31 janv. 2009

LE BAL DES ACTRICES

Il y a neuf ans, à l'occasion de la sortie des Acteurs, Bertrand Blier confiait qu'il avait un temps songé à tourner également Les actrices avant d'abandonner cette idée au motif que le public n'aurait pas supporté qu'on se moque d'elles, de Vanessa Paradis à Jeanne Moreau. Mais rien ne fait peur à Maïwenn Le Besco, visiblement adepte des projets casse-gueule après un Pardonnez-moi aussi nombriliste que culotté. Récit du tournage d'un doc consacré à ces femmes hors du commun (ou en tout cas persuadées de l'être), Le bal des actrices est un portrait de groupe aussi impitoyable que délicieux, orchestré par une actrice-réalisatrice n'ayant pas froid aux yeux.
Contrairement à un Pardonnez-moi allant si loin dans le malaise et l'auto-analyse qu'il finissait par imploser sous le poids de sa propre complaisance, Le bal des actrices surprend et séduit par sa mesure. Car même lorsqu'il fait dans la caricature volontaire, le film ne pèche jamais par excès, cette radiographie du métier d'actrice se voulant plus vacharde qu'assassine. Du début à la fin, on prend un véritable plaisir à voir ces femmes jouer avec leur image, qu'elles soient dans un rôle de composition (Mélanie Doutey, Romane Bohringer) ou dans une copie possiblement conforme de ce qu'elles vivent en réalité (Muriel Robin ou Estelle Lefébure en prennent plein la tronche). Extrêmement drôle, le film n'entend pas débiter dix vérités à la seconde mais en dit finalement plus que bien des documentaires.
Pour autant, Le bal des actrices n'est pas exempt d'un certain nombrilisme, certes plus léger que précédemment. À travers ces actrices, c'est elle-même que Maïwenn filme et raconte, dans une auto-fiction d'autant plus appréciable qu'elle inclut sa propre critique. La jeune femme ne s'épargne absolument pas, démontant son propre travail ainsi que la façon dont elle néglige sa famille. Témoin de tout cela, son mari dans le film, excellemment interprété par un Joey Starr hilarant, offre son regard au spectateur, tour à tour agacé et séduit par cette artiste entière, talentueuse et aussi tendre que féroce.
8/10
(également publié sur Écran Large)

(autre critique sur Sur la route du cinéma)

LOS BASTARDOS

Repéré à Cannes en 2005 pour un Sangre établissant un lien étrange entre Droopy et Carlos Reygadas, Amat Escalante nous revient avec un film toujours produit par Reygadas mais qui peut plutôt faire penser à du Haneke. Au premier abord, en tout cas : car là où le cinéaste autrichien a tendance à déployer un vrai arsenal technique qu'il met au service d'une morale pouvant parfois sembler lourde, Escalante fait quasiment l'inverse. Si la mise en scène est parfois contemplative, Los bastardos évite malgré son sujet la facilité d'une mise en scène clinique et cynique. C'est filmé assez simplement, toujours intelligemment, et sans perte de temps, à l'image d'un scénario sans détour.
Le film suit une bande de travailleurs immigrés venus du Mexique, qui vivotent à Los Angeles en multipliant les petits boulots au noir. Jusqu'à ce que deux d'entre eux trouvent un job un peu plus lucratif, mais moins recommandable puisqu'ils devront se servir d'un fusil. Impossible d'en dire plus, le script étant si ténu qu'il faut préserver la suite des évènements. Ce qui est sûr, c'est qu'Escalante se positionne bien loin de Haneke, puisqu'il ne se met au service d'aucune réflexion. La seule morale de cette courte histoire, c'est que certaines histoires n'ont pas de morale, comme en témoigne un dénouement abrupt et culotté.
Si Los bastardos n'est pas à mettre entre toutes les mains, c'est uniquement à cause d'une poignée de plans, dans lesquels la violence jaillit sans prévenir. Étonnamment, et à ces quelques images près, c'est même un film pas trop inconfortable, qui ne se présente jamais comme une séance de torture façon Funny games. Seul élément perturbant : dès le générique, bruyant et écarlate, on sait parfaitement que la violence arrivera tôt ou tard, mais on ignore quand. Escalante se sert de ce doute pour faire monter une sorte de suspense assez insoutenable, montrant par la même occasion que la vie de ces bastardos est tôt ou tard vouée à l'échec. C'est la seule conclusion à tirer d'un film presque trop anecdotique mais plein d'idées intéressantes, comme celle de faire des victimes potentielles des personnes plus perturbées que leurs possibles assaillants.
6/10

(autre critique sur Sur la route du cinéma)

30 janv. 2009

Top 5 : Benicio del Toro

Cette semaine, Benicio del Toro refait le Che dans la deuxième tranche du savoureux diptyque de Steven Soderbergh.



Top 5 des films avec Benicio del Toro

01. Nos funérailles (1996)
Dans sa période la plus géniale (il y eut The addiction peu avant, New rose hotel peu après, et certes une grosse boulette nommée The blackout entre deux), Abel Ferrara livre une bouleversante tragédie en forme de guerre des clans, qui marque la rétine à jamais. Walken, Gallo, del Toro : le casting le plus ébouriffant qui soit, à des lieues du cabotinage pacino-deniresque.


02. The pledge (2001)
Souvent, Sean Penn est passé à deux doigts du chef d'oeuvre en se faisant trop démonstratif (Crossing guard) ou trop naïf (Into the wild). Reste un film juste parfait (peut-être trop) : The pledge, poème noir et drame humain marqué par une quête interminable et déchirante.


03. État second (1993)
S'il n'y a qu'un rôle très secondaire, Benicio participe à la grande réussite de cet État second très sous-estimé, marquant la rencontre entre l'un des meilleurs acteurs du monde (Jeff Bridges, qui n'a pas été que the dude) et un réalisateur rare mais précieux (Peter Weir, technicien hors pair et philosophe accessible). À redécouvrir, c'est un ordre.


04. Way of the gun (2000)
Christopher McQuarrie a fait mieux qu'écrire un Usual suspects très efficace mais dont les effets se sont un peu éventés depuis : il a réalisé Way of the gun, jeu d'échecs grandeur nature, polar sur la médiocrité de l'être humain en général... et de l'homme en particulier. Avec en prime les fusillades les plus excitantes et tendues des années 2000.


05. Las Vegas parano (1998)
Tout le monde ne parle que de Gilliam et Depp : mais Benicio del Toro est l'indissociable troisième pilier de cette adaptation torturée du bouquin-savonnette de Hunter S. Thompson. Sa prestation en docteur Gonzo est juste imparable, donnant au film son aspect sombre mais hilarant. Un délice, jusque dans ses travers too much façon Gilliam.

CHE - 2ÈME PARTIE : GUERILLA

C'est beau. Mais c'est chiant. Mais c'est beau. Guerilla nous fait entrer dans une spirale d'impressions un poil plus contrastées que L'Argentin, appliquant les mêmes principes tout en se faisant plus contemplatif. Définitivement, Che n'a rien d'un biopic (pas plus que d'une hagiographie, comme le titre la critique de Libération) ; il faudrait d'ailleurs revoir le film, chronomètre en main, afin de comptabiliser la durée d'apparition à l'écran de Benicio del Toro. Une bonne heure, tout au plus. Car Soderbergh entend surtout raconter cette guerilla-là, ou plutôt la guerilla en particulier, et se concentre davantage sur sa mise en place à différents niveaux que sur le charisme de son leader.
C'est peut-être là, d'ailleurs, que Guerilla se fait moins hypnotique que son prédécesseur : en se montrant légèrement plus explicatif, disséquant certains mécanismes à la manière d'un Traffic minimaliste. Chaque fois que le film se réfugie dans les salles de réception du président bolivien ou dans tout autre endroit un peu plus confortable que la forêt, cela provoque d'inévitables sautes de rythme ou d'intensité. À vrai dire, on serait bien resté dans le maquis deux heures durant, à guetter toute opportunité ou offensive ennemie, adoptant intégralement le point de vue de personnages réalisant soudain que faire la guerre, c'est avant tout attendre. Il y a presque un côté Tropical malady dans certaines de ces scènes d'une beauté féroce mais apaisante, par la façon dont Soderbergh initie la communion de ces hommes avec la nature.
Plus encore que dans le premier volet, les fans de Guevara en seront pour leurs frais : globalement, on n'y apprend absolument rien sur lui, et Guerilla va même plus loin que L'Argentin en évitant même de le montrer comme un héros ou un sage. C'est un leader pas idiot, pas un magicien ni un surhomme. Tout juste son activité de médecin lui confère-t-elle une aura légèrement supérieure. Mais du début à la fin, y compris lorsqu'il filme sa mort, Soderbergh s'attache à ne pas en faire une icône, à montrer que le Che est à la fois beaucoup plus qu'une photo pour t-shirts et beaucoup moins qu'un dieu. Pari osé mais réussi pour ce film d'une beauté folle (même quand Steven sort ses traditionnels filtres colorés) qui clôt un diptyque singulier et courageux.
7/10

29 janv. 2009

ESPION(S)

Cinq ans qu'on attendait le premier long de Nicolas Saada, excellent critique et auteur en 2003 du court-métrage Les parallèles, petit chef d'oeuvre avec déjà Géraldine Pailhas. Cela valait la peine de patienter tant la réussite de cet Espion(s) est grande, à peine entachée par un certain manque de moyens (les quelques effets visuels font grincer des dents). Finalement, le plus gros défaut du film, c'est son titre, aussi grossier et incongru puisqu'il semble annoncer une intrigue à base d'agents doubles, d'identités multiples et de traîtrises tordues. Or il n'en est rien : s'il est bien un film d'espionnage, Espion(s) ne pratique pas ce genre de suspense, et propose une intrigue relativement épurée mais pas simpliste.
Si le film dégage une telle impression de simplicité, c'est sans doute parce que Saada n'a pas son pareil pour raconter une histoire et la mettre en place de façon efficace et attrayante. Il ne faut pas plus de cinq minutes pour que le héros passe de son statut de monsieur tout-le-monde à celui d'espion (ou plutôt de source, comme le précise son employeur). Et si le film dure à peine une heure et demie, c'est parce qu'il manie l'ellipse avec une finesse assez époustouflante. Ce sens aigu du rythme et de la narration rend l'ensemble excitant et original alors que le postulat est somme toute assez courant.
Saada filme comme il raconte, c'est-à-dire de façon légère, aérienne, sans jamais avoir l'air de donner une quelconque leçon de cinéma. C'est à la fois beau et fluide, minimaliste mais plein de matière. La direction et le choix des acteurs est à l'unisson : Guillaume Canet trouve là son meilleur rôle, Géraldine Pailhas est parfaite comme toujours, et on est ravi de retrouver un type comme Stephen Rea, habitué de chez Neil Jordan, et qu'on avait un peu perdu de vue. Bien que ne reniant pas son identité française, Espion(s) est tout de même un film so british, qui pratique un humour si flegmatique qu'il est parfois difficile à percevoir. Les dialogues respirent l'amour de la langue, française comme britannique, et sont un ravissement pour l'oreille comme pour l'esprit.
Si les dix dernières minutes sont un poil moins parfaites que ce qui précède, c'est presque uniquement grâce au manque de moyen cité plus haut, qui nuit légèrement à la crédibilité de certaines scènes. Saada n'abusant pas de ce genre d'effets, il parvient néanmoins à captiver jusqu'au bout, et clôt avec brio ce film pas si mineur. On avait aimé le Nicolas Saada critique ; on adore le Nicolas Saada cinéaste. Qu'il nous revienne vite avec la même envie et le même brio.
8/10

28 janv. 2009

CHOKE

Fight club a beau être un grand film (on ne rit pas), le meilleur roman de Chuck Palahniuk s'appelle Choke, exploration de l'existence désabusée d'un accro au sexe qui gagne sa vie en étant acteur dans un village vivant et fait des économies en s'étouffant volontairement dans les restaurants. Tout ça pour l'amour d'une mère indigne, pourrie par un Alzheimer galopant. Et il y a en effet tout ça dans le film de Clark Gregg. Sauf qu'à l'écran Choke ressemble à un gros vide pour beaufs, une enfilade de séances de baise, de filles à poil et de blagues lourdingues, le tout sous l'oeil d'un réalisateur sans point de vue.
Si Fight club pouvait paraître trop stylisé, surchargé par les mille et une intentions de David Fincher, Choke est son exact opposé, laid à faire peur, comme un film indé mais en encore plus fauché. L'image est crasseuse, et le fond n'est pas meilleur que le forme, d'où un ennui profond. Heureusement que Sam Rockwell et Anjelica Huston sont d'excellents acteurs : par moments, ils parviennent à sortir le film de sa torpeur bêtifiante. On ne croit en rien plus d'une demi-seconde, chaque scène ressemblant à une petite anecdote de pilier de bistrot, avec au choix un peu de branlette, de nichons ou de semence. Jamais l'irrévérence n'a été aussi conformiste.
Choke ne risque pas de donner envie à quiconque de lire Palahniuk, auteur plus obsessionnel qu'obsédé, certes passionné par les petites histoires sordides, mais surtout prince des pessimistes, persuadé malgré quelques happy ends que la Terre implosera tôt ou tard. Son style souvent amusant se transforme ici en du matériau pour lecteurs de FHM, bassement graveleux, honteusement moche, et franchement sans intérêt.
3/10

(autre critique sur Sur la route du cinéma)

27 janv. 2009

THE CLUB

Ça devait être bien, les années 80. Encore faut-il être assez vieux pour les avoir vécues autrement qu'en culottes courtes. The club a au moins le mérite d'offrir une reconstitution fauchée mais honnête de cette période. Sous la caméra de Neil Thompson, tout cela ressemble à un long clip de Madness, avec ses lunettes noires trop grandes, ses costards n'allant qu'aux types ayant un peu d'épaules, et ses filles arborant des minijupes et soutifs à damier. La grande classe.
Bref, les années 80, ça devait être vachement bien, mais Neil Thompson n'a pas réalisé The club juste pour offrir une séquence nostalgie aux moins frais d'entre nous. Inspiré du best-seller d'un ex-agent de sécu ayant longtemps travaillé pour un night club, son film retrace le parcours de quelques types aux mâchoires carrées et aux poings affûtés, qui tentèrent de protéger une boîte de nuit des vilains vendeurs de drogue. On sent l'influence de Loach et de Scorsese ; seulement, un tas de modèles respectables n'a jamais suffi à faire un bon film. Aussi peu charismatique que son héros (Mel Raido, l'endive du mois), The club n'est au final qu'un petit machin mal fagoté, qui voudrait être à la fois un drame social et un polar bien sanglant mais échoue finalement dans tous les registres.
La réalisation poussive insiste longuement sur des bastons molles du genou, dévoile ensuite l'admiration du réal pour la coolitude de ces videurs de boîte de nuit (c'est vrai que Colin Salmon a la classe), puis saute du coq à l'âne en jouant tout à coup la carte de la fausse pudeur et de la dignité, le temps de nous montrer le marasme social dans laquelle s'agitent les personnages. Chaque genre désamorce l'autre, et si la violence se fait croissante, c'est parce que Thompson l'utilise comme un miroir aux alouettes destiné à masquer l'absence de rythme et d'enjeux de son film. Tout comme le twist final, totalement inapproprié, et révélant une fois encore l'inaptitude de The club à se rendre intéressant pour lui-même.
4/10

(autre critique sur Une dernière séance ?)

26 janv. 2009

UN HOMME ET SON CHIEN

Il paraît que Francis Huster est un comédien respectable. Difficile à dire pour qui ne l'a vu que dans Le dîner de cons et soigneusement évité dans les séries et téléfilms de TF1. En tout cas, il semblerait que Francis Huster soit un réalisateur épouvantable, et il n'y a nul besoin de voir On a volé Charlie Spencer pour arriver à cette conclusion. Belmondo ou pas Belmondo, Un homme et son chien est un film consternant et lénifiant, qui ne donne ni envie d'être vieux ni de mettre les pieds au cinéma. C'est bien simple : avec sa brochette de stars et d'acteurs connus mais de seconde zone, il ressemble à un gigantesque catalogue de cabotins venus réciter leurs deux lignes, toucher leur cachet, et raconter toute leur vie qu'ils ont « tourné avec Bébel ». Il y en a même certains qui n'ont rien à dire mais se fendent d'apparitions faussement énigmatiques, tel Tchéky Karyo dans le rôle essentiel du « guitariste parc ».
Tout cela donc pour apparaître le temps d'une scène aux côtés de Jean-Paul Belmondo, jadis acteur phare du cinéma français, devenu le plus célèbre légume de France devant Paul-Loup Sulitzer (avec qui il partage l'amour des jeunes femmes avides de fric et un certain besoin de consulter un orthophoniste). Ce n'est pas vraiment de sa faute, mais sa seule présence ici donne envie d'être méchant envers lui, outil numéro un d'un film aussi vilain que manipulateur. Huster semble prendre un malin plaisir à exploiter sa sénilité totale et à rendre aussi pitoyables l'acteur et son personnage. Objectif : attirer en salle les nostalgiques du toc toc badaboum et les curieux lecteurs de tabloids. Tout ce petit monde sera finalement réuni dans la salle, essayant de comprendre les paroles du vieux monsieur, et de saisir l'intérêt de l'ensemble.
Filmant mal du premier au dernier plan, Huster nous la joue « la vie c'est dur » en multipliant les discours tout faits sur les filles-mères, la maladie, la vieillesse, la solitude, la rupture... Ça voudrait être triste et beau, c'est juste idiot, sans cohérence, et donc pollué par les apparitions incessantes de gueules connues. Pire que tout : une fin racoleuse au possible, qui tente en vain de créer un certains suspense en jouant avec la vie de ce type si usé par l'existence qu'il a un peu envie d'en finir. Devinez quoi : c'est son chien, son gentil chien, qui finira par décider pour lui. Parce que les animaux, ma bonne dame, ils ont un coeur, vous comprenez, même qu'on dirait des fois qu'il ne leur manque que la parole. On pensait qu'avec Une chance sur deux et surtout Amazone, Bébel avait fait le film de trop ; cette fois, c'est sûr, Un homme et son chien remplira aisément ce rôle, concluant tristement la carrière de cet acteur si populaire.
1/10

(autre critique sur Sur la route du cinéma)

25 janv. 2009

LES NOCES REBELLES

Dieu qu'il est édifiant, le titre original des Noces rebelles. Revolutionary road désigne le quartier dans lequel s'installe le couple Wheeler, qui sombre peu à peu dans une routine bien éloignée de l'existence tout sauf ordinaire qu'il s'était promis de mener. Le film de Sam Mendes dépeint la frontière intangible qui se dresse entre la norme et la marge, condamnant des gens ambitieux à ne faire qu'exister alors qu'ils voulaient vivre.
Les thèmes sont passionnants, les intentions louables. Comme dans American beauty, Mendes égratigne l'american way of life, montrant qu'une vie idyllique ne se résume pas à un pavillon, du mobilier et des gosses. Seulement voilà : le scénariste Justin Haythe n'est pas Alan Ball, loin de là, et livre un script trop lourdement explicite pour réellement convaincre. Si Les noces rebelles évite quelques pièges didactiques comme celui de la voix off, il a tendance malgré tout à répéter chaque idée trois ou quatre fois, l'air de rien. Symbole de ce stabilotage en règle : les deux scènes dans lesquelles apparaît le toujours fabuleux Michael Shannon, dans le rôle si pratique du "fou qui apporte la vérité", et dont le seul intérêt sera finalement d'expliquer au spectateur tout ce qui avait été plus ou moins sous-entendu jusque là. D'où l'impression d'un film faussement implicite, qui veut jouer la carte de la finesse mais chausse régulièrement de bien gros sabots.
Bien aidé par deux acteurs juste grandioses (surtout elle), Mendes montre tout de même avec brio la lente dislocation d'un couple qui ne se sent pas à sa place, engoncé dans des conventions pas faites pour lui. Il y a là-dedans quelques partis pris assez judicieux, comme l'idée de faire des enfants du couple deux silhouettes fantomatiques, quasiment jamais sur le devant de la scène, comme s'ils n'avaient jamais leur mot à dire. Idée une nouvelle fois contrebalancée par des dialogues un peu empesés sur le thème de « pourquoi on fait des gosses », qui provoquent là encore une impression de redondance. Le problème des défauts du film, c'est qu'ils sont grossis à la loupe par la mise en scène d'un Mendes étonnamment scolaire. Que la photographie soit très classique n'est pas un problème ; ce qui perturbe et alourdit le film, c'est le côté ostentatoire du montage et des mouvements de caméra. Le surdécoupage des scènes (notamment au début) est si lisible que les intentions en deviennent transparentes, tout comme la modification progressive du filmage à mesure que le couple part à vau-l'eau. Image posée quand tout va bien, caméra portée quand ça se gâte : pour un film sur le rejet des conventions, c'est un comble.
Finalement, Les noces rebelles enfonce le clou encore davantage avec une succession de faux dénouements ne faisant qu'accentuer le caractère factice de sa quête de perversité à tout prix. Les dix dernières minutes sont de trop, chaque scène que l'on croit être la dernière laissant inexorablement place à la scène suivante, encore plus explicative, laissant toujours moins de place à l'imagination et à l'intelligence du spectateur. Pas revolutionary pour deux sous.
5/10

(autre critique sur Les critiques clunysiennes)

DES IDIOTS ET DES ANGES

Ça commence par une bosse entre les jambes, bien mal dissimulée par le drap recouvrant cet homme endormi. En fait ce n'est que le facétieux réveille-matin du pauvre bougre, qui se met bientôt à sauter dans tous les coins pour le tirer de sa torpeur. Et l'on se dit que Bill Plympton est de retour en très grande forme, bien parti pour donner libre cours à sa fantasie lubrico-poétique. Ce n'est pas faux : le début de Des idiots et des anges fait partie de ce que Plympton a fait de mieux, enchaînement ininterrompu d'aventures grinçantes et de digressions oniriques, toujours caractérisé par ce trait si particulier, comme un brouillon de manga ou de comic. Un style très heurté qui fait le charme des oeuvres du monsieur, même s'il faut un temps d'adaptation pour qui n'est pas familier de son univers.
Puis l'intrigue se met en place, lentement mais sûrement. On comprend que le héros a des ailes qui lui poussent dans le dos, qu'il cherche à se débarrasser de ces encombrants attributs, et que d'autres cherchent au contraire à les lui arracher pour en tirer un quelconque bénéfice commercial et/ou populaire. Le tout dans une sorte de cercle sans fin qui voit ce type se réveiller encore et encore, se rendre toujours dans le même tripot, et vivre une nouvelle aventure liée comme les précédentes à ces foutues ailes d'ange. Une spirale aussi noire que zinzin parfaitement adaptée au style Plympton, mais qui semble curieusement bridée par une certaine envie de maîtrise de la part d'un auteur peinant cette fois à laisser libre cours à ses envies.
Résultat : moins trash que d'habitude mais peut-être plus intéressant formellement, Des idiots et des anges a quelque chose d'un peu frustrant, mais semble en même temps signer le début d'une nouvelle phase pour cet artiste singulier qui finira peut-être un jour par raconter une histoire normale en partant d'un point A pour arriver à un point B. On ne souhaite pas du tout voir Plympton arriver à de telles extrémités ; en revanche, on peut nourrir l'espoir que ce film soit le chaînon manquant entre son cinéma hyper-inventif mais très dispersé et des oeuvres aussi délirantes mais plus mûres. C'est quand, la suite ?
7/10

24 janv. 2009

BETTER THINGS

Voilà un film fort peu guilleret, où mêmes les rares bouffées d'espoir sont en fait passablement irrespirables : Better things plonge tête baissée dans la glauquerie du quotidien de ces jeunes qui tentent (ou pas) de relever la tête après le décès par overdose d'une de leurs camarades. Une mort montrée en gros plans, fixes et insistants, à l'image de tout le film de Duane Hopkins. Si la maîtrise du cadre est indéniable, si le réalisateur parvient à perturber le spectateur en lui montrant la déchéance en face, demeure la sensation de se faire manipuler de A à Z par un jeune cinéaste un peu poseur. Oui, forcément, un long plan serré sur une seringue plantée dans un bras a quelque chose de salement gênant, voire d'indélébile. Mais cela semble un peu trop facile de culpabiliser l'assemblée en la rendant spectatrice passive de ce concert de pathos.
Cette impression se porsuit avec le choix de Hopkins de ne pas se cantonner à des personnages adolescents, mais d'étendre sa fascination du malaise et du mutisme à un couple de petits vieux en pleine crise conjugale. Leur relation sent elle aussi le malheur, la frustration, la haine qui monte (d'un côté en tout cas). Plus sobre que la partie "jeunes drogués", ce côté du film est sans doute le plus intéressant mais ne va finalement pas loin, le seul message de l'ensemble étant que la tristesse et l'envie de se détruire existent à tout âge. On aurait aimé plus de profondeur dans l'exploration des sentiments humains, ou une intrigue plus détaillée, bref, quelque chose à quoi se raccrocher et qui fasse de Better things autre chose qu'un énième constat sur le mal-être ambiant. Il ne manque qu'une scène de viol avec bouteille en verre pour que le film ressemble trait pour trait à The great ecstasy of Robert Carmichael, qui dissimulait lui aussi son manque de relief derrière quelques scènes choc.
4/10

(autre critique sur Tadah ! Blog)

23 janv. 2009

THE SQUARE

Un couple adultérin, un sac de gros billets, une trahison mal orchestrée : The square débute comme un bon milliard de films noirs, ni plus inspiré ni plus cheap que la moyenne. Tout le film sera à l'image de ce premier quart d'heure : ça se tient, c'est pas mal joué, assez bien filmé, mais ça n'atteint jamais des sommets d'originalité. Pour son premier long, l'australien Nash Edgerton a choisi de faire dans le polar le plus classique qui soit, de se conformer à ses codes et de faire de l'efficacité (scénaristique et filmique) son mot d'ordre. Résultat : un divertissement fort correct, ménageant même quelques rebondissements assez crédibles, mais qui souffre surtout d'une terrible impression de déjà-vu, qui ne fait que croître à mesure que le dénouement approche.
Le plus réussi dans The square, voire le plus "original", c'est la série de portraits effectués par Edgerton, qui dépeint toute une série de rednecks aux nuques longues et aux idées courtes. On frôle sans arrêt le cliché, mais on apprécie le mépris certain du réalisateur pour ces ouvriers et réparateurs qui se ressemblent tous, tant physiquement qu'intellectuellement. Un peu trop, d'ailleurs : on en vient parfois à confondre les nombreux personnages secondaires, l'une des raisons du lent déclin du film. L'autre étant la trop grande distance vis-à-vis de personnages pas assez attachants pour que leur sort nous importe. Le héros a beau ressembler à James Stewart, tout cela manque d'un peu de charme ou de relief pour convaincre outre mesure.
5/10
(également publié sur Écran Large)

Top 5 : Anjelica Huston

Anjelica Huston est cette semaine à l'affiche de Choke, adaptation du roman de Chuck Palahniuk par Clark Gregg.



Top 5 des films avec Anjelica Huston

01. Buffalo '66 (1998)
Le film restera comme l'unique collaboration entre Anjelica Huston et Vincent Gallo. Parce que le natif de Buffalo (tiens donc) semble avoir pris sans prévenir sa retraite anticipée, et parce qu'il s'est fâché avec quasiment tout le monde sur le tournage de son premier film. Le jeu en valait la chandelle : tragi-comédie riche et singulière, voilà une oeuvre impérissable qui supporte d'être vue un bon millier de fois.

02. Gens de Dublin (1987)
« Comme un morceau de musique, avec des thèmes qui apparaissent et disparaissent à plusieurs reprises ». C'est avec modestie que John Huston décrit l'un de ses chefs d'oeuvre. Un film-testament (titre original : The dead) renouvelant des termes aussi génériques que la mort ou le temps qui passe, mais faisant surtout naître une émotion pure et intense. Comme par magie.

03. À bord du Darjeeling limited (2002)
Un rôle secondaire pour Anjelica Huston, mais quel rôle : celui de la mère des trois héros, retirée en Inde comme pour échapper à un destin tout tracé. Les scènes où elle apparaît tendent à saper le rythme du film, mais lui insufflent un supplément de grâce. Le meilleur film de Wes Anderson, intense et bouleversant.

04. Meurtre mystérieux à Manhattan (1993)
Dans l'un des films les plus drôles de Woody Allen, elle est la femme fatale qui fait tourner la tête du héros malgré la vigilance de son épouse (Diane Keaton). Huston démontre un potentiel comique rarement exploité au cinéma, mais qui prend tout son sens ici.

05. La famille Tenenbaum (2001)
Comme dans À bord du Darjeeling limited, elle endosse le rôle de la cheffe de famille, mais cette fois de façon bien plus affirmée et reponsable. À sa charge de gérer une galerie d'enfants et de conjoints aussi névrosés les uns que les autres, un ex-mari collant et fourbe, et un prétendant qui se fait pressant. Après l'excellent Rushmore, Wes Anderson continue de poser les bases de son univers grâce à ce cahier des charges drôle, poétique et pathétique.

22 janv. 2009

LE CHANT DES OISEAUX

Si ses héros n'étaient pas les rois mages (ou des sortes de rois mages, puisque les trois sont blancs), Le chant des oiseaux pourrait presque être considéré comme une suite directe de Honor de cavalleria, le précédent film d'Albert Serra, tant il lui ressemble sur tous les aspects. Le thème ? Des mecs qui marchent, sauf que cette fois ils sont trois. Le style ? Un noir et blanc pas très soigné, beaucoup de longs plans fixes si éloignés des personnages qu'on ne parvient même pas à deviner leurs visages. Le ton ? Grave et muet la plupart du temps, à l'exception d'une poignée de scènes vraiment amusantes. Et alors ? Et alors rien.
Car comme Honor de cavalleria, Le chant des oiseaux ressemble moins à un film qu'à une sorte d'épreuve surhumaine pour déterminer si vous êtes ou non un vrai amateur de cinéma d'auteur. Parviendrez-vous à rester assis sur votre siège pendant une centaine de minutes sans bailler, sans somnoler, sans penser à ce que vous ferez après le film ? Si oui, alors bravo : vous appartenez définitivement à l'élite des cinéphiles. Il ne se passe strictement rien à l'écran, toute forme d'émotion est bannie, et il est même impossible de se raccrocher à la simple esthétique d'un film plus brouillon qu'autre chose.
Si Le chant des oiseaux est moins supportable que Honor de cavalleria, c'est non seulement parce qu'il ravit moins l'oeil, mais aussi - et surtout - parce qu'il vient après. Que Serra ponde un film de ce genre, d'accord ; mais deux, ça commence à faire beaucoup. Surtout que cela semble annoncer dix, vingt, cent copies conformes, toutes basées sur des pseudo-postulats différents (après Don Quichotte et les rois mages, pourquoi pas Lawrence d'Arabie ou Moïse ?). On dit de certains grands cinéastes qu'ils ont fait le même film toute leur vie : il faudrait juste dire à l'espagnol que ce n'est qu'une façon de parler.
3/10
(également publié sur Écran Large)

21 janv. 2009

PLUS TARD TU COMPRENDRAS

Sorti en salles ce mercredi, Plus tard tu comprendras a fait l'objet d'une diffusion télévisée la veille au soir sur France 2. Cette double exposition est à l'origine du premier des nombreux problèmes du film, l'un des moins réussis de son auteur. Gitai est en effet pris entre deux feux : on le sent à la fois désireux de réaliser le film dans son style habituel (longs plans-séquences, silences, etc.) et respectueux des contraintes imposées par une diffusion à 20h35 sur le service public. Ça donne un film à la mise en scène on ne peut plus bâtarde, qui tente plein de choses mais ne va jamais au bout, et qui à force d'hésitations ne provoque qu'un seul sentiment : l'ennui. Car si le livre de Jérôme Clément est paraît-il passionnant et émouvant, Gitaï n'a vraisemblablement pas su retranscrire les bouleversements qui naissent dans la tête du personnage principal. Audacieux, il refuse la facilité d'une voix-off pour l'expliciter ; à la place, on doit subir de longs blancs n'exprimant à peu près rien.
Plus tard tu comprendras est un film qui parle peu, mais dont les prises de parole sont en plus assez maladroites. La scène au cours de laquelle le héros tente de cuisiner sa mère sur son passé témoigne de l'épaisseur du trait, la vieille dame ne cessant d'esquiver le sujet avec des répliques aussi inspirées que « ça manque de sel » ou « j'ai fait brûler les haricots ». Pire : les consternantes prestations de certains acteurs secondaires parviennent même à désamorcer ce qui aurait pu être de beaux morceaux d'émotion (voir la scène où Hippolyte Girardot retrouve le lieu-clé de l'histoire de ses grands-parents, instant plombé par le jeu plus faux tu meurs de l'acteur qui "joue" son guide). Dommage pour la belle histoire de Clément ; dommage aussi pour Jeanne Moreau, dans son meilleur rôle depuis des lustres, et pour un Hippolyte Girardot pas tout à fait à l'aise, mais que l'on sent terriblement ému par le récit de ces destins tragiques. Une émotion qui ne traversera malheureusement pas l'écran.
3/10
(également publié sur Écran Large)

(autre critique sur Sur la route du cinéma)

YES MAN

Il y a dix ans, dans Menteur menteur, Jim Carrey se trouvait sous l'emprise d'une malédiction le contraignant à dire la vérité tout le temps, même quand elle fâche. Cette fois, c'est un simple engagement envers une sorte de secte qui pousse son personnage à dire oui à tout bout de champ, lui qui auparavant disait niet à tout va. On ne peut que comparer ces deux films qui, sur un postulat voisin, connaissent des réussites diverses. Dynamique et échevelé (presque) jusqu'au bout, le film de Tom Shadyac était un divertissement réussi et un véhicule idéal pour la folie carreyienne. Sous la houlette du laborieux Peyton Reed (La rupture), Yes man est quant à lui une petite déception qui laisse les zygomatiques au repos.
Déjà, et même si ce n'est pas le devoir premier d'une grosse comédie ricaine, la psychologie des personnages est absolument nulle. Si bien que l'évolution de l'intrigue, qui ne répond à aucune logique, pâtit d'un manque total de crédibilité. On pouvait s'attendre à ce que le scénario fasse preuve d'un certain schématisme, mais là, c'est le pompon. Après une phase d'exposition durant laquelle le héros dira non à tout, révélant ainsi sa nature d'homme malheureux car frustré, il faudra une toute petite scène avec un vague gourou pour qu'il se mette du jour au lendemain à accepter toutes les propositions, invitations et ordres s'adressant à lui. Et sans jamais trahir son engagement. On n'y croit pas une seconde, d'autant que tout cela est illustré par une série de saynettes souvent prévisibles. Même les épisodes les plus osés sentent un peu la naphtaline car on les voit arriver longtemps à l'avance, telle cette découverte forcée de la gérontophilie par un héros dégoûté mais obligé de s'y plier (pourquoi ? on n'en sait rien, c'est comme ça).
Le bilan du film est simple : les scènes les plus drôles sont celles où Carrey grimace, fait une overdose de Red Bull ou s'entoure la tête de scotch pour se transformer en freak. C'est dire à quel point Yes man échoue à exploiter son pitch, se reposant uniquement sur son acteur principal. Le pire dans tout ça : la love story moisie du héros avec une fille très rock'n roll, interprétée par une Zooey Deschanel qui n'en finit plus de décevoir. Devinez quoi : à la fin, pour lui montrer à quel point il l'aime, il finira par lui montrer qu'il sait encore dire non. Un côté fleur bleue tout pourri qui nuit encore un peu plus à cette comédie de bas étage.
3/10

(autre critique sur Sur la route du cinéma)

20 janv. 2009

WALKYRIE

Le Mal. Le sujet favori de Bryan Singer, celui qui a donné lieu aux plus belles scènes de sa filmographie. D'Un élève doué au prologue de X-men, on sentait tout particulièrement poindre la fascination morbide du metteur en scène pour le nazisme et l'imagerie qui va avec. Fascination qui contaminait le spectateur le plus pervers, ravi de voir sujet aussi délicat traité avec autant d'ambiguïté. D'où un total ravissement à l'idée de voir Singer plonger dans les arcanes du nazisme, pour ce qui s'annonçait comme un film-somme sur la trahison, le combat idéologique et la délicate odeur de putréfaction semée un peu partout par ce régime. Enfer et damnation : Walkyrie, ce n'est pas ça du tout. Walkyrie, c'est deux heures de cinéma aussi manichéen que peu spectaculaire, où de gentils nazis discutent pendant des heures de la stratégie à adopter pour venir à bout des méchants nazis.
Si le film semble assez difficile à caractériser, on pourrait en revanche dresser une très longue liste pour décrire ce qu'il n'est pas. Fin, ambigu, spectaculaire, crédible, haletant, bien filmé, homogène. Rien que ça. Le propos politique se résume à un simple « Hitler n'est pas l'homme qu'il faut à l'Allemagne » (oui, certes, mais encore ?), rapidement relayé par d'interminables considérations tactiques. Bavard sans raison, Walkyrie montre rapidement ses limites ; c'est au contraire dans ses rares silences qu'il est le plus impressionnant. Quelques courtes scènes où les personnages doivent attendre - une explosion, un verdict, un appel - renferment plus de tension que l'ensemble des dialogues. Rapidement, le nazisme ne devient qu'une sorte de McGuffin un peu vague que les scénaristes auraient très bien pu remplacer par un autre régime.
Le tout s'inscrit dans une pure logique de suspense, qui là encore ne tient pas debout très longtemps. Oui, évidemment, l'attentat contre Hitler finira par échouer. Mais un grand cinéaste aurait réussi à captiver l'audience en contant les circonstances de cet échec, voire même en nous faisant oublier que l'issue est connue. Singer échoue totalement à créer un quelconque suspense, d'autant qu'il manque de cohérence dans ses intentions. Entre deux scènes se voulant réalistes s'insèrent maladroitement des séquences romanesques et téléphonées, concernant notamment la mise en place de l'attentat. Il y a là-dedans quelques rebondissements et raccourcis fort ridicules, avec notamment la sacoche la plus drôle du monde.
Heureusement, la direction d'acteurs est juste, avec notamment un Tom Cruise épatant de sobriété. Planqué derrière son bandeau de pirate, il est l'instrument idéal pour permettre à Singer d'exprimer sa fascination pour la monstruosité, avec des plans réguliers sur ses moignons (il n'a plus que trois doigts) et son oeil de verre. C'est là la seule vraie idée de mise en scène d'un film à la réalisation bizarrement impersonnelle, vieillotte et sans partis pris. Et comme John Ottman est de retour au montage et à la musique, c'est le coup de grâce pour un film qui n'en avait pas besoin. Pas détestable mais juste très plat, Walkyrie est une belle déception, qui prouve que Singer est pétri de bonnes intentions mais continue à avoir du mal à les coucher sur la pellicule.
4/10

(autre critique sur CineManiaC)

19 janv. 2009

EVERYTHING IS FINE (TOUT EST PARFAIT)

Non, tout n'est pas parfait dans la vie du jeune Josh : quatre de ses amis viennent de se suicider, l'air de rien, sans prévenir. On comprend bien dès lors que le film d'Yves Christian Fournier n'a rien d'une comédie, que c'est un abime de déprime qui ne laissera pas beaucoup d'air au spectateur. Everything is fine décrit pendant près de deux heures le malaise enveloppant Josh. Les vaines séances de psychanalyse, les moments de répit, l'abandon : Fournier ne néglige aucune piste et explore en profondeur les thèmes inhérents à ce genre de sujet.
Moins glauque qu'un film comme Better things (à venir sur nos écrans), qui sur une trame voisine se complaît dans des gros plans léthargiques sur jeunes drogués, Everything is fine n'est pourtant pas exempt d'un certain sens de la manipulation et du cliché. Si l'image est souvent magnifique, aussi claire que le film est sombre, le réalisateur n'évite pas toujours le ridicule en filmant les personnages avec une sorte de fausse compassion un peu déplacée. Ce qui coince tout particulièrement, c'est quand il utilise le suicide comme un moyen de créer le suspense, de faire hoqueter un spectateur qui ne peut que marcher devant l'immédiateté de ce qui lui est montré, mais se fait en fait maniupuler en beauté. Cela a beau être une oeuvre relativement confidentielle, on a parfois l'impression de se trouver face à une bête machine commerciale faite pour vendre des albums de chansons tristes (pas mal, les chansons, d'ailleurs) au lieu de faire du cinéma et de raconter une histoire. C'est quand le film se décolle un peu de son opbsession du 100% déprime qu'il est le meilleur, avec notamment quelques scènes non dénuées d'humour, qui ne rafraichissent que légèrement l'ambiance mais respirent tout à coup la sincérité. À ce cinéma-là, on pourra préférer celui de Larry Clark, certes plus trash mais finalement moins manipulateur, qui radiographie les tourments adolescents avec une vraie finesse. À côté d'un Ken Park, Everything is fine ne fait décidément pas le poids.
4/10

(autre critique sur Tadah ! Blog)

18 janv. 2009

LA GUERRE DES MISS

Quand il avait annoncé voilà quelques années qu'il allait bientôt arrêter de faire du cinéma, Patrice Leconte n'avait pas dévoilé son plan de retrait. Ce réalisateur très malin, toujours sympathique et souvent recommandable a en fait très bien préparé son coup, multipliant les films inintéressants ou carrément ineptes pour que ses fans en viennent à ne pas le regretter. Après Les bronzés 3 et Mon meilleur ami, voici en effet La guerre des miss, qui ne traduit rien d'autre que la lassitude totale éprouvée par Leconte à l'égard d'un art dont il pense avoir fait le tour.
Voilà un film qui ne propose rien, strictement rien, ni fond ni forme. Faire un film sur une élection de miss, pourquoi pas : mais il aurait fallu opter pour une approche précise, un ton, un parti pris. Or, le scénario ne s'aventure ni du côté de la comédie à l'anglaise, ni même vers la grosse gaudriole un peu vulgaire avec ses candidates bien poufs et impitoyables envers leurs concurrentes (comme dans le méconnu mais rigolo Belles à mourir). Une sorte de passivité déprimante gangrène le film de part en part et contamine tout le monde. Benoît Poelvoorde s'ennuie autant que son personnage et semble un peu perdu face à une Olivia Bonamy qui n'a toujours pas compris qu'on ne joue pas dans un tel film comme si c'était une tragédie grecque. Il est bien difficile de deviner quelles étaient les intentions du trio de scénaristes tant l'intégralité du film fait du surplace.
Même la mise en scène de Leconte, qui est notamment un orfèvre du découpage, semble usée jusqu'à la corde. On retrouve çà et là sa caméra frétillante, mais c'est bien peu. Il est loin le temps où, d'un scénario un peu maigre comme celui des Grands ducs, il tirait un film dynamique et clownesque grâce à son savoir-faire particulier. Et ne parlons pas de la conclusion du film, carrément consternante, happy end trainant en longueur, qui sonne définitivement le glas du style Leconte. Tant pis pour cette bande de seconds rôles trop méconnus mais très talentueux, qui n'ont pas grand chose à défendre mais le font avec vigueur. Merci à Antoine Chappey, Laurent Bateau ou encore Jacques Mathou, qui se démènent comme ils peuvent pour faire surnager ce triste téléfilm façon France 3.
3/10

17 janv. 2009

NUIT DE CHIEN

Ce chien-là est un peu foufou, extrêmement joueur, un peu dangereux aussi : il faut dire que son maître se nomme Werner Schroeter, fêlé de première, qui n'a jamais fait comme tout le monde. Sa dernière oeuvre est encore moins orthodoxe que les précédentes, et c'est en cela qu'elle a de l'intérêt. Juste en cela. Nuit de chien, c'est un opéra baroque aux accents dépressifs, un voyage de nulle part vers nulle part où l'excès est roi. Les dialogues sont gonflés à l'hélium, s'envolant parfois vers des sommets de n'importe quoi, d'autres fois vers une sorte de douce poésie un peu inquiétante. Les acteurs sont excessifs au possible, s'abandonnant totalement à une théâtralité souvent gênante mais qui renforce la bizarrerie totale de l'ensemble.
Nuit de chien s'annonce déjà comme l'un des favoris au tire de film le plus opaque de l'année. Il se base sur une crise politique et militaire dont on ne connaîtra jamais la nature, mais dont la structure nous est toutefois expliquée par quelques une des protagonistes, et notamment des chauffeurs de taxis hyper calés en géopolitique. Il montre aussi comment un homme peut prendre tous les risques pour aller retrouver celle qu'il aime mais annihile tout en montrant régulièrement son dédain pour ce faux acte d'héroïsme. De deux choses l'une : soit c'est philosophiquement très poussé et donc inaccessible pour nous mortels, soit c'est juste une oeuvre utilisant l'entropie comme matériau, se satisfaisant pleinement de la perplexité du spectateur. Spectateur dont l'intérêt croît et décroît régulièrement, balloté par un Schroeter qui mêle les tonalités avec un sens absolu du contraste.
Au final, ce qui sauve un peu le film, c'est sa photographie atypique mais concordant pleinement avec le fond. Quelques séquences un peu moches ne feront pas oublier la beauté des ciels de cette ville-là, la profondeur insoupçonnée de certains petits salons, la noirceur exquise des bureaux. L'image permet de se raccrocher sans cesse à un film plus glissant qu'un savon, plus insaisissable qu'une bille de mercure, dont on ignore toujours si c'est de l'art ou du cochon (© Thiéfaine), mais qui parvient à marquer durablement l'esprit. À la sortie, on a tout de même sacrément envie d'aller se laver l'esprit en se tapant un gros blockbuster sans cervelle.
4/10

ET APRÈS

À propos de Gilles Bourdos : il FAUT voir Inquiétudes, son deuxième long, adaptation torturée et tortueuse d'un roman de Patricia Highsmith dont j'ai oublié le titre. Il faut aussi voir Disparus, son premier film, joué également par Grégoire Colin. Car Gilles Bourdos est un excellent metteur en scène. Reste à savoir pourquoi il a accepté de porter à l'écran le roman de Guillaume Musso, l'un des chefs de file du roman de gare français. Car si le style rudimentaire de Musso est ici effacée par le savoir-faire technique et stylistique de Bourdos, la vacuité et la démagogie de la trame sont impossibles à dissimuler.
Cela commence pourtant moins mal que prévu, avec une mise en bouche rapide, un rien violente, mystérieuse et mystique. On y croit dix bonnes minutes, le temps qu'apparaisse le personnage joué par John Malkovich, un médecin qui voit un halo blanc envelopper toute personne qui va mourir dans un futur proche. C'est le début de la fin : pourtant armé de bonnes intentions (à l'image de l'auteur), le docteur fiche tout en l'air en ne répondant aux questions du héros que par d'autres questions encore plus floues. En quelques scènes, on aura vite compris que Et après n'est qu'un gigantesque ventilateur, qui grasse de l'air encore et encore mais ne sait faire que ça. La fin nous donnera d'ailleurs raison : pas de twist final comme c'est légion dans ce genre de film, mais une sorte d'impasse absolument inintéressante et stupidement lacrymale. Ce non-dénouement ne fera que décupler l'impression générale laissée par le film, celle d'un grand blabla sans queue ni tête.
Un cancéreux de 17 ans revendiquant son droit à la vie, un nourrisson mort, la famille délaissée des victimes d'un accident d'avion... Ainsi donc, ce qui se dit sur l'univers de Musso est vrai : on n'y croise que des gens blessés par la vie, victimes du destin, mais fondamentalement bons. Des personnages qui sentent autant la guimauve que la réflexion proposée, sorte de gros gloubi-boulga mêlant sans discernement l'amour, la mort, la religion, la conscience, le libre-arbitre au travers de dialogues ressemblant de plus en plus à des refrains de Lara Fabian. Surtout lorsqu'ils sont déclamés par un Romain Duris sur la mauvaise pente, aussi peu convaincant que dans Paris (dans lequel il jouait déjà un jeune homme condamné), la barrière de la langue en plus. Il est bien difficile de trouver convaincant un acteur qui semble buter sur la moitié de ses répliques. John Malkovich est sauvé par sa totale froideur malgré un personnage ni fait ni à faire, et Evangeline Lilly est un charmant pot de fleur ne confirmant pas les promesses de Lost. Il faut dire que même les meilleurs acteurs du monde n'auraient pu empêcher certaines scènes d'être parfaitement risibles, notamment celles où l'on retrouve le couple en flashback. Tout de blanc vêtus (symbolique, quand tu nous tiens), ils gambadent et virevoltent sous une pluie de petites plumes blanches, comme dans une publicité pour Cajoline. Le tout étant juste censé signifier le bonheur conjugal. Ahem.
Ces quelques séquences grotesques mises à part, Bourdos fait preuve d'une certaine mesure dans sa mise en scène. L'image est souvent belle et pas trop racoleuse, mais ne ressemble ici qu'à un gros paquet-cadeau sous lequel il n'y a qu'une grosse boîte en carton désespérément vide. Et après n'est pas le film le plus con du monde comme on pouvait le craindre, c'est juste la plus grosse baudruche qu'on ait vue depuis fort longtemps, portant sacrément bien son titre. Un échec au box-office américain condamnerait vraisemblablement Gilles Bourdos à revenir tourner en France, ou en tout cas à revenir à des projets plus modestes et donc plus proches de ses aspirations de base. On souhaite donc au film de se planter en beauté.
2/10

(autre critique sur Une dernière séance ?)

16 janv. 2009

LES INSURGÉS

D'année en année, Edward Zwick s'est bâti une filmographie assez cohérente, mêlant aventures humaines et dénonciation du traitement indigne dont sont (ou furent) victimes les hommes et les femmes, en occident ou ailleurs. Les insurgés s'inscrit dans cette ligne directe, retraçant le combat héroïque de trois frères juifs ayant sauvé un millier de vies durant la seconde guerre mondiale en créant une sorte de communauté au fond d'une forêt dont eux seuls connaissaient les recoins et les ressources. Une belle histoire, en somme. Estampillée "inspirée d'évènement réels", qui plus est. Le genre de récit qui fait passer pour un sans coeur toute personne ayant l'audace d'en dire un peu de mal.
Pourtant, il faut le dire, Les insurgés n'est pas un très bon film. La raison en est simple : c'est à la virgule près ce à quoi on pouvait s'attendre en lisant le résumé (et a fortiori en regardant la bande-annonce). Les scènes s'enchaînent comme tournent les pages d'un livre d'histoire : les faits sont relatés avec sérieux et précision, mais la surprise ou l'émotion ne sont jamais au rendez-vous, pas plus que la moindre réflexion. D'une façon ou d'une autre, un film doit remplir son spectateur, lui donner l'impression de n'être plus tout à fait le même que celui qui était entré dans la salle quelques temps plus tôt. On ne peut reprocher à Zwick son manque de professionnalisme ou de technique : Les insurgés est un film de bonne facture, filmé efficacement et pas trop mal joué. Mais c'est tout.
On baille poliment devant ce semblant de divertissement engoncé dans sa propre dignité, qui ne sort jamais des sentiers battus, sans doute pour ne pas risquer d'ébrécher l'héroïsme de ses personnages. Ce n'est pas la première fois que Zwick est aussi mollement mauvais dans sa façon de raconter une histoire vraie et qu'il met des plombes (deux heures quinze !) à le faire ; mais c'est toujours étonnant de la part d'un réalisateur qui sait aussi livrer des fresques intenses lorsqu'il est inspiré. La seule chose à retenir de ce film aussitôt oublié aussitôt vu, c'est la prestation de Daniel Craig, qui confirme à chacune de ses apparitions qu'il n'est pas qu'un excellent James Bond, mais aussi un acteur plein de ressources, sans doute le premier 007 depuis Sean Connery à avoir les capacités de jouer autre chose que les agents secrets. Qu'il se trouve désormais des projets à hauteur de son impressionnante rugosité.
4/10

(autre critique sur Sur la route du cinéma)

Top 5 : Patrice Leconte

À l'occasion de la sortie de La guerre des miss, Rob Gordon étrenne une nouvelle rubrique qu'il aurait dû créer dès juin 2005. Avec trois ans et demi de retard, voici donc l'heure du top 5.



Top 5 des films de Patrice Leconte

01. Le mari de la coiffeuse (1990)
Les slips de bain en laine, l'extase du shampooing, la danse, l'amour, et surtout Jean Rochefort : un plaisir de tous les instants, comme du Philippe Delerm sur pellicule mais avec un élan dramatique qui finit par prendre aux tripes.

02. La fille sur le pont (1999)
À chaque fois qu'un film contemporain en noir et blanc débarque sur nos écrans, on s'extasie. Sauf qu'il ne suffit pas à faire les grands films. Celui-ci en est un, transcendé par la mise en scène d'un Leconte au sommet de son art, un scénario affûté et bouleversant, et un Daniel Auteuil juste génial (rien que son maquillage mérite une ovation).

03. L'homme du train (2002)
Ça ressemble à un film mineur, c'est juste un condensé de tout le cinéma du bonhomme, qui prend un risque payant en engageant Jean-Phi Smet pour jouer le rôle du cowboy. Son duo avec Rochefort (encore lui) est d'une intensité rare, avec des silences parmi les plus beaux que le cinéma français nous ait donné. C'est important, les silences.

04. Ridicule (1996)
Engagé pour réaliser le film d'un autre (Rémi Waterhouse, jugé trop inexpérimenté pour filmer son propre scénar), Leconte orchestre avec finesse un jeu de massacre verbal aussi cruel que délicieux. Et révèle un certain Charles Berling, qui n'en finira plus de briller par la suite. Exquis, mille fois exquis.

05. Les grands ducs (1996)
L'odyssée de trois ringards, filmée avec une fausse désinvolture et une vraie folie. Si le scénario est fin comme une feuille à rouler, on s'en moque complètement : l'important, c'est la frénésie de ce trio de vieux cabots, les inusables Noiret, Marielle et Rochefort. Le premier des trois a depuis tiré sa révérence. Le monde sera bien vide quand les deux autres l'auront rejoint (le plus tard possible, espérons).

15 janv. 2009

LES TROIS SINGES

Dans ses précédents films (parmi lesquels Uzak, qui l'a révélé, et Les climats, son chef d'oeuvre), Nuri Bilge Ceylan filmait des couples, amoureux ou amicaux, et s'évertuait à décortiquer la dualité de ces relations tout sauf binaires. De deux sujets, le cinéaste turc est passé à quatre, afin de complexifier son univers. Les trois singes part d'un postulat façon polar pour aboutir à un constat fort cruel sur la vérité et les différentes façons de la trahir (mensonge, omission et autres techniques plus perverses). Tout part de l'histoire d'un politicien qui renverse un homme sur la route à quelques jours des élections, et paie son chauffeur pour qu'il aille en prison à sa place. Pendant l'année d'enfermement du chauffeur, sa femme et son fils vont se rapprocher dangereusement du patron, dont la richesse les éblouit.
On comprend ce qui a pu intéresser Ceylan dans tout cela : traiter enfin une « vraie » intrigue tout en se penchant non seulement sur la vérité, mais également les rapports dominant-dominés, le poids des différences sociales, la mutation du désir en haine. Autant de thèmes déjà évoqués au long d'une filmographie courte mais intense, lui ayant permis de s'imposer comme le successeur numéro 1 de Michaelangelo Antonioni. Quitte à passer pour un élitiste forcené, le problème des Trois singes est qu'il ressemble à une version tous publics des précédents films de Ceylan. Le passage d'un duo à un quatuor n'a pas rendu l'ensemble plus complexe, au contraire : l'évolution psychologique des personnages est trop linéaire, presque prévisible. Idem pour la mise en scène : Ceylan a perdu à la fois en rigueur et en émotion, aussi paradoxal que cela puisse être. On croit même reconnaître dans certaines scènes les copies conformes de quelques séquences marquantes d'Uzak et Les climats, et la comparaison tourne toujours à l'avantage de ces deux films. Il n'y a qu'à voir la scène de retrouvailles conjugales, où la violence se mêle au sexe, et qui répond directement au climax des Climats, séquence de baise aussi bestiale qu'inquiétante. Mais en un peu plus timoré.
Néanmoins, Les trois singes reste un film assez impressionnant, notamment par son rythme hypnotique et par le talent pictural du metteur en scène, qui déniche des couleurs que personne ne semble avoir filmées avant lui. Et c'est, pourquoi pas, une très belle introduction au cinéma de Nuri Bilge Ceylan pour qui est encore étranger à son univers. On continuera à suivre le turc avec appétit, surtout s'il se sert de cette expérience pour rebondir et revenir à des projets plus singuliers et rigoureux.
7/10

(autre critique sur CineManiaC)

14 janv. 2009

PARC

Qu'attendre d'un film avec une telle affiche et deux personnages principaux nommés Marteau et Clou, le premier ne rêvant que de crucifier le second ? Un tour de force à la Beckett ou une oeuvre ployant sous un symbolisme de pacotille. Parc offre pourtant une troisième alternative en s'affranchissant rapidement d'un dispositif tout droit voué à l'échec. Et Arnaud des Pallières (Drancy avenir, Adieu) de livrer un curieux thriller psychologique sans thriller, où tout est sujet à interprétation et dont il est difficile de tirer la moindre conclusion.
Pourtant, tout commence (presque) normalement. Présence de Sergi Lopez oblige, le début de Parc ressemble à du Dominik Moll, quelque part entre Harry... et Lemming. Petites bizarreries et malaise inexplicable sont de mise, bien relayées par une interprétation sans faille. Rapidement, l'ensemble semble piétiner, comme si le metteur en scène prenait plaisir à étirer encore et encore l'exposition de ses personnages afin de créer la frustration. Il faut un certain courage pour franchir le cap de la première heure ; courage qui sera en quelque sorte récompensé par la suite, qui n'offre aucune clé mais crée une tension palpable à partir de rien.
Des Pallières refuse de plonger dans le thriller, mais on retient quand même son souffle : ce cinéma fait de symboles et de métaphores plus ou moins explicites a ceci de fascinant qu'il est totalement imprévisible, comme un Lynch version réaliste. Une impression à double tranchant, puisque cela peut également faire naître un total désintérêt face à ce qui se passe à l'écran. D'autant que le message semble quant à lui plus confus qu'énigmatique. Mais si le fond a de quoi laisser perplexe, la forme fait baver d'admiration. On est en présence d'un véritable cinéaste, qui sait faire des plans et créer des ambiances toujours plus singulières. Chez des Pallières, même le sexe est différent, excitant et trouble à la fois. Avec des intentions mieux définies et moins visibles, il devrait à l'avenir proposer des oeuvres plus abouties que ce film intéressant mais n'allant nulle part.
5/10
(également publié sur Écran Large)

13 janv. 2009

SEPT VIES

Un éditeur devrait publier le scénario de Sept vies en y ajoutant la mention suivante : « comment pourrir une idée simple et belle en la racontant de façon tarabiscotée ». Le script de Grant Nieporte (dont c'est, tiens donc, le baptême du feu) ressemble en effet à une compilation de ce qu'il ne faut pas faire tant tout semble mis en place pour passer à côté du sujet. La pire idée du film est d'avoir tenté de faire du héros un personnage énigmatique, au passé et aux motivations pour le moins troubles. Comme n'importe quel idiot a tout compris au bout de cinq minutes, la suite est quelque peu pachydermique.
Le film est à l'image de la prestation de Will Smith : raide comme la justice, pataud, et avec pour seul objectif de faire chialer la spectatrice en manque de mélodrame. Car du mélo, il y en a : des mourants, des infirmes, des traumas, de la solitude humaine, et plein de Kleenex usés par les larmes. Le tout dans une sorte d'éloge de ce type qui veut certes faire le bien autour de lui mais tient surtout à ce que tout le monde le sache. Il y a plus noble comme intention.
Heureusement que la mélancolie de certaines scènes atteint son but, et que Smith est entouré par une Rosario Dawson décidément craquante (et étonnamment sobre en cardiaque dont les jours sont comptés) et un Woody Harrelson trop peu présent mais sacrément émouvant en aveugle. Ils évitent à Sept vies de n'être que lourd et didactique mais ne peuvent empêcher ce petit film malade d'être un inénarrable gâchis, dont le semi-échec au box-office américain est aussi compréhensible que mérité.
4/10
(également publié sur Écran Large)

(autre critique sur L. aime le cinéma)

12 janv. 2009

THE ROCKER

Quoi qu'il fasse, Peter Cattaneo sera toujours catalogué comme le réalisateur de The full monty. Difficile pour un modeste réalisateur britannique de rebondir après un tel succès, d'autant que son amour des numéros musicaux force encore un peu plus la comparaison. C'est le cas de The rocker, dont on ne peut pourtant pas dire qu'il soit une copie de The full monty : si schématiquement les enjeux sont les mêmes (monter ou remonter sur scène pour relever un défi avec soi-même), le ton est bien différent. The rocker ne fait ni dans le social ni dans la tendresse, se gaussant consciencieusement de son loser de héros.
Celui-ci, interprété par Rainn Wilson (The office), est un has been qui aurait mérité d'être une star il ya 20 ans mais fait son grand retour de nos jours, en batteur d'un groupe de teenagers. On imagine facilement la teneur du film : exploiter au maximum la ringardise absolue de ce type. Au début c'est efficace, mais Cattaneo peine à renouveler le personnage, tombant bien vite dans une intrigue éminemment linéaire, dont on connaît par coeur chacune des étapes.
Heureusement, Wilson s'en donne à coeur joie, et le tandem qu'il forme avec une Christina Applegate très en verve est une réussite. Le meilleur restant tout de même la série d'apparitions de Vesuvius, groupe star mené par Will Arnett (désormais guest star dans une comédie US sur deux) et Bradley Cooper. Un film entier sur ce rock'n roll band aurait peut-être été plus efficace que ce Rocker fort sympathique mais se reposant trop souvent sur son seul anti-héros.
6/10
(également publié sur Écran Large)

CHE - 1ÈRE PARTIE : L'ARGENTIN

On ne sait plus trop s'il faut dire de Steven Soderbergh qu'il aime multiplier les expériences fondamentalement différentes ou si c'est juste un type incohérent et opportuniste. Sa filmo part dans tellement de directions qu'au fil des années il est devenu parfaitement impossible d'évoquer son style ou ses thèmes de prédilection. Il convient donc de parler de ses films comme des oeuvres uniques, sans chercher à les relier à sa filmographie. Par conséquent, il semble suffisant d'affirmer que cette première partie du diptyque Che est juste un très bon film, intense et pénétrant, atypique et frappé du sceau de l'intelligence.
Le choix du titre Che était inévitable mais pas vraiment à propos : il ne s'agit pas d'un biopic du révolutionnaire, pas plus que d'un portrait, mais d'un film centré tout entier sur la révolution. Où elle trouve sa source, comment elle se développe, comment elle est perçus par ceux qui la font et ceux qui la vivent. Premier acteur et observateur : Ernesto "Che" Guevara, médecin argentin, que Soderbergh a choisi de désacraliser sans pour autant s'attaquer à lui. Que voit-on de cet homme ? Qu'il attache une énorme importance aux principes, à l'instruction et aux relations humaines. Point final. Les faits importent peu au réalisateur, qui multiplie les ellipses et relate peu d'évènements précis pour mieux s'attacher au ressenti et à l'énonciation de vérités fortes sur la révolution. On nage quelque part entre Last days (pour le détournement d'un mythe au service d'une approche naturaliste) et Gomorra (pour le refus des stéréotypes et de la grandiloquence).
Car la révolution selon le Che n'a rien de réellement passionnant. Elle est essentiellement faite d'attente, de tours de garde, de rigueur et de déceptions. Ce n'est pas un déferlement incessant de fusillades, d'aventures échevelées et de montées d'adrénaline. Guevara est porté par l'amour, comme il l'affirme dans le film, et par une idéologie, qu'il ne martèle pas à tout bout de champ mais qu'on sent présente à chaque instant, et toujours plus importante que les stratégies militaires. D'où un film au rythme très étrange, qui pourrait être ennuyeux mais qui parvient à se faire hypnotique. Deux heures durant, on fait corps avec le Che, excellemment incarné par un Benicio del Toro qui n'a pas volé son prix cannois. Quand il finit par quitter la ville de Santa Clara au terme d'une victoire éclatante, on le laisse le coeur serré à l'idée de ne le retrouver que trois semaines plus tard, dans un Guerilla qui s'annonce explosif.
8/10

(autre critique sur Les critiques clunysiennes)

11 janv. 2009

SLUMDOG MILLIONAIRE

Danny Boyle. L'Inde. Le scénariste de The full monty. L'émission « Qui veut gagner des millions ? ». Ce cocktail assez improbable est à l'origine du film incontournable de ce début d'année. Vibrer pendant deux heures, c'est possible, grâce à ce Slumdog millionaire miraculeusement touché par la grâce. Il faut une dizaine de minutes pour entrer dans le film de Danny Boyle, le temps de s'habituer à la photo d'Anthony Dod Mantle ; ensuite, en bon tourbillon qu'il est, le film ne relâchera plus son emprise.
Picaresque par excellence, Slumdog millionaire ne doit cependant pas être réduit à une succession d'historiettes tantôt tendres et tantôt très sombres. Très élaboré, le scénario fonctionne sur trois niveaux, avec des retours en arrière inclus dans les retours en arrière. Impossible de s'y perdre, tant la narration est fluide et les décors différents (un commissariat, un studio de télévision, les rues indiennes). D'où un exaltant film d'aventures, qui se mue bientôt en une love story belle comme une évidence, puis en un suspense implacable.
Car fan de jeux TV ou pas, on finit par être totalement aspiré par une intrigue rondement menée. Gagnera, gagnera pas ? Une interrogation aussi binaire que rondement menée par un Boyle qu'on n'a jamais senti aussi proche de ses personnages. Exit le cynisme et le second degré : comme dans une production Bollywood, la pureté et la candeur triomphent ici, même si la noirceur du parcours du héros est montrée sans pudeur. Le réalisateur britannique a en tout cas réussi son escapade indienne, et confirme son statut de brillant touche-à-tout.
8/10
(également publié sur Écran Large)

(autre critique sur Sur la route du cinéma)

10 janv. 2009

DE L'AUTRE CÔTÉ DU LIT

Quand l'actrice préférée des Français (qui tourne peu et pas vraiment à bon escient) rencontre l'idole des foules (qui présente désormais ses ch'tis à travers le monde tout en supervisant l'adaptation américaine de son film), ça donne une comédie en forme de tiroir-caisse consensuel. Pas méchant pour deux sous, De l'autre côté du lit est un peu l'équivalent filmique du genre idéal. Bien poli, propret, courtois mais avec un ou deux clins d'oeil coquins, plein de bonnes intentions ultra prévisibles, avec un humour ne franchissant jamais la ligne jaune. Donc aussi fréquentable qu'emmerdant.
Si Pascale Pouzadoux a bien tenté çà et là de rendre son film moins lisse que prévu, ses efforts sont plus visibles qu'efficaces. Ça sent très souvent la fausse subversion, comme lorsqu'au travers de scènes inutiles mais sympathiques elle essaie de choquer avec l'histoire d'amour naissant entre un homme et une femme plus âgée d'une dizaine d'années (Antoine Duléry et Anny Duperey, très à l'aise). Comparé à l'excellent Ma vie n'est pas une comédie romantique, où l'un des personnages secondaires se tapait une ado de 15 ans, on comprend que ça ne va franchement pas loin. Quant au jeu de massacre promis à l'occasion de cet échange des rôles entre la maman dévouée et le self made man, il n'a jamais vraiment lieu, et ses meilleurs instants rappellent un peu trop le couple Scavo de Desperate housewives (qui tenta un temps le même défi) ou le duo Taglioni-Quivrin dans Notre univers impitoyable, imparfait mais bien plus couillu.
Alors évidemment, il y a la môme Marceau, qui n'a toujours rien d'une grande actrice mais devient de plus en plus belle et fraîche avec l'âge. C'est à son personnage que le scénario permet le plus de se lâcher, et elle semble effectivement s'éclater à casser un peu une image très papier glacé. Enfermé dans un personnage moins extraverti, Dany Boon fait ce qu'il peut, et plutôt bien, comme il l'avait fait par exemple dans Le déménagement. Sans eux, le film ne serait vraiment pas grand chose, multipliant les scènes un peu plates et les rebondissements téléphonés (ah, les Polaroïd qu'on laisse négligemment trainer...) pour nous livrer au final une morale bien consensuelle du genre « travail - famille - patrie ». Aussitôt vu, aussitôt oublié, ce sera un grand succès en prime time sur TF1.
4/10

(autre critique sur Sur la route du cinéma)

9 janv. 2009

TWILIGHT - CHAPITRE 1 : FASCINATION

Les amateurs d'Anne Rice ou de Génération perdue peuvent rester au chaud chez eux : ce n'est pas avec Twilight que leur obsession des canines acérées sera rassasiée. On comprend mieux pourquoi le film a cartonné aux États-Unis, notamment auprès des adolescentes : c'est bien plus un récit sentimental qu'un film de vampires. Ici, ils sont pâles et se nourrissent du sang d'animaux. C'est tout : les vampires de Twilight sont des êtres relativement inoffensifs, qui ont cessé de bouffer de l'humain afin de ne plus constituer un danger pour les citoyens lambda qu'ils côtoient. Et quand par malheur un vilain vampire veut suçoter le cou de la fragile héroïne, il est très vite remis à sa place.
Twilight, c'est donc du cinéma Canderel, où l'hémoglobine a un goût d'aspartam. Les seuls frissons parcourant le film sont des frissons d'amour, sentiment nouveau éprouvé par la jeune Bella envers le beau et pâlichon mâle qu'elle vient de rencontrer. Pour ne pas s'ennuyer mortellement devant ce non-spectacle avare en rebondissements, il faut considérer le film comme la description à peine métaphorique des premiers tourments amoureux et de l'attraction sexuelle naissante. Ainsi, après une phase d'approche, Bella finit par avoir sérieusement envie qu'Edward la morde. Celui-ci, amoureux lui aussi, hésite, ne souhaitant pas brûler les étapes (oui, ça existe aussi chez les mecs). Le bal du lycée sera peut-être l'occasion pour les tourtereaux de passer à l'acte.
L'ensemble est de cette teneur, plus fleur bleue que sanglant, à tel point que l'on se demande où va pouvoir aller la suite, déjà prévue, et à nouveau tirée d'un roman de Stephenie Meyer. Si la description de la fascination du titre, éprouvée par l'héroïne pour son énigmatique camarade, n'est pas inintéressante, la suite risque d'être bien plus tartignole. D'autant que tout le monde se prend très au sérieux dans cet univers totalement dépourvu de second degré. À Chris Weitz de dérider tout cela, d'injecter davantage de fun et d'action dans cet univers un peu trop lisse pour convaincre quiconque a au dessus de 14 ans ½...
5/10

(autre critique sur L. aime le cinéma)

8 janv. 2009

FROZEN RIVER

L'affiche a beau faire dire à Quentin Tarantino que c'est le thriller le plus excitant de l'année, Frozen river est avant tout un drame dont la noirceur contraste férocement avec la blancheur des paysages enneigés. Empreint d'une forte dimension sociale, le film de Courtney Hunt n'a cependant rien d'une chronique sordide et lacrymale : il montre deux femmes bien décidées à aller de l'avant pour s'en sortir, quitte à emprunter des moyens détournés. Tête baissée, elles foncent. la réalisatrice ne les blâmera jamais, pas plus qu'elle n'en fera des victimes. On sent même poindre une certaine admiration, non pas pour l'activité qu'elles pratiquent (le passage de clandestins), mais pour la témérité de leurs actes.
Tarantino n'a quand même pas tout à fait tort lorsqu'il évoque un « thriller excitant » : car Frozen river ménage en effet un vrai suspense, digne d'un bon film noir. Évidemment, les deux héroïnes finiront par accepter la mission de trop, et seront contraintes de faire des choix auxquels elles n'avaient pas songé. Une vraie tension en ressort, magnifiée par une réalisation simple, épurée mais sans cesse au service du récit. Sur un sujet voisin, un film comme Maria pleine de grâce finissait par piétiner un peu à force de considérer tout élement de suspense comme une hérésie. Ici, le côté polar ne fait que renforcer l'attachement du spectateur aux personnages et par créer une vraie compassion, sans putasserie aucune. Belle réussite.
8/10
(également publié sur Écran Large)

(autre critique sur Goin' to the movies)

7 janv. 2009

ERIK NIETZSCHE, MES ANNÉES DE JEUNESSE

Un film écrit par Lars von Trier est toujours une curiosité, a fortiori lorsqu'il parle de cinéma. Inspiré des mémoires d'un ex-apprenti cinéaste, Erik Nietzsche : mes années de jeunesse est un délicieux petit film sur le septième art et ceux qui le font. Point de grand discours ou de concept fantaisiste : le film suit avec simplicité les nombreuses péripéties attendant l'élève Nietzsche sur le chemin menant vers le métier de ses rêves. Il réalisera que les règles les plus importantes sont celles qui ne sont écrites nulle part, et que l'on n'apprend pas à avoir du talent. Le propos ne va finalement pas beaucoup plus loin, et c'est très bien comme ça.
Car Erik Nietzsche, à travers le portrait de ce réalisateur en herbe, de ses errances et atermoiements, est aussi et surtout une brillante et loufoque galerie de personnages venus d'ailleurs, mais tous réunis par une même flamme (un peu éteinte chez certains) : le cinéma. De professeurs foireux en camarades barrés, c'est davantage au gré de ses rencontres que par l'intermédiaire des cours qu'il suit que Nietzsche finira par se forger une vraie âme de metteur en scène. Un parcours initiatique d'une drôlerie quasi permanente, tant les évènement narrés sont haut en couleurs. Au programme : une relecture du Décaméron, une actrice un peu exhib, une cascade qui ne casse pas que la baraque, et pas mal de surprises. Le tout donne un film finalement assez inclassable, pas exempt de baisses de rythme, mais méritant de figurer au panthéon des films à voir sur le cinéma, quelque part entre Ça tourne à Manhattan et La nuit américaine. Que l'on aimerait retrouver Erik Nietzsche pour un deuxième épisode évoqué nulle part, sauf peut-être dans le titre original (qui, semble faire du film le premier épisode d'une série)...
7/10
(également publié sur Écran Large)

(autre critique sur CinéManiaC)

6 janv. 2009

IMPORT EXPORT

Le plus souvent, on emploie l'adjectif "glauque" pour désigner un univers sordide et poisseux, alors qu'en fait (je l'ai appris il y a peu, j'avoue) ça fait d'abord référence à une couleur verdâtre. Deux définitions qui se téléscopent allègrement sous l'oeil d'Ulrich Seidl, jadis promu Haneke burlesque avec son Dog days étouffant mais drôle. Présenté à Cannes en 2007, le dernier film du cinéaste autrichien entend aller bien plus loin dans le malaise. Et c'est réussi : Import export est un pur voyage au coeur du sordide, une plongée dans les entrailles de ce que la planète peut porter de plus pathétique.
Au menu : un agent de sécurité bientôt au chômage, un tabassage en règle dans un parking, une fille qui se doigte devant sa webcam pour gagner sa croûte, des femmes de ménage passant entre les vieillards mourants pour nettoyer de longs couloirs blancs et crasseux à la fois, et un lot de putes ukrainiennes... Le tout filmé de front, comme une longue série de tableaux (ça dure deux heures quinze) par un Seidl qui ne sait visiblement pas où il va. L'idée de faire se croiser deux trajectoires (Ukraine-Autriche pour l'une, Autriche-Ukraine pour l'autre) était pourtant intéressante, façon de montrer que l'éden se trouve toujours chez le voisin. Tel quel, ça ne ressemble qu'à un vague concept laborieusement engendré par un auteur en panne d'inspiration, qui pond des images moches, façon porno amateur, sous prétexte d'austérité. Import export voudrait faire grincer les dents des spectateurs mais sent tellement la fausse provoc qu'il ne peut s'attirer qu'une sorte d'indifférence un peu méprisante. Plus sordide encore que toutes les images précédemment citées, il y a cet humour noir tombant quasiment toujours à plat, d'un mauvais goût absolument atroce. On comprend mieux pourquoi le film a mis si longtemps à arriver jusqu'à nos écrans : tout simplement parce que personne ne peut avoir envie de voir ça.
2/10
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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