - réputation de la revue, expansion financière - ou individuels - être en bons termes avec Anna, être dans les petits papiers d'Anna, ne pas se faire virer par Anna. La Wintour a beau ne pas être le diable incarné, sa froideur naturelle et son exigence ahurissante en font en effet une personne qu'il vaut mieux ne pas contrarier.
Mais quelques irréductibles parviennent à tenir tête à la prêtresse de la mode. En tout cas une : sous une tignasse rousse un peu douteuse, une certaine Grace Coddington se montre aussi têtue et aussi ambitieuse que sa supérieure. L'entente est loin d'être toujours cordiale, les échanges ressemblent parfois à des dialogues de sourds, mais le respect est bel et bien présent entre celles qui débutèrent leurs carrières côte à côte. The september issue fait cohabiter de façon relativement équilibrée ces deux personnalités hors normes, dont l'alliance produit un humour toujours savoureux et jamais gratuit. La façon qu'a Anna Wintour d'émettre des avis express sans mettre de gants est évidemment savoureuse, mais les râleries de Grace en coulisses le sont tout autant. Une façon pour elle de combler sa rage de voir tout un travail réduit à quelques pages puis tronqué et re-tronqué sous l'impulsion de l'impitoyable rédactrice en chef. Le film de R.J. Cutler transmet à merveille la frustration partagée par l'artiste et le journaliste, dont les efforts répétés sont d'abord condensés avant d'être jetés en pâture à des critiques qui livreront leur opinion en quelques mots à peine. Si le film peine à humaniser Wintour, qui ne fait qu'un avec son job et n'a apparemment aucune faille (le regard de sa famille, peut-être ?), il rend tous les autres beaucoup plus accessibles, attachants et fragiles, s'éloignant brillamment d'un univers souvent réduit à ses facettes les plus artificielles.




The september issue de R.J. Cutler. 1h28. Sortie : 16/09/2009.
Critique publiée sur Écran Large. Autre critique sur Une fille, un blog. Et après ?.

21 sept. 2009

FrightFest 2009 : SMASH CUT

À l'heure où tout ce qui fait à peine sourire et trembloter est étiqueté "comédie horrifique", un type nommé Lee Demabre vient remettre les pendules à l'heure et montrer qu'il s'agit bien d'un vrai genre, pas d'un fourre-tout où ranger toutes les merdasses mal ficelées par des abonnés aux rangs inférieurs des étagères de video-clubs. Smash cut est une comédie horrifique, une vraie, de celles qui vous font vous tordre de rire mais ne lésinent jamais sur le gore, aussi peu crédible celui-ci soit-il. La scène d'ouverture suffit à nous convaincre : dans une salle qu'on imagine puant le pop-corn trop riche en beurre, des spectateurs regardent avec effarement le dernier navet d'horreur pondu par un type faisant passer Ed Wood pour Stanley Kubrick. Une sorte de Chucky revisité, mais avec un clown en peluche recyclé en marionnette et avec une voix pourrie pour seul effet spécial. S'opère alors une chouette résonance entre l'hilarité de la salle qui regarde le film dans le film et celle qui secoue également le vrai public qui regarde le vrai film - c'est pourtant simple. D'une jovialité communicative, Smash cut est plein d'idées comme celle-ci, et ne cesse de nous régaler.
L'intrigue est centrée sur le réalisateur sans talent, qui décide pourtant de sortir de sa médiocrité en tuant des gens pour de vrai afin d'utiliser leurs membres arrachés dans ses films, et ainsi d'obtenir de bons effets gore pour pas un rond. Et, quitte à perpétrer meurtre sur meurtre, autant en profiter pour se débarrasser d'une critique impitoyable et détestable, d'un directeur de la photo casse-bonbons ou d'un coscénariste tatillon... Le jeu de massacre est complet, joussif, parfaitement réussi grâce à un dosage subtil entre comédie et hémoglobine. Le genre de film qui semble tout à fait facile à réaliser, alors que c'est sans doute le fruit d'un travail très poussé.
L'affiche un rien racoleuse montre Sasha Grey, jeune porno star et icône de l'intelligentsia américaine, dans un costume d'infirmière semblant indiquer un probable déferlement d'érotisme et d'uniformes moyennement orthodoxes. Il n'en est rien : miss Grey s'acquitte avec grande qualité d'un rôle tout ce qu'il y a de plus correct, son personnage se faisant embaucher sur le tournage du film afin d'enquêter sur ces étranges disparitions. Cela n'empêche pas Lee Demabre de s'amuser à jouer avec l'image de la demoiselle, dont le visage est subitement aspergé d'un fluide corporel... qui n'est, rassurez-vous, que du sang. Un clin d'oeil rigolard parmi tant d'autres, parfois à deux doigts du vulgaire sans jamais y tomber, et qui achève de ravir notre coeur lorsqu'il rend hommage à Hershell Gordon Lewis, prince du film gore, roi de la terreur, qui effectue deux apparitions fort remarquées. Un film fait par des gens qui aiment l'horreur (et la vie) pour des gens qui aiment l'horreur (et la vie) : c'est Smash cut, divertissement fauché mais chaleureux, au très fort capital séduction.




Smash cut de Lee Demabre. 1h30.
Critique publiée sur Écran Large.

DÉMINEURS

Si ça ne semblait pas parfaitement sexiste, on pourrait dire que Kathryn Bigelow fait un cinéma d'hommes, ou qu'elle en a une sacrée paire, ce genre de choses. Moins grossièrement, il convient de saluer le parcours exemplaire de la réalisatrice, qui virevolte d'un projet ambitieux à l'autre et parvient à injecter dans chaque nouvelle oeuvre sa vision du monde. Une vision désespérée, noire, sans grande illusion sur l'existence d'une issue, mais toujours propice à la naissance d'univers captivants et hypnotiques. Son dernier film, Démineurs, n'échappe pas à la règle : parlant de la guerre et de ceux qui la font, c'est une étude psychologique aboutie et palpitante qui va bien au-delà des schémas traditionnels du film de guerre.
Comme l'indique un titre français trop frontal pour être représentatif de la finesse d'ensemble, Démineurs suit un bataillon américain chargé de désamorcer des engins explosifs - lorsque c'est possible - ou de les faire péter en toute sécurité lorsqu'il n'y a pas d'autre issue. Le film s'ouvre sur une longue scène absolument tétanisante, rendant communicatif le stress permanent de ces hommes devant faire preuve d'une infinie précision au milieu d'un monde de bruit et de tumulte. Bigelow effectue elle aussi un travail quasi chirurgical pour coller au plus près à leurs gestes et états d'âme, usant sans en abuser de légers ralentis donnant l'impression de suspendre le temps. Ponctué de montées d'adrénaline comme celle-là, le film est cependant bien loin de se résumer à une succession de moments de bravoure et d'explosions. Ce serait bien mal connaître une cinéaste qui n'a jamais sombré dans l'action pure malgré un savoir-faire évident.
Ce qui intéresse Bigelow, plus encore que les séquences de déminage, c'est ce qui se produit entre les interventions, lorsque les militaires oublient le protocole et rappellent à eux-mêmes et aux autres qu'ils sont aussi des êtres humains. Leurs différences de conception sur la guerre, la vie, et donc la mort, donnent lieu à une réflexion profonde et poignante sur la condition de l'homme et l'éventuelle absurdité d'une telle guerre. Éventuelle car le script se garde bien d'être un bête pamphlet anti-militariste, émettant certes quelques opinions mais ne se faisant jamais péremptoire. Bien intégrés dans l'intrigue, ces désaccords et différences sont au coeur d'un drame épais et poisseux qui met groggy en moins de deux. L'épilogue, fort et plutôt inattendu, vient ajouter encore à la complexité de cette oeuvre magnifique, actuelle mais intemporelle, qui met une fois encore en valeur le grand talent d'une Kathryn Bigelow à la fois dure et sensible.




Démineurs (The hurt locker) de Kathryn Bigelow. 2h04. Sortie : 23/09/2009.
Autre critique sur BJ & Mat Cineshow.

20 sept. 2009

FrightFest 2009 : LE CAS 39

Pour son premier film américain (ce film-ci sort après Pandorum mais a été tourné avant), l'allemand Christian Alvart fait preuve d'une aptitude assez insolente à se conformer au modèle hollywoodien sans renier pour autant ses lubies et aspirations jusqu'au boutistes. D'autres que lui se seraient sans doute cassé les dents sur le scénario du Cas 39, diablement efficace mais souffrant d'une structure hélas trop visible qui aurait pu le faire sombrer dans une routine bien ennuyeuse. C'est toujours le souci avec ce genre de script : on comprend trop rapidement que la petite fille au centre des débats n'est pas étrangère au tumulte mortel qui s'abat autour d'elle, et il faut alors patienter gentiment jusqu'au moment où l'auteur décide de lâcher officiellement le morceau et de passer à la suite des opérations.
Il a suffi d'un seul Antibodies pour le comprendre : Alvart dispose d'une folie douce et d'un savoir-faire technique qui le différencient de bien des yes man et lui permettent de sublimer autant que possible les séquences les plus balisées. C'est ce qu'il s'emploie à faire ici du début à la fin, orchestrant des montées de violence saisissantes et surprenantes, toujours empreintes d'une certaine étrangeté qui crée le malaise. On comprend que le film peine à sortir sur les écrans internationaux : malgré son allure inoffensive, Le cas 39 n'est sas doute pas à mettre entre toutes les mains. Il est d'autant plus étonnant d'y trouver Renée Zellweger, qui ne court habituellement qu'après les rôles à Oscars, et dont c'est sans doute l'un des meilleurs rôles tant elle s'attache à rester sobre et crédible.
Mais la star du film est évidemment Jodelle Ferland, gamine hallucinante déjà vue chez Gans et Gilliam, dont le visage mutin et froid est un vrai trésor. Elle est le facteur crédibilité du film, celle qui fait qu'on s'y accroche jusqu'au bout, qu'on en accepte les légères incohérences. En revanche, rien ne peut faire passer la façon qu'a le film de tourner en rond en fin de course et son incapacité à conclure de façon convaincante. Comparaison vaseuse, afin de ne rien en révéler : que diriez-vous si à la fin La nuit des masques Jamie Lee Curtis arrivait à se débarrasser définitivement de Michael Myers en lui envoyant une pichenette dans l'oeil ? Est-ce que ça ne donnerait pas un tout petit peu l'impression de s'être fait avoir ? Si. Mais il sera plus facilement pardonné à un Cas 39 regorgeant d'éléments attirants qu'à bien des thrillers basiques et sans ambiance.




Le cas 39 (Case 39) de Christian Alvart. 1h30. Sortie : 09/12/2009.
Critique publiée sur Écran Large.

19 sept. 2009

RIEN DE PERSONNEL

Trois ans après le très raté Fair play, Rien de personnel débarque avec cette même envie de démonter les rouages du coaching d'entreprise, des malversations des grands patrons et de la promotion des lèches-bottes. Sélectionné en grande pompe à la dernière Semaine de la Critique, le premier film de Mathias Gokalp apparaît pourtant très vite comme une grosse baudruche même pas bien gonflée, un écran de fumée dissimulant mal le néant situé derrière.
La faute à une construction extrêmement alambiquée, destinée à faire tomber les masques de façon progressive, mais tellement mal fichue qu'elle provoque à la fois l'incompréhension et l'ennui. En multipliant les points de vue, les retrous en arrière et les réinterprétations, Gokalp nous présente parfois la même scène trois ou quatre fois, sans que l'intérêt d'un tel procédé se fasse réellement sentir. Pire : sa façon de faire a tout d'un tour de passe-passe un peu malhonnête. Comment se repérer dans un film où certaines séquences ne sont pas simplement reproduites sous un autre point de vue, mais carrément modifiées dans un flagrant délit de mensonge ? Il est dès lors impossible de croire en des situations et personnages dont on comprend qu'ils n'ont peut-être pas dit ce qu'on les voit dire ou fait ce qu'on les voit faire.
Outre ces méthodes un peu douteuses et dignes d'un faux petit malin, on peine à saisir l'intérêt même d'un tel film. Seule et unique conclusion : les gens sont tous des salauds, surtout les puissants. Brillante étude sociologique. C'était bien la peine de pondre une intrigue aussi tordue pour accoucher d'une réflexion aussi misérable. Seuls quelques petits numéros d'acteurs peuvent à la rigueur faire esquisser un sourire au milieu de tout ce fatras. En premier lieu, c'est encore et toujours Denis Podalydès qui triomphe, excellent comme toujours et bénéficiant du fait que son personnage est le seul à être à peu près sympathique et à peu près crédible. Rien de personnel, monsieur Gokalp, mais il semble bien difficile de trouver d'autres atouts à un film ô combien foireux.




Rien de personnel de Mathias Gokalp. 1h31. Sortie : 16/09/2009.
Autre critique sur L. aime le cinéma.

FrightFest 2009 : THE HOUSE OF THE DEVIL

Faire du neuf avec du vieux et s'attirer les comparaisons flatteuses, sans jamais sombrer dans le déjà vu : voilà le petit exploit réalisé par Ti West, jeune réalisateur plein de promesses, avec ce petit bijou qu'est The house of the devil. D'un résumé lu mille fois (une jeune baby-sitter découvre qu'elle a atterri dans une maison possédée par le diable), il tire un film d'ambiance angoissant et passionnant, qui ménage ses effets mais déborde d'idées. Le genre d'oeuvre qui prouve si besoin qu'un film de genre peut être totalement réussi sans pour autant tenter de faire sursauter le spectateur toutes les deux secondes ou de le faire hurler d'effroi scène après scène. Pas de déferlement gore ou de démons tronçonneurs : l'optique de West est radicalement différente, et le plaisir d'autant plus fort.
Jusqu'au dernier quart d'heure, le film paraîtrait finalement assez sage s'il n'était empreint d'une tension permanente et presque inexplicable, puisque les ficelles de ce tour de magie sont totalement invisibles. On partage le malaise de la jeune héroïne, contrainte sans menace ni violence de passer la nuit dans une maison qui l'effraie, et qui tente de passer le temps et de penser à autre chose afin de faire passer la pilule plus rapidement. The house of the devil a d'autant plus d'emprise qu'il propose une reconstitution absolument parfaite des années 70, du moindre accessoire jusqu'aux décors. On se retrouve alors projeté en arrière dans une décennie qui compta quelques monuments comme La nuit des masques ou Le locataire.
Références pas innocentes puisque le film de West se situe quelque part, et sans avoir à en rougir, entre les chefs d'oeuvres de Carpenter et Polanski. Imaginez Halloween dégraissé en Michael Myers, mais avec cette musique crispante et incessante et cette mise en scène inventive, réfléchie, créant une impression de climax permanent. Rappelez-vous le malaise du pauvre petit locataire, sans doute trop gentil pour supporter durablement les étranges attaques d'un bâtiment et de ses habitants moyennement bien intentionnés. Face au toujours crispant Tom Noonan, la mimi Jocelin Donahue explose en scream queen qui ne screams guère, digne héritière d'un personnage comme celui de Laurie Strode. Au vu du respect éternel qu'impose The house of the devil, pas sûr en revanche qu'on ait envie qu'une suite - pourtant fort envisageable - vienne souiller ce qui pourrait devenir une référence en cas d'exposition médiatique suffisante...




The house of the devil de Ti West. 1h29.
Critique publiée sur Écran Large.

18 sept. 2009

SIN NOMBRE

Cary Fukunaga peut envisager l'avenir sereinement : le jeune réalisateur mexicain est devenu le petit protégé de Gael Garcia Bernal et Amy Kaufman, producteurs de son premier long-métrage et apparemment pas décidés à laisser filer ce petit prodige. On les comprend : s'il manque un peu d'ampleur pour être totalement ébouriffant, Sin nombre constitue un premier pas plus qu'honorable pour le metteur en scène. On pouvait légitimement ne pas être très rassuré à l'idée de passer un nouveau film au milieu d'une Amérique centrale miséreuse et semblant n'être peuplée que de clandestins de passage ; mais le scénario affiche clairement ses ambitions et rassure assez rapidement sur ce point.
S'il est bien difficile, voire carrément impossible, d'occulter toute forme d'arrière-plan social lorsqu'on situe une intrigue dans de tels décors, Sin nombre est bien plus un polar qu'un film social, road movie en forme de chasse à l'homme qui adopte alternativement le point de vue de la proie et celui des chasseurs. Car ceux-ci sont plusieurs, et même assez nombreux : des types tatoués, avec des armes mais sans âme, membres de la terrifiante Mara (gang majeur d'Amérique centrale)... mais aussi un gamin d'une douzaine d'années, bien décidé à abattre lui-même sa cible pour se faire accepter par le groupe. Fukunaga filme cela sans misérabilisme ou racolage - façon films brésiliens de ces dernières années - et terrifie à plus d'une reprise par la froideur fort crédible de ses protagonistes. La violence est finalement assez dispersée dans ce qui n'est pas un film choc, mais ses rares apparitions suffisent à glacer. La caméra est un peu hésitante çà et là, signe de la pudeur et de la mesure d'un auteur dont l'objectif est de toucher au coeur plutôt que de viser les tripes.
Et puis, derrière le film noir (très noir), il y a cette magnifique idée de construire un road movie ferroviaire. Seulement, on est loin du Darjeeling limited : de ce train-là, on ne connaît que le toit et ses voyages à la belle étoile, jamais très rassurants mais dont la beauté peut foudroyer à tout instant. Bien que souvent haletant, le film arrive comme par miracle à se ménager des moments de calme, quand le convoi est en branle et qu'il n'y a qu'à se laisser porter. Ces rares instants de quiétude ne dureront pas jusqu'au bout, et la conclusion sèche et sombre viendra rappeler que dans "rêve américain", il y a "rêve". Qu'un jeune réal soit capable d'autant de discernement laisse pantois.




Sin nombre de Cary Fukunaga. 1h36. Sortie : 21/10/2009.
Autre critique sur Tadah ! Blog.
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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