25 août 2009

UN PROPHÈTE

Comment dire du mal d'un tel film ? Comment émettre la moindre réserve devant une entreprise si aboutie, si maîtrisée, si parfaite ? Comme les précédents films de Jacques Audiard, Un prophète ne souffre quasiment d'aucun défaut, fruit d'un long et douloureux questionnement artistique de la part d'Audiard et de ses collaborateurs. Patiemment, caméra à l'affût, il filme l'inquiétante ascension d'un jeune taulard qui part de rien - un billet de cinquante balles, une clope, aucun proche, zéro instruction - et se sert de deux clans rivaux comme des barreaux d'une échelle le menant vers ce qu'il croit être la grandeur. L'itinéraire de Malik est filmé avec précision, sans jugement moral mais de façon totalement implacable, comme dans un thriller à l'américaine.
Malgré une poignée d'effets de style pas toujours indispensables (le seul défaut minime du film, bien moins appuyé que dans les autres films du cinéaste), Un prophète est un film sobre et efficace, qui montre comment la prison peut engendrer des monstres. Et ce sans jamais tomber dans le film à thèse. Audiard s'abstient de tout commentaire superflu, se garde bien de tomber dans le documentaire et se contente - comme si c'était simple - de suivre encore et toujours le jeune homme. très vite, ce n'est pas un simple film de taule qui se dessine, mais une étude sur la perversité des rapports humains, la complexité des rapports de force, la façon d'entretenir ses rêves lorsqu'on a un mur gris pour seul horizon. le film bénéficie de la force gigantesque de son interprétation : Tahar Rahim est une totale révélation, jonglant entre humanité et bestialité avec une aisance folle. on croit dur comme fer à l'évolution presque imperceptible de son personnage, en perpétuelle mutation pendant les deux heures et demie de projection. Face à lui, un monstre sacré : Niels Arestrup confirme son statut de type le plus inquiétant du cinéma français et campe un mentor imprévisible donc terrifiant, rappelant en moins théâtral l'Al Capone de Robert de Niro. Le duo/duel entre les deux hommes est sans doute à l'origine des plus beaux moments du film, ceux d'où émane la sincérité la plus pure.
Violent par saillies, Un prophète ne nous épargne rien, et ses quelques scènes d'action judicieusement espacées sont autant de montées d'adrénaline magistralement exécutées. Lorsque Malik, pour s'intégrer, est chargé d'éliminer un autre taulard, on est aussi tétanisé que lui et on attend le passage à l'acte avec une fébrilité teintée d'excitation. Rarement un réalisateur français aura livré spectacle si intense. Technicien hors pair, scénariste inspiré, Jacques Audiard évite élégamment tous les pièges du genre et s'affranchit de toutes les étiquettes, qui volent en éclat. Ici, plus de genre, plus de nationalité, rien que du cinéma, fait avec amour et perfectionnisme. Il est d'autant plus difficile d'avouer alors la légère indifférence que suscite finalement le film, qui est une copie d'élève modèle, sans faute de goût, sans tache d'encre, montrant que toutes les leçons ont été parfaitement retenues. Ce grand moment de plaisir immédiat ne laisse finalement guère de saveur dans la bouche, incapable de faire son effet sur la durée et de devenir réellement mémorable. On se moque un peu de la fin. On se moque un peu du sort de Malik, même si la robustesse des dernières scènes d'action a effectivement créé quelques tremblements. Un prophète est un film irréprochable, un bon film, qui passe vite et ennuie peu ; lui manque définitivement ce surplus d'âme et d'écorchures qui fait les chefs d'oeuvre.




Un prophète de Jacques Audiard. 2h29. Sortie : 26/08/2009.
Autre critique sur CineManiaC.

15 commentaires sur “UN PROPHÈTE”

FredMJG a dit…

A nous deux Tahar !
Bon, bref, j'irais le voir puisque j'ai vu tous les films d'Audiard quoi qu'il en soit et malgré ta réserve puisque de toutes manières j'émets des réserves itou (surtout au sujet De se battre etc etc puisque je l'avais trouvé hyper froid et finalement bien propret par rapport au Fingers de Toback, qui lui était franchement trop cradingue/glauque mais tellement plus excitant) c'est la froideur et la cérébralité du monsieur (j'aime bien les neurones mais point trop n'en faut quand brusquement rien n'est laissé au hasard et qu'il n'y a plus ne serait-ce qu'une scorie qui nous ferait titiller)
Ou en étais-je ? Oui, les acteurs ! il les transcende donc... (et hormis Arestrup, il m'a l'air d'y avoir une sacrée bande qu'on ne rencontre pas à chaque sortie de films bien français... rien que pour ça !)
Ciao

Pascale a dit…

Un film irréprochable comme tu dis pour lequel je ne ferai pas de reproche...

Le crescendo est imparable.

Il ne t'a pas laissé de traces... moi, j'en ai rêvé cette nuit.

J'étais sous le choc...

et Tahar for ever !

Pascale a dit…

auquel je ne ferai pas de reproches of course !

Mélissa a dit…

C'est drôle que tu parles d'éphémère, ce film me hantant depuis que je l'ai vu... depuis le festival de Cannes ! Pour le coup, donc, une oeuvre qui marque et reste comme l'un des meilleurs films français de l'année. Le meilleur ? Même si il faut attendre la suite, sans faute, oui !

Rob Gordon a dit…

Audiard est un bon élève. Il m'a fait vibrer, j'avoue, avec ses premiers films - même si j'ai revu Regarde les hommes tomber hier et que c'est quand même surécrit de chez surécrit - mais je n'arrive pas à vibrer pour ses films. Trop proprets malgré le sang versé. Trop routiniers malgré les (maigres) rebondissements.
Élève appliqué mais sans génie. Doit arrêter de viser la note maximale pour donner enfin un peu de lui-même.

Pascale a dit…

Putain, tu t'entraînes pour la rentrée !

Anonyme a dit…

Un chef d'oeuvre, j'ai eu la chance (que dis-je l'immense honneur) de le voir hier soir an Avant première à la défense, en présence de toute l'équipe du film : Tahar, Niels, les autres acteurs principaux et du grand Audiard ...
La timidité et l'émotion m'ont tétanisée que je n'ai pu poser aucune question (regret tant j'aurai aimé avoir des éclaircissements).
Tant pis.
Film noir, puissant, profond, émouvant ... qui m'a fait autant d'effet si ce n'est davantage que la haine !!
Que n'a-t-il été récompensé à sa juste valeur à Cannes ! Tahar méritait amplement le prix et le film la palme.

Pascale a dit…

Le prix d'interprétation pour Tahar aurait été mille fois mérité.

Niko06 a dit…

Ah enfin un article nuancé dans un déluge d'éloges dans tous les sens! Du coup ça me donne vraiment envie de le voir!

Benoit a dit…

"Un prophète" est son film le plus abouti. Un vrai bonheur de cinéma.

Anonyme a dit…

Bravo. La critique est (presque) parfaite ;-) Intelligente et sensible -- à l'écriture remarquable (il est vrai que je viens de lire, celle de Gérard Lefort, approximative et insipide).
Jacques Audiard s'affirme, décidément, comme un maître. Au rang des Welles et des Melville. Et pose sa signature. Reconnaissable, désormais. Par ce chef-d'oeuvre, courronnant, d'un violent éclat, ses précédentes réussites. Même si l'esprit français supporte mal la perfection : alors quelques "effets de style", oniriques, en effet... Mais 'Un Prophète" ne manque pas d'âme ni d'écorchures; et la fin est tout simplement magnifique, égale à celles des plus beaux films de Chaplin : émouvante et dérisoire.
Je suis sorti de la séance, avec un goût de sang rouillé, encore dans la bouche; les jambes en coton ; les oreilles assourdies; et une incroyable envie de respirer.

catali a dit…

C'est incontestablement un film marquant, puissant, qui pose la question de l'état de l'univers carcéral.
Malik dit "le prophète", c'est aussi l'histoire d'une mise sous contrôle progressive - de lui-même puis des autres (y compris sa première victime qui devient sa conscience docile).
Mise sous contrôle et inversement des forces. Malik sort de prison non pas en tant qu'homme libre mais en parrain.

pomme a dit…

j'ai adoré le film pour tout .
Un (petit) bémol:le retournement final un peu tiré par les cheveux

A quand la suite?

Anissa a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Anonyme a dit…

La fin me fait penser à celle d'un western. Sauf qu'ici le cowboy ne va pas vers un soleil couchant mais est précédé d'un cortège digne de funérailles. Il est entré seul, nu , en prison mais il en ressort avec un costume de mort.

 
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