15 mars 2008

À BORD DU DARJEELING LIMITED

Objectivement, très peu de choses différencient un artiste qui fait toujours la même chose d'un autre dont on dit qu'il a son style. Cinéaste dandy, nourri d'influences aussi multiples qu'impeccables, Wes Anderson appartient sans aucun doute à la seconde catégorie. Par le biais de mille réminiscences et obsessions, The darjeeling limited est inextricablement lié aux quatre précédents films du bonhomme, du prometteur Bottle rocket jusqu'à une Vie aquatique pas dépaysante mais très déconcertante. Mais, plus qu'une synthèse, c'est une somme. Tous les éléments du petit théâtre d'Anderson sont ici poussés à leur apogée, comme dans un gigantesque tourbillon spleenesque et galvanisant.
Ça commence mal, ou plutôt trop bien. L'avant-propos de The darjeeling limited est un court-métrage, "Hotel Chevalier", qui narre les retrouvailles une mec et d'une fille dans une chambre d'hôtel parisien. Lui, c'est Jason Schwartzman, sosie psychique (et tragique) de Wes Anderson. Elle, c'est Natalie Portman, dont la coupe garçonne irradie l'écran et dont la chute de reins possède un arrière-goût d'apocalypse. La mélopée obsédante et renversante de Peter Sarstedt ("Where do you go to (my lovely)", chef d'oeuvre de ballade surannée, à l'irrésistible franglais) contribue au moment de grâce que constituent ces quelques minutes hors du temps, hors du monde et bien au-delà du cinéma. Après une telle entrée en matière, c'est certain, la suite ne pourra que décevoir. On passe donc deux heures à attendre le faux pas, la baisse de rythme ou la faute de goût qui viendra souiller l'ensemble. Tel évènement ne se produira jamais. The darjeeling limited sidère par l'équilibre total qu'il assure de bout en bout, brassant des thèmes et ambiances antipodiques.
Le film d'Anderson va à l'encontre de tout ce qu'il semble être, ni road trip familial ni récit picaresque. Pourtant, ce perpétuel esprit de contradiction n'est jamais mis en avant, et la sincérité prime de part en part. Ce voyage en train pour sillonner l'Inde à la recherche d'on ne sait trop quoi est d'abord une aventure intérieure pour chacun des membres du trio de héros. Derrière les mésaventures plus ou moins anecdotiques se cache un esprit à la fois tendre et dépressif, une description sans fard de nos vies futiles et polymorphes. The darjeeling limited a beau être le film le plus drôle de son auteur, c'est également celui qui colle le plus à la peau par son aptitude à aller gratter là où ça fait mal. On en sort à la fois enthousiaste et lessivé, comme à la fin d'une vie bien remplie, faite de souvenirs indélébiles et d'une multitude de regrets éternels.
Ce qui sauve le film de la dépression totale, c'est la façon qu'a Anderson de contrebalancer une certaine gravité par une bonne dose de petits moments magiques et d'atmosphères colorées et acidulées. Mise en scène picturale et frontale (définitivement l'empreint numéro un du style Anderson), atmosphère façon BD philosophique et indépendante, direction d'acteurs profonde mais pas voyante... Ce type-là sait tout faire, et la modestie avec laquelle il s'acquitte de son film est franchement touchante.
Bien que principalement incarné par des hommes, The darjeeling limited n'en demeure pas moins une gigantesque déclaration d'amour à l'adresse de la femme, qui n'est pas que l'avenir de l'homme, mais également sa raison d'être. Souvent absentes à l'écran (hormis par l'entremise d'une employée des chemins de fer aussi mimi que coriace), elles revêtent toutefois une importance capitale dans l'existence des trois frangins. Ils leur doivent leurs plus grandes joies, mais également l'air de chien battu qu'ils arborent pendant tout le film. Et niveau chiens battus, les trois acteurs se posent là. Avec pour points communs une classe naturelle et un tarin reconnaissable entre mille (cassé pour Owen Wilson, crochu pour Brody, en patate pour Schwartzman), ils réalisent des prouesses, habitant littéralement leurs personnages avec une précision assez stupéfiante. Rarement des frères sur le papier auront été aussi frères à l'écran. Ils donnent au film son délicieux tempo, entre immaturité totale et raideurs d'adulte. Cet alliage délicat et parfaitement instable constitue d'ores et déjà l'image forte d'une année 2008 brillante, puissante, tout simplement époustouflante. Il serait criminel de passer à côté de cette pure pépite presque aussi belle que la vie.
10/10

9 commentaires sur “À BORD DU DARJEELING LIMITED”

Anna a dit…

Superbe critique, rien à rajouter, ce film est une pure merveille. Je suis totalement bouleversée, et ça risque de durer longtemps !

Pascale a dit…

Oui mille fois oui !

Jordane a dit…

Je n'ai pas, mais alors, pas du tout aimé... pour moi ce fut "la dépression totale"...

Jiem a dit…

Je ne peux être plus d'accord avec cette critique sur laquelle je tombe par surprise ! Il ne manque que l'exposé de la puissance d'une courte apparition de Angelica Huston en maman volage...

William a dit…

Pour le coup je n'ai pas accroché... Je me suis emmerdé à mourrir, et je n'ai pas ressenti la -cependant évidente- poésie qui se dégage de leur parcours. A revoir je pense...

Salut, une très belle critique, vraiment un style que j'adore lire.
Par contre j'ai tout bonnement détesté ce film, je l'ai trouvé long, d'un ennui morbide et effectivement pas loin de la dépression....

comparer a dit…

Bonjour,
je viens régulièrement sur votre blog que je trouve très intéressant et surtout fort généreux.
je trouve un soutien dans votre blog.
Merci beaucoup. et peut-être à bientôt.

Mes félicitations pour ton blog, alors il ne reste plus qu’a publier des bons billets et intéressants surtout.
bonne continuation

Bonne réussite dans tout ce que vous entreprenez! L’essentiel est de toujours avancer et de dépasser les contraintes!

 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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