Francis Ford Coppola est vivant. Et même plus que ça. Voilà bientôt deux décennies qu'on le croyait fini, rincé, usé jusqu'à la corde par un nouvel Hollywood qu'il avait contribué à créer. L'étrange Homme sans âge, à défaut d'être réussi, lui avait au moins permis de remettre le pied à l'étrier, de se reconstruire en tant que cinéaste et de se frayer un chemin vers l'indépendance. Indépendant, Coppola ne l'a jamais été autant qu'avec ce Tetro qu'il est allé tourner du côté de l'Amérique latine, loin des studios qui ont toujours cherché à le contrôler. Soit les retrouvailles de deux frères : Tetro, l'aîné, a fui le carcan familial depuis dix ans pour aller vivre en Argentine, et est rejoint malgré lui par Bennie, jeune marin à peine majeur. Il est à nouveau question d'indépendance, l'un n'aimant rien tant qu'être en paix avec lui-même quand l'autre a choisi un métier le poussant à se prendre en main et à se détacher des siens. Après une phase d'apprivoisement qui permet à Coppola de pratiquer l'humour en plan fixe, ils vont enfin apprendre à se connaître et tenter de se comprendre.Tetro commence comme ça, comme une chronique désenchantée, ancrée dans un Buenos Aires dont ne voit quasiment rien si ce n'est quelques rues difficilement identifiables. Le noir et blanc est précis, jouant avec les ombres avec un naturel savamment travaillé et rappelant d'une certaine façon l'impressionnisme allemand. Tout ceci n'est pourtant qu'un point de départ, car l'affaire de famille s'étendra bien au-delà d'une affaire de frangins. Entre bientôt en scène la figure du père, chef d'orchestre renommé, responsable d'une façon ou d'une autre de l'éclatement de la cellule familiale. Les langues tardent à se délier, et ne le font qu'à la faveur des efforts du jeune Bennie, prêt à fouiller chaque recoin de son passé et de celui de son frère pour comprendre enfin d'où il vient. Il exhumera bientôt une pièce de théâtre écrit par Tetro et pouvant éventuellement lui en apprendre beaucoup. Ou comment l'art permet à chacun, auteur ou spectateur, d'extérioriser son identité et de dévoiler ses failles. Suivront d'autres rebondissements, de plus en plus fous et inattendus, au gré d'un film en perpétuelle mutation, qui permet à son cinéaste de se lâcher, de perdre volontairement le contrôle des opérations et de sortir des schémas narratifs traditionnels.
La beauté suprême de Tetro réside dans son côté funambule, toujours prêt à se casser la figure mais sans cesse majestueux. Comme s'il avait fallu à Coppola un demi-siècle de carrière pour accepter enfin de se livrer tel qu'il est, c'est-à-dire avec ses excès et ses angoisses, sans jamais avoir peur de sombrer. Difficile de restituer la puissance formelle et émotionnelle dégagée par le film, qui se permet des choses folles - flashbacks fantaisistes et colorés au milieu de tout ce noir et blanc -, des références pointues - Powell et Pressburger, Les contes d'Hoffmann - et des partis pris osés. Comme celui d'avoir engagé Vincent Gallo, acteur génial mais caricature de lui-même, pour interpréter ce Tetro si insaisissable. Pour la première fois ou presque, on le sent lavé de tout calcul, dirigé d'une main de fer par un metteur en scène sûr de son fait. Dans Tetro, il y a un personnage de critique, une femme nommée Alone, si intransigeante qu'elle fait trembler les artistes et si influente qu'il vaut mieux lui faire bonne impression. Ultime pied de nez de Francis Ford envers une corporation qui l'a éreinté par le passé - souvent à raison - mais n'a plus ici qu'à s'incliner devant son retour en grâce inexplicable mais bien réel. Welcome back, mister Coppola.

Tetro de Francis Ford Coppola. 2h07. Sortie : 23/12/2009.




















6 commentaires sur “TETRO”
Oh ça fait plaisir à lire ça!!
Une fois n'est pas coutume, je te rejoins totalement sur ce bel avis, plein d'amour.
On a un peu trop vite enterré Coppola, alors qu'il avait simplement en tête un besoin d'indépendance qui lui fait un bien fou.
L'Homme sans passé était déjà une belle expérimentation, un peu froide et hermétique, mais Tetro montre que Coppola peut de nouveau raconter une grande fresque familiale sans tomber dans le faste de la trilogie du Parrain.
Et s'il fallait une nouvelle preuve de la bonne santé du réalisateur, ses multiples interventions lors de sa venue en France il y a quelques semaines, étaient empreintes d'une grande générosité envers son public, avec de longues présentations de ses flims, des anecdotes à foison, et une envie de partager son expérience, ses expériences.
Coppola n'est pas mort, il est ressuscité.
Et juste un petit mot sur Vincent Gallo, que tu adores, et qui livre ici une prestation sobre et poignante.
Très joli casting dans son ensemble. Coppola a toujours su choisir ses comédiens avec talent.
Pour ce premier week_end de l'année...
Je viens souhaiter à ton blog ...
De bon articles...
Et plein de suprises à son créateur....
BONNE ANNEE...........................................
LORENT
Vu hier un peu à la bourre comme souvent en ce moment et chef d'oeuvre. 9/10 pour moi :)
Funambule pour les personnages, c'est l'expression parfaite! bravo! ce film est un chef d'œuvre, il m'a bouleversée et inspirée!
Pour me faire un avis définitif sur un film, j'attends souvent quelques jours afin de voir si j'y repense, s'il reste quelque chose après le générique...et ce film me hante depuis un mois. Les acteurs sont électriques, la mise en scène sublime et l'histoire bouleversante. Le must-see de la fin d'année 2009 avec Le Père de mes enfants, of course.
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