4 juin 2009

ANTICHRIST

Cris, malaises, indignations : comme chaque année, Cannes s'est trouvé une tête de turc. En 2009, c'est tombé sur Lars von Trier, qui s'est dit fort flatté de voir tous ces regards braqués vers lui. Selon le fantasque danois, le but premier d'Antichrist est de choquer, de provoquer, de façon gratuite ou presque. Réaction de façade pour masquer la réelle nature du film : au travers du récit de la thérapie (vouée à l'échec) d'une femme amputée de la chair de sa chair, LVT se livre à une auto-analyse d'autant plus fascinante qu'elle est relativement incompréhensible. Chercher à interpréter chaque symbole, chaque image d'Antichrist reviendrait à chercher de la cohérence là où il n'y en a assurément pas. Frappé de dépression avant (et pendant) l'écriture du script, s'enfermant dans le silence le plus total, ce cher Lars a simplement décidé de mettre en images, de la façon la plus sincère qui soit, ses obsessions, fantasmes et cauchemars. Le tout ressemble à un sac de noeuds, mais un sac de noeuds séducteur car jamais dissimulé derrière un quelconque dispositif.
La dernière décade fut terrible pour le cinéaste, qui peina à concrétiser son inventivité débordante autrement qu'en concepts superficiels et petites provocations sans fondement. Ici, Lars se met totalement à nu, nous offrant sa cervelle sur un plateau pour un terrifiant retour à la nature. Après un prologue brillant, mini court-métrage sur l'Oedipe et autres fondements psychanalytiques, le voici qui se plonge dans la forêt, une caméra et deux acteurs sous le bras, pour un conte initiatique et apocalyptique où le petit chaperon rouge et le vilain loup ne font finalement qu'un. Si la tension fait parfois défaut, Antichrist parvient cependant à maintenir l'esprit du spectateur en éveil, le faisant rissoler avant de le mettre à feu vif. L'homme semble étonnamment équilibré et tente de surmonter pour deux l'énorme crise que travers son couple. La femme peine à mettre un pied dehors, à fouler le sol comme il se doit, à répondre aux exigences thérapeutiques un rien fantaisistes de son époux. Ils se sont juré fidélité, pour le meilleur et pour le pire, jusqu'à ce que la mort les sépare. Et mettent cette sentence en application, jusqu'au coup de semonce final. Merci aux deux grands interprètes, seuls à l'écran ou presque, qui remplissent l'espace à merveille et créent une rare impression d'empathie.
Nul besoin de comprendre ce qui se trame pour en apprécier la noirceur hypnotique et l'étrangeté formelle. Malgré toutes les fadaises qui ont émané de Cannes depuis deux semaines, il y a là-dedans moins de provocation gratuite que dans la plupart des films du réalisateur. Tout au plus quelques images choc, qui certes clouent sur place mais ne sont jamais complaisantes. Pénétration en gros plan, excision au ciseau, martelage testiculaire (...) ne font l'objet que d'un unique plan, destiné à traduire l'immense souffrance mal contenue par ce couple... et par ce réalisateur. Celui-ci s'autorise d'autres dérapages moins heureux (le renard qui parle, difficilement défendable), mais son film est une telle jungle qu'il est facile de s'y égarer à nouveau. Antichrist va faire hurler, encore et encore, mais saura aussi séduire un certain public, au coeur certes bien accroché, mais n'ayant rien contre une proposition de cinéma pour peu que celle-ci vienne d'un coeur brisé et d'un cerveau malade.




Antichrist de Lars von Trier. 1h44. Sortie : 03/06/2009.
Critique publiée sur Écran Large. Autre critique sur Une dernière séance ?.

9 commentaires sur “ANTICHRIST”

Voisin Blogueur a dit…

Moi je veux même défendre le renard ! Il annonce l'orientation du personnage de Gainsbourg : blessé, à vif. On s'apitoie mais voilà qu'il balance d'un air sadique et inattendu "le chaos règne". Le renard étant rusé, une sorte de représentation du mal, et le perso de Charlotte étant emporté par la folie cède à la violence, au rejet de tout.

Ce renard est drôle, improbable, cruel.

Enfin bref, le film me hante terriblement depuis hier ^^

Rob Gordon a dit…

J'ai lu ça, ouais.
Content de voir qu'on est une bonne poignée à défendre le film, finalement.

Foxart a dit…

Pas encore vu mais je sens - en te lisant attentivement - que je vais faire partie de votre club...
Le plus marrant c'est le fait d'avoir taxé Von Trier de "cinéaste misogyne" et qu'une des rares TRES bonne critique soit issue du journal Elle !

Spiritious a dit…

Ca fait plaisir de voir que la tension se relache et que les spectateurs apprécient vraiment le film.
Le vrai scandale, c'est que c'est vraiment injuste que le film se soit fait hué il y a à peine deux semaines par des journalistes en manque de sommeil. Et que le film s'établisse une reputation sur ça, sur le point de vue de ces abrutis. Franchement, faudrait les lister, parce qu'il faudrait savoir à qui on a à faire quand on entend les conneries qu'on entend à Cannes...
Y avait par exemple ce journaliste anglais à la conférence de presse qui avait limite insulté Lars Von Trier, ce à quoi il lui a répondu un truc du genre "je t'emmerde et je pense que je suis toujours le plus grand cinéaste au monde" (j'exagère un peu). J'aimerais juste savoir quel genre de journal à la con se permettrait de dire un truc pareil alors que c'est l'essence meme du cinéma que de faire ressentir des choses au spectateur.

Foxart a dit…

Je l'ai vu ce matin et j'ai totalement adoré !
J'ai un peu de mal encore à en parler... suis encore sous le choc. En tous cas pour moi c'est un très très très grand film.
Je parlerais même de chef-d'oeuvre et je trouve vraiment que sur ce coup là, les critiques se plantent gravement et que le film pourrait - à l'instar de grands prédécesseurs "scandaleux" - être réhabilité dans quelques années...

Quand à sa supposée mysogynie... BULLSHIT !

Par contre, il faut VRAIMENT avoir le coeur et les tripes (et le clitoris lol) bien accrochés...
Sinon, mieux vaut éviter l'expérience...

En tous cas, c'est pour le moment le meilleur film que j'ai vu cette année... et de très loin !

Benjamin F a dit…

La conclusion de tout ceux qui aiment le cinéma :

"Quand à sa supposée mysogynie... BULLSHIT"

Pas mieux. Vraiment super film, le jury de Cannes aura vraiment été d'une puérilité exemplaire.

Ben
http://www.playlistsociety.fr/2009/06/antichrist-de-lars-von-trier-8510.html

TiToine.photo a dit…

Rien à défendre et rien à combattre!
Rien à comprendre non plus et rien à supporter aussi…
L' art est une liberté et d' ailleurs c' est une des choses rarement compréhensible de ce fameux monde sociale!
Celui qui se crois forcé de trouver du plaisir juste parce qu' il a payé une place de ciné est un idiot.
L' artiste est libre et rend libre aussi le lecteur de l' œuvre…
Ce qui est intime dans ce film choque, c' est pourtant et seulement symbolique, ce couple n' existe pas…
Succès ou non pour une fois le cinéma est devenu artistique et chacun trouvera ses réponses, les partagera ou non…

Rob Gordon a dit…

Ah non non non non non. L'argument "les goûts et les couleurs...", je le rejette en bloc. Foutaises.
Et personne ne nous a forcés à aimer ce film, d'ailleurs on y aurait peut-être pris encore plus de plaisir si on l'avait détesté. Alors on aurait pu siffler, ricaner, se moquer de chaque image.

Anonyme a dit…

pour résumer, en arriver à de telles oeuvres pour parler du « problème » de devenir mère, et de garder une sexualité épanouie, prouve à quel point la société occidentale (mais je répète pas tous les pays d’occident) a un probleme, PROFOND avec des états NATURELS.

l’initiation, les explications sexuels, les écoles de maternité, tout cela existait dans l’afrique pré coloniale, quand je vois que l’europe nous a tout retirer sous couvert de civilisation et qu’aujourd’hui des femmes ne savent meme plus être mère et épouse en même temps… j’ai vraiment mal .

Ce film est un BON FILM, qui montre à quel point la société décrite dedans se perd, et à quel point je ne veux pas lacher ma culture si profonde et protectrice qui m’évitera de devenir ce genre de femme…d’écrire ce genre de scenarii, de filmer ce genre de scènes.

car pour en arriver là, il faut être profondement perturbé

et pardon mais il ny a rien de GLORIEUX à être perturbé…rien…de glorieux à ce qu’un enfant meurt…

 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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